Publicité

Disparition de la tombe Louvet, mort il y a 175 ans

11 juillet 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Quatre-Bornes est connue comme la ville détruisant ses vestiges historiques. Elle s?est forgée cette réputation d?iconoclaste lorsqu?elle n?a pu empêcher, il y a une quinzaine d?années, la démolition de l?ancien cimetière Bigaignon, à Candos, en face de l?hôpital Victoria. Il s?agissait certes de quelques tombes historiques mais ayant des attaches avec la chasse aux esclaves fugitifs. Entourées, comme elles étaient, de beaux arbres, ces tombes formaient cependant un bosquet sympathique qui aurait, aujourd?hui encore, embelli avantageusement cette superficie de béton armé et d?asphalte qu?est devenue l?entrée ouest du morcellement Sodnac.

Il semble pareillement que les autorités municipales quatre-bornées ne soient pas mieux parvenues à empêcher la destruction d?un autre vestige historique, situé cette fois-ci, au quartier de La Source, vestige constitué jadis par la sépulture en pierres de taille de Jean Louis Louvet, inhumé sur ses terres en juin 1830, il y a donc 175 ans. La disparition de la tombe Louvet est d?autant plus regrettable qu?on vient d?aménager, en face de ce lieu de sépulture, qu?on a cru trop facilement invulnérable, la nouvelle et fringante gare routière de La Balance, Ligne Berthod.

La tombe Louvet ne figure mystérieusement pas sur la liste nationale de nos monuments historiques. Raison de plus pour féliciter, ici et en passant, les autorités gouvernementales concernées d?avoir classé notre Grenier ?bor lamer? sur cette liste. On pensait que la surveillance municipale suffirait pour sauvegarder à jamais ce vestige intéressant pour l?histoire des Quatre-Bornes que constituait la tombe Louvet.

Lilian Berthelot évoque l?énigme Louvet dans le numéro 29 de La Gazette des Iles d?août 1991. Elle rappelle la nécessité, pour les nobles de l?Ancien Régime français mais aussi pour les compagnons révolutionnaires ayant eu le malheur de déplaire à Maximilien Robespierre, le chef d?orchestre de la Terreur, de s?enfuir et de se mettre à l?abri d?une fausse identité ou d?une fausse occupation professionnelle. Mais aucune de ces suppositions de sécurité réactionnaire, n?atteint l?importance historique de l?énigme Louvet à Quatre-Bornes.

Lilian Berthelot commence par citer la thèse de Louis Lambert, ancien chancelier du consulat de France à Maurice et éminent professeur de français. Lors d?une conférence publique, donnée à l?occasion de l?inauguration du nouvel hôtel de ville à Quatre-Bornes, à la fin de 1964, il a l?occasion de mettre en relief la personnalité de Jean Louis Louvet.

Il rappelle tout d?abord le contexte historique de la Terreur révolutionnaire en France. Maximilien Robespierre se sert du comité de Salut public pour se débarrasser des chefs girondins, se montrant trop modérés en refusant de voter la mort du roi Louis XVI et en dénonçant des abus de pouvoir de plus en plus fréquents. C?est ainsi qu?il se défait de Danton, de Herbert et d?autres conventionnels girondins. La plupart sont guillotinés en octobre 1793. D?autres parviennent à s?enfuir à l?étranger et même dans les îles lointaines.

Parmi ceux qui échappent ainsi à la vindicte de Robespierre, Louis Lambert cite ?les deux frères Louvet?, bien que l?Histoire garde souvenance plus particulièrement d?un seul Louvet pendant la période révolutionnaire. Elle accorde, en effet, davantage d?attention à Jean Baptiste Louvet du Couvray, et ne parle guère d?un éventuel frère ?jumeau?, Jean Louis Louvet, ?né à Paris le 25 mai 1760?. Lambert fait alors état de l?existence d?une tombe, située quelque part à l?angle des rues Louvet et Berthod à Quatre-Bornes et sur laquelle on pouvait lire jusqu?à tout récemment l?inscription suivante :

Ici repose Jean Louis Louvet né à Paris, le 25 mai 1760, décédé à Maurice, le 2 juin 1830, à l?âge de 70 ans

Ce nom de Louvet retient l?attention de Lambert. Il fait part de sa découverte à l?éminent historien, académicien et ancien ministre français des Affaires étrangères, Gabriel Hannotaux. Il entretient, à l?époque, avec ce dernier, une correspondance assidue concernant les faits et gestes du vicomte de Souillac, gouverneur des Isles de France et de Bourbon du 1er mai 1779 au 3 novembre 1787. Il se trouve que les Hannotaux ont des liens familiaux avec le vicomte de Souillac. Hannotaux communique rapidement à Lambert l?intérêt suscité par sa découverte, à Paris, parmi les spécialistes de l?histoire de la Révolution française. Les suppositions se multiplient concernant ce Jean Louis Louvet, enterré à Quatre-Bornes. La mort de Hanotaux met fin à cette correspondance de l?entre-deux guerres.

Lambert poursuit ses recherches. Il apprend ainsi que Jean Louis Louvet aurait débarqué à Maurice d?un petit voilier en déclarant qu?il est ?jardinier de son état?. Il y a eu certes des jardiniers aussi célèbres que Lenôtre. Lambert fait remarquer qu?il est difficile d?imaginer un simple jardinier français entreprenant, sans but défini, un voyage aussi hasardeux, à l?époque, pour se rendre à Maurice. Son nom ne figure sur aucune liste de débarquement ou d?engagement auprès d?un quelconque colon.

Le ?jardinier? Louvet obtient, cependant, d?abord en gérance et puis en propriété, des terres situées au pied de la montagne du Corps de Garde. Il aurait épousé une jeune Malgache, originaire de l?île Sainte-Marie, filleule de la princesse Manoa, s?ur de la princesse Bety, l?épouse de Granville de Forval, un Français apparenté à la famille Candos. Jean Louis Louvet a un fils qu?il aurait prénommé Voltaire, confirmant ainsi ses attaches révolutionnaires et philosophiques.

Lilian Berthelot doute de l?exactitude des suppositions de Lambert. Elle se base principalement sur le fait qu?il est historiquement prouvé que Jean Baptiste Louvet de Couvray est né à Paris le 12 juin 1760 et qu?il ne peut, de ce fait, être le frère jumeau de Jean Louis Louvet, né le 25 mai 1760. Elle souligne aussi l?absence de l?acte de décès de Jean Louis Louvet dans nos registres de l?état civil. C?est peut-être sous-estimer de sa part les toujours possibles erreurs de transcription de faits biographiques sur des documents et même sur des stèles qui survivent mieux, dans le temps, que dans la mémoire des témoins pouvant rétablir cette vérité historique, inaccessible ou presque. Encore que dans le cas Louvet, la disparition de sa tombe efface à jamais un témoignage gravé dans la pierre. ?Eaten by rats!? expliqueront nos experts en disparition de documents historiques.

Que Jean Louis Louvet soit ou non le frère jumeau du célébrissime révolutionnaire Jean Baptiste Louvet de Coudray importe peu. L?essentiel demeure que sa tombe constituait un des premiers vestiges de l?histoire de la ville de Quatre-Bornes et qu?à ce titre sa tombe avait droit à de meilleurs égards. Il serait peut-être temps qu?on s?en souvienne au moment où l?on devrait commémorer utilement le 175e anniversaire de sa mort. Une plaque commémorative pourra-t-elle rappeler aux générations à venir qu?en ces lieux fut enterré Jean Louis Louvet, à partir de juin 1830.

Publicité