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Dialogue social : Les politiques font de la résistance
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Dialogue social : Les politiques font de la résistance
C?est surtout dans un contexte de réformes que le dialogue social prend une dimension grandissante. Car il s?agit de transformations en profondeur d?une société. D?où l?importance d?engager tous les citoyens dans le processus de mutation. Chaque gouvernement aborde le mécanisme selon les outils existants.
Hier les tripartites, aujourd?hui le National Pay Council (NPC) symbolise le dialogue social, soit des ?négociations? entre l?État, le secteur privé et le mouvement syndical. Ce serait pourtant réducteur de limiter le dialogue social à ce type de mécanisme. ?Dans certains cercles, l?approche et la conception même du dialogue social sont réductrices. Aujourd?hui, il importe de se demander ce qu?est le social avant d?interroger le concept du dialogue social. À ce titre, il faudrait éviter les compartimentages. On ne peut aborder le social sans aborder l?économie. Le social est toute notre vie et l?économie en est une partie. Le social, ce n?est certainement pas seulement descendre sur le terrain pour s?occuper des pauvres?, explique la sociologue Sheila Bunwaree.
Le dialogue social, ajoute le syndicaliste Ashok Subron, a fini par devenir un leurre. ?On a ainsi pu voir comment un gouvernement qui, sans avoir mentionné un seul mot dans son programme électoral sur le NPC, a mis en place cette structure de façon dictatoriale. Car il faut bien savoir qu?on n?a jamais discuté de la question. Il y a seulement eu des manipulations grotesques?, maintient l?animateur de Rezistans ek Alternativ.
Il convient, en effet, de relever que le dialogue social peut souvent buter contre des positionnements trop radicaux. Il intervient ainsi après des épreuves de force car les partenaires sociaux préfèrent la confrontation qui leur permet de négocier sans donner l?impression de perdre la face. Le sociologue français, Philippe d?Iribarne, auteur de L?Étrangeté française, entre autres, explicite ce schéma : ?Le compromis à froid a quelque chose de peu glorieux. Côté partenaires sociaux, si l?on est trop prêt à négocier, on est vite accusé de plier l?échine devant les diktats du pouvoir? Côté pouvoir, si l?on renonce trop tôt à défendre sans concession les réformes que l?on juge nécessaires, on est vite accusé de faiblesse, d?électoralisme, de populisme, de démagogie. En revanche, quand l?épreuve de force dure et qu?une crise grave se dessine, le fait de négocier change de sens. Il s?agit désormais de sauver le pays du désordre en faisant preuve de magnanimité et de sens du dialogue. Cela devient tout à fait honorable, et l?est d?autant plus que l?on s?est suffisamment battu au préalable pour ne pas être accusé de faiblesse.?
Le dialogue social ne se limite pas, en ce sens, à un moyen pour parvenir à des positions consensuelles. ?Lorsque tous les acteurs, tous les citoyens comprennent le fonctionnement de la société dans le but d?agir sur elle positivement, nous atteignons les conditions maximales pour un dialogue enrichissant. C?est une part de responsabilité que chaque citoyen, chaque dirigeant doit assumer?, soutient Sheila Bunwaree. L?objectif principal, selon elle, est de parvenir à un développement humain intégré à travers une nouvelle ingénierie sociale et culturelle.
Le dialogue social tend, à ce titre, à un projet de société qui vise le développement intégral de chaque individu. ?Il s?agit donc d?éduquer les gens pour qu?ils puissent comprendre leurs situations et pour qu?ils puissent revendiquer leurs droits en tant que citoyen responsable?, fait remarquer Sheila Bunwaree. Le dialogue social est, en ce sens, une prise de conscience.
Pour le syndicaliste animateur du Mouvement 1er mai, Jack Bizlall, le dialogue social ne peut prendre place sans trois éléments fondamentaux : les interlocuteurs, leurs intérêts respectifs et leurs représentativités ; le cadre démocratique dans lequel le dialogue sera initié et maintenu ; et les dispositions et les moyens pour la mise en pratique des conclusions du dialogue. ?Le dialogue social devient de plus en plus impossible dans la mesure où nous sommes en société de classes et les intérêts des classes sont si antagonistes que le dialogue ne devient possible que par l?imposition des interlocuteurs qui sont en faveur de la collaboration des classes ou du consensus social. Il faut également reconnaître le fait que nous sommes en vérité en société oligarchique. De ce fait, le dirigisme et l?autorité dominent tout débat social.?
