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Dire les quatre vérités

10 août 2008, 20:00

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Pour que le passé vive. C?est là l?objectif de la Commission Justice et Vérité. Passé composé des périodes de l?esclavage et de l?engagisme. Passé antérieur de nos connaissances tronquées. Zones d?ombre qui ne demandent qu?à être conjuguées au passé simple.

Les débats à l?Assemblée nationale sur la mise sur pied de la Commission Justice et Vérité, mardi, ont braqué les projecteurs sur le besoin de poursuivre les recherches historiques.

Mais quels sont donc ces épisodes, ces faits méconnus qui ne figurent pas dans les livres d?Histoire? Ces parcelles de nous que les historiens n?ont pas encore défrichées. Paroles de quatre historiens qui jettent des étincelles dans la nuit de l?oubli.

Vijaya Teelock, Benjamin Moutou, Sadasivam Reddi ? membres de la Task Force pour la mise sur pied de la Commission ? et Jocelyn Chan Low s?accordent d?abord à dire que beaucoup a été fait déjà. Mais que le chantier est vaste. Ce qui leur fait dire que les deux ans impartis à la Commission pour mener à bien sa tâche ne sont pas suffisants. Jocelyn Chan Low estime le temps nécessaire à une décennie au moins.

Esclave du système

Vijaya Teelock reconnaît que l?engagisme est mieux connu que l?esclavage. «Les derniers travailleurs engagés sont arrivés au début du 20ème siècle.» S?agissant de l?histoire de l?esclavage, Jocelyn Chan Low rappelle qu?elle a été pendant longtemps,«une histoire du silence». Une histoire écrite par l?élite coloniale. Qui ne sera mieux documentée qu?à partir de la décolonisation. «Il a fallu attendre la conférence de 1985 organisée à Maurice, celle de 1998, Esclavage et ses séquelles à l?université de Maurice.» Ou encore, les travaux d?historiens locaux. Il cite Bitter sugar : sugar and slavery in 19th century Mauritius de Vijaya Teelock et Slaves, Freedmen, and Indentured Labourers in colonial Mauritius de Richard B. Allen. «Je viens moi-même de coordonner un inventaire des lieux de marronnage.»

Il souligne aussi que ce sont des images de la traite négrière dans les Caraïbes ou l?Amérique qui ont servi de modèle pour l?océan Indien, «alors que notre région a ses spécificités, ses réalités. C?est une traite qui s?est attachée aux réseaux déjà existants, et qui reposait sur les chefs arabes, les gujerati et pas seulement les Européens». Il ne manque pas de dire qu?avant l?avènement des domaines sucriers, «l?esclavage à Maurice n?était pas lié à la plantation. L?île de France était surtout un port et les esclaves vivaient en milieu urbain».

L?après apprentissage

Invité à donner un exemple de période restée «nébuleuse», Benjamin Moutou cite Antoine Chelin, qui situe le début des courses hippiques à partir de 1812 avec le Colonel Draper. «Il y a eu des troubles liés à l?abolition de l?esclavage, ce qui fit qu?il n?y eut pas de courses entre 1832 à 1834. Mais on ne sait pas de quelle nature étaient ces troubles, qui en était le chef.»

Comme Benjamin Moutou, Jocelyn Chan Low se demande, «qu?est-ce qui s?est passé en 1839, après la période d?apprentissage ?» Benjamin Moutou explique que quand Remy Ollier dit que le jour où la période d?apprentissage a pris fin en 1839, les esclaves ont été chassés de manière inhumaine, «c?est en contradiction avec ce qu?ont écrit Marina Carter et Raymond d?Unienville. Il y a eu des dépositions dans les postes de police pour dire que les esclaves étaient partis. Est-ce que c?était une action concertée ? Il y a la partie folklorique qui veut que les esclaves croyaient qu?on allait les reprendre alors que l?on venait leur annoncer l?abolition, mais qu?en est-il exactement ?»

Marrons, quelle population ?

Quel est le pourcentage de marrons ? Benjamin Moutou explique qu?Amédée Nagapen, historien, «parle de 6 %. Au cours de la période hollandaise, 50 % des esclaves se sont enfuis. Dans la première partie de l?occupation française, pareil, 50 % des esclaves disparaissaient». Ce qui pour Jocelyn Chan Low, entraîne la nécessité de «revoir les chiffres de la traite négrière».

Selon Benjamin Moutou, dans l?imaginaire, l?esclavage est lié au marronnage, mais «c?est faux». Jusqu?en 1845 ? 1850, ce sont eux les bâtisseurs du pays, c?est eux qui défrichent la forêt. «Je crois que cet aspect de martyrologie fait que l?on oublie que l?esclave était le plus grand atout du colon. Je préfère dire qu?ils étaient des instruments de production. Sans esclave, il n?y aurait pas eu de plantation. Pour moi, l?esclavagiste n?avait aucun intérêt à ce qu?un esclave s?enfuie ou qu?il ne soit pas en bonne santé, ce qui signifiait une perte sèche pour lui.»

La servitude au quotidien

Benjamin Moutou s?interroge. Comment vivaient les esclaves au quotidien. Combien d?heures travaillaient-ils par jour ? Comment vivaient-ils leur souffrance ? «Il ne faut pas oublier que ces gens, d?après le Code Noir, recevaient du linge deux fois par an».

