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Dis, c?est quoi l?élite ?

21 janvier 2006, 20:00

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Avez-vous remarqué combien les gens sont chatouilleux dès qu?on parle de l?élite ? On dirait une casserole de lait sur le feu : toujours prête à déborder. L?intelligence est un peu la corde sensible de l?être humain. Pour certains, en parler c?est comme se mêler de l??uvre de Dieu. Pour d?autres, c?est une histoire de discrimination et de ségrégation.

Mais qu?est-ce que l?élite en fait ? Soudain on se rend compte qu?on en parle depuis un moment, mais qu?on ne sait pas trop ce que c?est. Sommes-nous en train de parler de ces 1 260 élèves qui rejoindront les collèges nationaux en 2007, et qui ont environ dix ans ? Ce mot-valise porté à la hauteur d?une quasi religion prend tout à coup l?allure d?une colle.

Les discours s?articulent autour des questions suivantes : que nomme-t-on l?élite à Maurice, quels en sont les critères ? Peut-on parler d?élite pour des petits qui quittent le cycle primaire ?

Est-ce que notre système d?éducation produit une vraie élite et quel traitement lui donner ? Tout le monde est d?accord, l?élite est le meilleur du meilleur, la crème de la crème. On lui attribue une valeur maximale à ce que l?intelligence humaine peut réaliser.

« Pour reprendre la définition du sociologue Pareto, l?élite est la classe de ceux qui ont les indices les plus élevés dans la branche où ils déploient leur activité », explique le sociologue Ibrahim Kodoruth. Pour Issa Asgarally, c?est un groupe, minoritaire, de personnes qui se distinguent par leurs grandes qualités, qui occupent le premier rang dans leur activité et, par conséquent, dans la société. « Tout pays a donc besoin d?une élite. Ce sont ceux dont l?apport à la vie économique, culturelle, scientifique, politique et sportive est le plus déterminant », avance-t-il.

La manière de faire les choses

Joseph Cardella, professeur de philosophie, fait ressortir qu?on parle d?élite économique, intellectuelle, politique mais qu?est-ce au juste une élite pour lui ? « Ce sont les meilleurs dans un domaine. Mais dès que l?on a dit cela, on ne dit pas grand-chose. Car qui dit élite veut dire qu?on se place d?emblée dans un système où on favorise et on reconnaît une (petite) partie de la population qui doit se démarquer des autres. Faire partie de l?élite économique, c?est être parmi les grandes fortunes d?un pays (mais on ne questionne pas du tout les conditions historiques et structurelles d?émergence de cette classe sociale). Quant à l?élite intellectuelle (dont la plupart appartient à l?élite économique), elle est composée de ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats à un examen, ou un ensemble d?examens. »

Tout le monde est unanime sur le fait qu?une élite est une réalité dans une société et qu?elle favorise son développement. Là où ça coince, c?est dans la manière de faire les choses. Un groupe de gens pense que sans compétition, sans collèges d?élite, la crème de la crème est une espèce en voie disparition. « La discussion sur l?élite fâche quand on veut lui donner un traitement privilégié, alors que l?idéal égalitaire est l?un des piliers de la société et que l?on prône les mêmes chances pour tout le monde. C?est en fait la façon de faire qui pose problème. L?élite est perçue négativement quand elle se met à favoriser l?exclusion et la ségrégation », poursuit Ibrahim Kodoruth qui soutient que l?élite se dégage d?elle-même peu importe où elle est. « Quand vous êtes bon vous allez briller là où on vous met. Pas besoin de collèges nationaux pour ça. »

Pour Issa Asgarally, des « écoles à part » existent partout dans le monde et à tous les niveaux, universitaire, secondaire et même primaire ! Il prône néanmoins l?élite d?où qu?elle vienne, sans barrière d?argent, de couleur, de sexe et d?ethnie.