?Démocratiser la démocratie?
Ce dernier se réjouit toutefois du fait que la société civile a pris une place importante au sein de la société. ?Elle est reconnue et elle s?organise. Elle est malheureusement manipulée facilement et elle a des limites.? Le dialogue social n?est, à cet effet, jamais acquis. ?Pour que le dialogue social puisse se faire, il est important de se battre sur les plans suivants : refuser que les autres interlocuteurs nomment ses représentants comme ce fut le cas pour le NPC. Il est impérieux de savoir au préalable le cadre dans lequel le dialogue se tiendra? Le dialogue social est engagé sur la base des libertés et des droits des interlocuteurs. Il doit déboucher sur des choses concrètes et l?intérêt de la population doit primer sur toutes les autres considérations?, insiste Jack Bizlall.
Or, c?est souvent des considérations secondaires qui semblent primer. Dans l?accomplissement de son devoir civique, le citoyen est-il conscient de la portée de son acte ? ?On vote pour ou contre un bloc et non en faveur d?une idée, d?un projet. De la même manière, la société civile est très disparate. Elle mérite une initiation à sa gouvernance. Elle souffre d?un manque de capacity building?, souligne Sheila Bunwaree. Le dialogue entre les forces sociales, dont les syndicats, précise Ashok Subron, indique le degré du dynamisme social. ?On ne peut, en ce sens, occulter le fait que le mouvement syndical regroupe plus de 125 000 salariés. Ce dont on a besoin aujourd?hui, c?est une réponse à la démocratie libérale. Il faudrait démocratiser la démocratie, dépasser les limites de la démocratie libérale?, assure le syndicaliste. Concept européen qui s?est mis en place après la Seconde Guerre mondiale, le dialogue social, enchaîne-t-il, consacre le pacte social qui vise la protection des salaires, des conditions de travail et des droits sociaux. ?Aujourd?hui, dans un contexte de capitalisme global, il y a une remise en question de ce pacte. On assiste à un monologue des dirigeants pour imposer l?ultralibéralisme. Or, c?est de la lutte et de la mobilisation sociales qu?on déterminera le degré de progrès social?, fait remarquer Ashok Subron.
Dialogue social pour progrès social donc. Mais la question reste posée. Entre des gouvernements qui sont de plus en plus réticents à ouvrir le dialogue avec des partenaires sociaux, qu?ils soient du privé ou du public, voire de la société civile, les possibilités de dialogue s?amenuisent au fil des ans. La notion même de partenariat semble s?effacer du vocabulaire de nos dirigeants politiques. Tant aujourd?hui l?urgence de la modernisation institutionnelle et de la réforme économique semble surplomber le débat.
Nazim ESOOF
Une éducation à faire
■ Une initiative du National Economic and Social Council, l?African Peer Review Mechanism, est un exercice d?autocritique sur la gouvernance auquel Maurice participe. ?C?est une excellente initiative. Mais, bien qu?on ait un taux d?alphabétisation relativement élevé, on pourra difficilement tirer les bons enseignements si les gens ne comprennent pas ce qu?est l?Organisation mondiale du commerce. Il y a, en ce sens, toute une éducation à faire. Par exemple, on dit qu?il est nécessaire de réformer le système électoral mais que cela doit se faire dans le consensus. Mais consensus entre qui et qui ? Est-ce que cela ne concerne que les politiques ? Si on veut d?une démocratie qui fonctionne, il faut que la population saisisse les sens des enjeux et que les dirigeants fassent preuve d?écoute?, explique la sociologue Sheila Bunwaree.
Dialogue sociétal ?
■ Les partenaires sociaux sont associés différemment à l?élaboration des réformes sociales selon les pays. Il existe dans chaque pays des traditions qui imposent des modèles de dialogue social. Le dialogue social est ainsi très peu présent en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Par contre, la pratique est étendue dans les pays du nord de l'Europe où négociation collective est un principe consacré. L?Allemagne est, pour sa part, souvent cité comme modèle. Les partenaires sociaux jouissent d?une grande autonomie qui leur permet de fixer les règles dans certains domaines. D?autres pays du nord de l?Europe témoignent d?une image de la communauté où chacun a droit au chapitre dans la gestion des affaires collectives. Le dialogue social européen démarre, en fait, dans les années 1970. À la fin des années 1990, il peine à trouver un second souffle. Cela est en partie dû au fait que la mondialisation accentuera la montée de l?individualisme. Désormais, on parle davantage de dialogue sociétal car les thèmes qui participent du dialogue social dépassent le seul cadre des relations de travail. Fin 1990, le dialogue social peine à trouver un second souffle. Le dialogue social selon l'organisation international du travail inclut toutes formes de négociation, de consultation ou simplement d'échange d'informations entre représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs sur des questions d'intérêt commun liées à la politique économique et sociale.
