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Dora Akunyili, la femme médecine
Elle a beau entrer dans son bureau en courant, Dora Akunyili ne parvient pas à surprendre le visiteur qui l?attend là depuis deux heures. Elle a été précédée par une suite d?alarmes sonores : crissement des pneus de son convoi blindé pénétrant dans la cour, claquement de ses talons dans l?escalier, hurlement du détecteur de métaux lorsque ses gardes armés passent sous le portique de contrôle.
Là voilà qui se jette dans un fauteuil, plus vraie que nature : essoufflée, menacée, déterminée. Dora Akunyili est responsable à Abuja de l?Agence nationale de contrôle de la nourriture et des médicaments au Nigeria (Nafdac). Elle est responsable de la lutte contre les faux médicaments? au péril de sa vie.
Elle dit quelques mots de bienvenue, puis fond en larmes. « Les faux médicaments, c?est un massacre d?innocents, un crime contre l?humanité. » Lorsqu?elle a pris ses fonctions en 2001, 62 % des médicaments sur le marché n?étaient pas con-formes, importés de Chine et d?Inde ou fabriqués par des usines clandestines, en particulier dans la ville d?Onitsha, au sud du pays, dont c?est une spécialité.
Les yeux embués de Dora Akunyili trahissent soit une grande maîtrise du spectacle, soit une incroyable sincérité. Pourtant, elle a des raisons d?être sincère. En 1988, sa s?ur Vivian, diabétique, est morte d?avoir pris de la fausse insuline.
Elle prend sa mission au pied de la lettre
Née dans une famille chrétienne aisée de l?État d?Anambra, au sud du pays, elle est première de la classe et entreprend des études de pharmacie, couronnées par un doctorat à Lagos et une spécialisation à Londres. En 1995, nommée secrétaire d?un fonds pétrolier pour l?aide aux démunis, elle souffre de l?estomac. Elle est envoyée à Londres pour une opération, avec en poche 25 000 euros offerts par son employeur. Le chirurgien anglais estime l?opération superflue, mais lui propose un faux rapport pour se partager le magot. Elle refuse et restitue l?essentiel de la somme à son patron. Cet exploit parviendra aux oreilles du futur président Olusegun Obasanjo, qui l?appelle en 2001 à la tête de la Nafdac.
Contrairement à ses prédécesseurs, elle prend sa mission au pied de la lettre et déclare la guerre aux « marchands de mort ». La réaction des barons des faux médicaments ne tarde pas. « Ils m?ont d?abord proposé un million de dollars pour que je me calme », dit-elle.
Comme elle refuse, ils la menacent. Tout au long de son combat, elle doit aussi se débarrasser de collaborateurs corrompus, 300 en six ans. Son fils est victime d?une tentative d?enlèvement à l?école, puis viennent les tueurs à gages. En août 2001, six hommes armés l?attendent à son domicile : elle a changé de programme à la dernière minute. Un an plus tard, les laboratoires de la Nafdac partent en flammes. Elle devait être à l?intérieur si son agenda n?avait été modifié. Le 26 décembre 2003, une balle traverse sa coiffe et tue un chauffeur de bus.
Elle connaît le commanditaire principal des attentats. Marcel Nnakwe est le plus gros producteur nigérian de médicaments contrefaits, un homme à la fortune colossale. Il est actuellement accusé de tentative de meurtre pour l?attentat de Noël 2003 et a vu défiler 19 témoins à charge.
Le raid sur Onitsha a enfin eu lieu
Le bras de fer, pourtant, tourne lentement en défaveur des « marchands de mort ». De 62 %, la part des faux sur le marché nigérian est passée à 20 %. Le raid sur Onitsha a enfin eu lieu, début mars : 700 policiers ont saisi 80 camions de produits contrefaits. Quant aux fabricants indiens et pakistanais, ils sont presque sous contrôle.
Du coup, Dora Akunyili commence à parler de « mission accomplie ». Si elle n?a pas démissionné le 29 mai à la fin du mandat du président Obasanjo, c?est parce qu?elle attend la chute de Marcel Nnakwe. « Le plus dur, c?est de ne pas pouvoir retourner dans ma région natale, parce que c?est aussi celle de Marcel Nnakwe. Ma voiture blindée ne résisterait pas longtemps là-bas. »
Cette BMW est à la fois sa fierté et une source de colère. Elle lui a été offerte pour ses 50 ans par les producteurs de (vrais) médicaments qui, grâce à elle, font enfin de bonnes affaires, y compris à l?exportation. Mais le don est resté anonyme. « Ils ont eu peur que leurs usines se mettent à flamber, ils n?ont pas signé la carte de v?ux. »
@ 2 007 Le Monde ? Serge Michel ? (Distribué par The New YorkTimes Syndicate)
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