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Différences de vue au gouvernement
Au sein de la majorité, ils se disent tous solidaires de Rama Sithanen et de son choix général d?orientation économique. Pas question de lâcher celui en qui le Premier ministre affiche une confiance presque inconditionnelle. Mais en privé et en aparté, des élus de l?Alliance sociale ne cachent pas l?inconfort qu?ils doivent subir en raison d?une politique économique qui les met en porte-à-faux avec leurs mandants. ?Les choses seront pires pour les ministres et les élus qui n?occupent pas le terrain. Dans les villages, il faut réagir vite?, affirme, en ce sens, un élu rural. Champion du réformisme pour les uns, le grand argentier risque-t-il de devenir à terme le bouc émissaire pour d?autres ?
En attendant de connaître l?issue de cette aventure politico-économique, les syndicats, l?opposition et autres mouvements de la société civile, d?un côté, ont engagé un bras de fer avec le pouvoir alors que, de l?autre, le Premier ministre met en place toute une stratégie de quadrillage électoral pour expliquer les choix économiques de son gouvernement. Cela n?empêche pas certains au sein de la majorité d?accuser une soudaine poussée de fièvre due à la grogne des électeurs. C?est notamment le cas de ceux qui bâtissent leur carrière politique sur le populisme ou, pour reprendre une expression de l?ancien ministre français Claude Allègre, ceux qui font de la politique un métier alors que c?est un service citoyen.
Alors il est surtout question de satisfaire les mandants et agents et, cela, quel qu?en soit le prix. Du coup, on évoque de plus en plus une rupture entre ceux qui prennent le parti du mouvement et ceux qui incarnent l?esprit du statu quo. Sans se laisser gagner par un quelconque excès de zèle, chacun attend son heure. D?autres cherchent à tempérer les choses. C?est le cas de la députée Nita Deerpalsingh qui met en avant le fait qu?il soit ?normal que des gens se sentent bousculés lorsqu?on enclenche une stratégie de rupture. Normal aussi qu?on remette en question certaines mesures. Mais l?important, c?est d?avoir le sens du devoir partagé?, explique-t-elle.
Sithanen la cible
Mais une certaine animosité contre Rama Sithanen ne trompe personne. Au sein même du Conseil des ministres, des échos nous parviennent des empoignades qui ont pour toile de fond ces décisions économiques qui mettent en péril le capital électoral du gouvernement. ?Il y a beaucoup de positions et de différences au sein de la majorité. Mais c?est tout à fait normal dans un grand parti démocratique?, insiste Nita Deerpalsingh. ?Il fallait prendre des décision. C?est maintenant ou jamais?, martèle pour sa part le député rouge Yatin Varma.
Cet état d?esprit se vérifie aussi au sein d?un certain électorat traditionnellement rouge où on ne manque pas d?opérer un parallèle entre un certain sir Veerasamy Ringadoo qui aurait ?coulé? le père Ramgoolam et cet autre, Rama Sithanen qui risquerait désormais de ?couler? le fils Ramgoolam. Le petit doigt indique clairement le préjugé ethnique que ce type de raisonnement cache. Pour l?instant, on utilise davantage l?euphémisme qui fait valoir une méconnaissance de la réalité électorale du pays.
Des clans se forment. Des coups tordus se préparent. Chacun jauge ses soutiens. Chacun vise à fragiliser l?autre. C?est ainsi que l?un des bras droits du grand argentier est devenu la cible de certains. D?autres sont poussés à rendre leur tablier.
Une réalité que le ministre des Finances aurait, selon un senior minister, tenté de ?bouleverser? avec excès. ?Il y a un sentiment qu?on a administré des pilules trop amères et trop vite?, lâche ainsi ce membre de l?exécutif. ?Il n?y a pas une seule personne au sein de la majorité qui ne veut pas réformer, mais la question est posée en termes de moyens et de rythme pour réformer?, assure, pour sa part, Nita Deerpalsingh. Yatin Varma ne partage pas non plus l?opinion que le gouvernement a été trop loin. ?Il n?y a pas d?excès autrement la santé, par exemple, aurait été rendue payante?, souligne-t-il.
?Il aurait été beaucoup plus simple d?augmenter la TVA par 2 %. Les gens auraient fini par accepter cela alors que l?abolition des subsides sur le riz et surtout sur la farine fait beaucoup de mal au gouvernement. C?est aussi le cas de l?abolition des allocations destinées à ceux qui prennent part aux examens du SC et du HSC?, laisse, par contre, entendre un ministre.
Les mécontents cachent moins leur jeu
Le fait d?avoir reculé sur la question de distribution du pain dans les écoles primaires, insiste un député de la majorité, démontre la radicalité de certaines mesures et de la sagesse dont il faut désormais faire preuve en les annulant. On n?est pas loin de l?argumentaire utilisé par certains au sein de l?opposition. Il reste qu?au sein de l?opposition, on peut ouvertement attaquer alors qu?au sein de la majorité, on doit se résigner à subir une certaine omniscience du grand argentier.
Tous n?ont pas le même motif de critique contre Rama Sithanen. Celui-ci veut corseter les dépenses publiques, opérer un nouveau toilettage des services de l?Etat. Ce qui inévitablement a aussi eu pour effet de suspendre, voire d?annuler, des projets et contrats sur lesquels certains comptaient. D?autres s?engagent sur des questions spécifiques.