Roukaya Kasenally, chargée de cours en médias et politique à l?université de Maurice, trouve également que l?élite se fait mauvaise presse lorsqu?elle se renferme sur elle-même « On vit dans une société en pleine évolution. On se dirige vers la démocratie de l?accès, la technologie élargit l?espace. L?élite devrait refléter cette évolution. Elle ne peut pas s?enfermer sur elle-même, prôner l?exclusivité, les privilèges, la fermeture. »

Paradoxalement alors qu?on parle beaucoup de diversité dans l?unité, de « enn sel lepep enn sel nation », d?« equal opportunities », la chargée de cours trouve qu?on divise les gens, qu?en mettant certains sur un piédestal dès leur jeune âge, on fait en sorte que les autres se sentent diminués. « Résultat, au lieu de cimenter la société, au lieu de créer une société homogène, on accentue les différences », constate-t-elle.

Une tête bien faite plutôt qu?une tête bien pleine

Pour Joseph Cardella, reconnaître qu?il y a une élite intellectuelle (au niveau des études), ce n?est pas un problème en soi. Qu?il y ait des enfants qui travaillent mieux que d?autres pour diverses raisons ne mérite pas que l?on s?y arrête. « Là où les choses peuvent se corser, par contre, c?est dans le fait qu?on érige un système qui ne s?occupe que des ?meilleurs? au détriment des autres et qu?on les oublie. C?est ce qu?on appelle l?élitisme.

Et cela pose problème car nous vivons dans une société où les outils intellectuels, pratiques et techniques comptent de plus en plus (savoir lire et écrire, compter, utiliser un ordinateur, etc.). »

Il considère que si nous voulons que le plus grand nombre ait des rudiments dans ces domaines, il faut mettre l?accent sur l?ensemble des élèves, sans oublier ceux qui ont de bons résultats.

Autre interrogation autour de l?élite : les critères qui définissent cette intelligence. Beaucoup se demandent si notre système éducatif, et plus particulièrement la sélection de nos élites, répond aux exigences d?un monde où l?innovation, la créativité sont des nécessités vitales. S?il trouve que notre système d?éducation ne fait pas si mal, Issa Asgarally est d?avis qu?il faut une véritable réforme de ce dernier, qui aurait comme première finalité une tête bien faite plutôt qu?une tête bien pleine, selon la célèbre distinction de Montaigne : « Une tête bien pleine est une tête où le savoir est accumulé, empilé et ne dispose pas d?un principe de sélection et d?organisation qui lui donne sens. » Et d?ajouter : « Et d?un sens critique, pour ne pas succomber aux divers intégrismes, nationalistes, religieux, politiques. »

Roukaya Kasenally insiste sur une élite dotée de life skills. « Malheureusement l?éducation ici est très axée sur le côté académique. On peut trouver des gens très bons, mais fermés au niveau de la personnalité et de la culture générale. Une élite doit être un tout », fait-elle ressortir. Elle ajoute que si l?on prétend devenir un knowledge hub, il faudra encourager la créativité, la réflexion individuelle le « thinking out of the box », comme elle l?appelle.

N?est-ce pas imprimer trop précocement dans la tête des enfants la névrose de la course individuelle et du classement et véhiculer cette philosophie qui veut que l?autre soit une menace ? Peut-on parler d?élite quand il s?agit de petits qui viennent de quitter le cycle primaire ?

« À première vue oui, car ces petits sont les premiers à l?issue d?un examen-concours. Je rappelle que d?autres font partie de ?l?élite? bien plus tôt, grâce à la sélection par l?argent dans des écoles privées payantes, ou par la confession religieuse dans des collèges confessionnels ?cinq étoiles? », affirme Issa Asgarally.

Il pense cependant qu?on ne peut parler d?élite à proprement parler qu?après tous les cycles de formation des individus, qu?en fonction de leur contribution effective à la société. « Ne fait pas partie de l?élite qui le proclame ou le croit ! Ici, comme ailleurs, il importe de juger sur pièces ! »

Le débat ne s?arrête pas là. La question suscitera toujours les passions. Il n?y a pas de doute, beaucoup de parents mettront la pression, embarqueront leurs enfants dans ce parcours du combattant, feront d?eux les otages de leurs angoisses d?adultes. Nous sommes sans conteste dans une société de la performance. Mais les parents qui ne veulent pas mettre la pression sur leurs enfants pour qu?ils fassent partie de l?élite, ne doivent pas s?inquiéter. Le monde ne s?écroulera pas si ces derniers restent des élèves moyens.

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