Questions à Alain Romaine Prêtre et observateur social
● Quelle définition donneriez-vous de l?expression dialogue social ?
Au sens profond du terme, ?dialogos? signifie la parole qui traverse. Ce qui suppose une écoute mutuelle. La notion de l?écoute est centrale au dialogue. Il faut qu?on soit capable d?écouter les autres. Toutefois, on se retrouve aujourd?hui dans un contexte où tout le monde parle et personne n?écoute. Il s?agit d?essayer de comprendre ce que les autres vivent, se placer du point de vue de l?autre. Or, il est regrettable de constater que ni à l?école, ni au sein de la famille, on assiste à un vrai dialogue. Le cloisonnement et les compartimentages ethniques et religieux n?arrangent pas non plus les choses.
● Le dialogue social est capital dans un contexte de réforme. Avez-vous l?impression qu?on a saisi l?enjeu ?
Précisons d?abord que le peuple s?est retrouvé dans la parole de l?Alliance sociale telle qu?elle était énoncée durant la campagne électorale. L?Alliance sociale avait, en effet, pu formuler ce que le peuple vit. Le fait de s?être senti compris a fait que le peuple pensait que le gouvernement allait aborder les questions qui lui sont cruciales. Mais depuis, il y a eu une rupture. Les dirigeants actuels sont coupés de la base alors qu?il n?y a pas longtemps, ils parlaient de proximité et de démocratie. Tout cela se révèle un peu grossier aujourd?hui. Cela dit, il y a une légitimité de ce gouvernement à réformer. Mais c?est la distanciation qui pose à présent problème. Par exemple, le NPC n?est absolument pas représentatif. Des personnes y ont été désignées pour un simulacre de dialogue social.
● Serait-on dans un dialogue de sourds ?
Aujourd?hui, on n?est même plus dans un dialogue de sourds puisque c?est le gouvernement qui est sourd. Pour une véritable réforme économique, il faudrait davantage d?écoute. Pour le premier budget, le peuple avait suivi. À présent, les choses se sont détériorées. Il n?y a plus d?institutions valables, composées de personnes indépendantes, pour maintenir un dialogue social. Auparavant, il existait des formes de consultation. Désormais, c?est uniquement sous la pression qu?on agit ou qu?on cède. On a l?impression que le Premier ministre n?organise une écoute que sous la pression. Le terme même de partenariat qu?on utilisait dans de grands débats a disparu du vocabulaire des dirigeants. L?Etat donne l?impression de ne plus reconnaître la pertinence des ONG, de la société civile ou des mouvements intermédiaires.
● N?est-ce pas aussi de la responsabilité des citoyens d?initier et de soutenir le dialogue social ?
Les mouvements associatifs, les relais intermédiaires et les groupes socio-caritatifs sont dans un état léthargique car ils ne trouvent plus d?interlocuteurs en face d?eux. Navin Ramgoolam l?a déjà dit : l?une des faiblesses de son gouvernement réside dans son absence de communication. La communication, ce n?est pas seulement passer des messages mais aussi entretenir un dialogue. Il y a un problème de communication au sens noble du terme.
● Les citoyens ne sont-ils pas aussi réticents à afficher des appartenances ?
Il faudrait éventuellement mettre en place une forme d?observatoire social pour savoir qui représente qui réellement. Il y a aussi des corps représentatifs émergents mais qui ne sont pas de la bonne couleur. La question de la représentativité est très fluctuante car les gens ne signent pas leur adhésion de manière inconditionnelle. Enfin, lorsqu?on parle de dialogue social, il faut aussi faire intervenir des courants comme l?interculturalité et l?interreligieux. Tout ce qui contribue à un certain mode de vie basé sur le partage et la solidarité est en recul. On est chacun dans son repli, dans l?obsession de ses intérêts. Mais je reste malgré tout confiant dans le Mauricien qui a une tradition du dialogue qui procède de notre foi et pratique du concept du bon voisinage.
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