C?est le cas de cet élu qui a rejoint le gouvernement et qui, aujourd?hui, mène ouvertement campagne contre la taxe sur les campements. ?C?est irréaliste de penser qu?on peut gouverner sans perdre un peu de sa popularité. C?est fou de penser cela?, répond Nita Deerpalsingh aux détracteurs de Rama Sithanen. ?De manière générale à Maurice, les gens à tous les niveaux sont devenus des rentiers?, ajoute la députée rouge.
S?il n?y a pas d?affrontement ouvert entre progressistes et conservateurs en tant que tel actuellement au gouvernement, il n?empêche que les mécontents cachent de moins en moins leur amertume. Des clans se forment. Des coups tordus se préparent. Chacun jauge ses soutiens. Chacun vise à fragiliser l?autre. C?est ainsi que l?un des bras droits du grand argentier est devenu la cible de certains. D?autres sont poussés à rendre leur tablier. Dans cette partie de bonneteau, Navin Ramgoolam semble avoir pris parti pour les réformateurs. Conscient que le prix de la réforme est lourde à payer, il entamera sa campagne d?explication.
Mais déjà s?il y a une certitude, c?est que l?obligation de résultats est fortement ressentie par les réformateurs. Le Premier ministre aura à équilibrer exigences économiques et attentes électorales. Pour l?instant, il semble avoir choisi l?option de faire de la politique comme métier citoyen.
Mais l?aspiration politique suprême étant l?accès et le maintien au pouvoir, il faut s?attendre qu?il change d?option si les résultats ne suivent pas.
18 à 24 mois pour réussir
Dans le camp des réformistes au sein du gouvernement, on récuse les accusations d?arrogance. Dans un monde qui change, et qui change aussi rapidement, on ne peut être sûr de détenir la solution. Mais refuser de prendre le risque de réformer, c?est se condamner à l?immobilisme dans un contexte où l?Etat n?est plus en mesure de remplir pleinement ses fonctions régaliennes. ?Cette période est révolue et il faut une nouvelle conception de l?Etat?, fait remarquer un membre du gouvernement. Dans cette perspective, c?est la dynamique de la décentralisation qui triomphe. Ce n?est plus possible que ce soit l?Etat qui décide de tout, nous fait-on remarquer.
La vision du gouvernement ne vise pas à un désengagement de l?Etat mais à une nouvelle conception de ses responsabilités. Aussi longtemps qu?il est question de grands projets infrastructurels, le risque de se tromper est moindre. Mais ce risque s?accroît lorsqu?on change de logique. Dans un système ouvert, la vulnérabilité est aussi plus grande. Pourtant, dans le camp des réformateurs, on estime, en citant Percy Mistry, qu?on ?ne pouvait présenter un budget plus socialiste dans un contexte pareil?.
Cependant, personne ne détenant la solution miracle, il faut se préparer à faire face à d?éventuelles erreurs. La seule constante, c?est la nécessité de changement. Le même que le pays a connu entre 1982 et 1985. A cet effet, on ne manque pas de rappeler que la rigueur était tout aussi grande sauf que, cette fois-ci, le pays aurait plus de moyens pour affronter l?avenir. L??Empowerment Programme? a un rôle déterminant dans cette optique. Pour bien marquer le coup, le gouvernement n?a pas voulu ?dépenser un seul sou sur les salaires, les voitures ou les bureaux dans cette nouvelle structure?.
L?urgence de produire des résultats est ressentie nettement au point qu?on avance que si ceux-ci ne sont pas perceptibles dans 18 à 24 mois, ce sont les remèdes du FMI qui seront infligés. Entre-temps, on tente de concilier les réalités mauriciennes avec les réalités économiques internationales. La méthode utilisée est simple : faire son ?homework?; évaluer ses forces et faiblesses ; comparer les notes avec des pays aux mêmes contraintes que le nôtre ; et enclencher les réformes nécessaires dans un esprit d?équité sociale.
Pour l?instant, les réformateurs du gouvernement insistent sur le fait que des critiques émises, ils ne voient surgir aucune proposition alternative concrète.
Pas de gueule de bois !
Il est des oppositions binaires qui sont toujours à la mode pour ceux qui vivent du manichéisme idéologique. A Maurice dès qu?un gouvernement s?engage dans la voie du réformisme, il est étiqueté d?être l?agent de la Banque mondiale et du Fond monétaire international. Or, c?est réducteur de limiter le débat à de tels simplismes. De tout ramener à cette prétendue puissance et à ce règne sans partage du marché qui ferait violence à l?Etat tuteur, qui serait synonyme d?ouverture aux étrangers et de remise en question de l?équation un emploi ? une vie dans le service public. La petite bourgeoisie moyenne d?Etat est la première à se sentir menacée dans cette logique. Ce qui explique aussi le regain de voix des syndicats de la fonction publique. Mais à un moment où le pays emprunte le chemin d?un réformisme commandé par les impératifs du libre-échange, la responsabilité est de rigueur à tous les niveaux. Si le gouvernement a choisi de penser en ?capitaliste? pour pouvoir agir en ?socialiste?, c?est le risque qu?il prend. Son seul mérite est d?embarquer le pays dans une nouvelle aventure où les mouvements de contestation devront légitimer la tonicité de leurs critiques à travers des propositions alternatives. Ce n?est qu?à cette condition que le débat d?idées devient possible. Il s?agit aujourd?hui de ne pas se laisser gagner par la gueule de bois. Faire du libéralisme le bouc-émissaire alors que le socialisme a démontré depuis longtemps ses limites, c?est à nouveau céder à la tentation de regarder dans le rétroviseur de l?histoire. Or, c?est le seul luxe que nous ne pouvons pas nous permettre en ces temps des incertitudes et des innovations.
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