Pour les travailleurs engagés, on sait qu?ils débarquaient à l?Aapravasi Ghat, mais les esclaves ? Il n?y a pas de carte qui l?indique, note Vijaya Teelock, «pourtant cela fait des années que l?on cherche». Déclenchant une série d?interrogations. Où étaient vendus les esclaves ? Où sont les reçus ? Ils étaient vendus à l?encan comme des produits. Qui étaient les «encanteurs» ? «Il y avait 66 000 esclaves à l?abolition en 1835. Où sont-ils enterrés ? Quels étaient les rites pratiqués ? On ne sait pas de quelle religion ils étaient. Où habitaient-ils ? On ne sait à peu près rien.»

Pour sa part, Jocelyn Chan Low s?interroge sur la condition des femmes pendant l?esclavage. «Quand on voit le métissage des descendants d?esclaves, on comprend bien que les anciens esclaves et les travailleurs engagés ne vivaient pas en vase clos. Que nous avons affaire là à une généalogie croisée.»

Benjamin Moutou se demande pourquoi il n?y a pas eu d?esprit associatif, mutualiste parmi les descendants d?esclaves. Pourquoi une certaine méfiance. «Ce qui remonte sans doute au fait que les esclaves qui trahissaient leur prochain étaient récompensés.» Il cite à titre d?exemple, «cette dame de Moka, qui a enterré vivante sa servante, pour avoir aidé un marron.»

Esclaves indiens

Il y a aussi eu des esclaves indiens et malais à Maurice. Sada Reddi se souvient que dans les années 80, «on avait introduit progressivement dans les manuels de Standard IV et V du Mauritius Institute of Education, l?existence des esclaves indiens. Même les enseignants à l?époque étaient choqués par cela, maintenant c?est un fait qui est mieux accepté». L?historien affirme qu?en 1803, il y avait 10 000 esclaves Indiens. «Il faut comprendre pourquoi toute une génération a occulté le fait qu?il y avait des esclaves indiens. C?est un travail de réhabilitation qu?il faut faire avec tact, lorsqu?une population est prête à accepter certains faits».

Jocelyn Chan Low partage avec Benjamin Moutou le chiffre de 13 % de la population esclave, originaire de l?Inde. Benjamin Moutou cite une déposition faite auprès du Protecteur des esclaves. «A une esclave à qui on demandait pourquoi son maître lui avait donné 30 coups de fouet, elle avait répondu que c?était parce quelle avait utilisé une langue africaine. Après on s?étonne que la langue n?ait pas survécu.»

Les sources

Base première des travaux historiques : les sources. Vijaya Teelock pose d?emblée le problème de l?accès à l?information. «Les archives du Mahatma Gandhi Institute par exemple ne sont pas ouvertes au public. Et là-bas, il n?y a de la place que pour deux personnes à la fois. Nous avons demandé à plusieurs reprises de pouvoir faire une copie des documents, ce qui a toujours été refusé. Le problème, c?est quand les documents sont sous le contrôle d?une institution qui ne s?ouvre pas.» L?historienne est d?avis que, «pour travailler efficacement, il y a des contraintes que la Commission devra d?abord aplanir, comme débloquer l?accès à l?information. Ceux qui n?ont jamais donné l?accès aux sources vont peut-être essayer d?en bloquer l?accès maintenant. On ne sait jamais comment les gens peuvent réagir».

Elle relève aussi le fait que pour ce qui est de l?esclavage, «les principaux concernés, c?est-à-dire les esclaves eux-mêmes, n?ont pas laissé de mémoire. Il faut essayer de reconstruire sans leur point de vue. On n?a rien des propriétaires non plus et c?est la plus grosse difficulté». Expliquant qu?il faudra alors se fier à d?autres sources, celles orales des descendants qui ont entendu des histoires racontées par leurs grand-parents. Ou l?archéologie, «mais il n?y a pas d?archéologue à Maurice. Il faudrait aussi fouiller les propriétés sucrières qui sont maintenant couvertes de canne.»

Jocelyn Chan Low affirme que les documents sont dispersés dans divers pays. «On connaît moins la première grande révolte des esclaves dans les Mascareignes, qui se passa à Maurice en 1695. C?était l?affaire des esclaves indiens. Il y a tout un dossier dessus dans les archives du Cap en Afrique du Sud, qui est en hollandais du 17ème siècle, une langue de spécialiste qu?il faut traduire.»

Pour Benjamin Moutou, il faut «remercier les visiteurs qui sans fausse honte ont écrit sur l?esclavage, pas comme Matthew Flinders, navigateur qui vécut à Maurice de 1803 à 1810 et qui ne parle pas des esclaves du tout.» Il rend hommage aux auteurs tels Bernardin de Saint-Pierre, le Chevalier de La Motte ou encore Jacques-Gérard Milbert.

L?accès à la terre

Abordant la question des terres, l?un des point focaux de la Commission Justice et Vérité, Sada Reddi se demande: «est-ce que les esclaves avaient acheté ces terres, les leur avaient-on données ? On sait peu de choses sur la manière dont ils les ont eues et comment ils les ont perdues par la suite.» Vijaya Teelock affirme pour sa part que dans la population de couleur, beaucoup ont perdu leurs terrains. «Comment les retracer, surtout si les registres de l?état civil ont été abîmés ? Beaucoup de gens ne savaient même pas qu?ils avaient des terres, notamment parce qu?il y a eu des fraudes d?avoués et d?arpenteurs».

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