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Devoir de solidarité
Marie-Claude Ng n?aime pas parler d?elle. Cela se sent à sa façon un peu gauche de se présenter, de même qu?à sa manière de vouloir tout résumer, histoire d?en finir au plus vite avec l?interview. Mais voilà: il lui faut trouver Rs 3 millions rapidement pour que l?ADSP ait enfin son école. Et pour cela, elle s?impose des «sacrifices» dont celui de devoir quitter un certain anonymat. En effet, Marie-Claude Ng n?est pas si inconnue que cela.
En fait, elle a un carnet d?adresses bien garni du fait qu?elle est un chirurgien-dentiste de renom qui a assis sa réputation sur le fait qu?elle a introduit à Maurice la technique des implants dentaires. «Il fallait ouvrir la voie», dit-elle simplement. En sus d?apporter toutes les nouvelles techniques dentaires au pays, elle s?est aussi intéressée à la société et à ses soubresauts. Et là, elle a été surprise par son constat. «D?un côté, on a vu le développement et de l?autre, l?écart qui s?est creusé entre les riches et les pauvres. Tout en se développant et produisant X nombre de richesses, le système produit autant de pauvreté. J?ai trouvé cela intolérable». Et puis, ajoute-t-elle, c?est aussi une question de violation des droits humains fondamentaux. «Il y a des droits humains fondamentaux comme celui de pouvoir se nourrir ou encore de se loger, qui doivent être respectés».
Mais contrairement à ceux qui préfèrent se voiler la face et rester dans leur tour d?ivoire, elle décide de s?engager. «Il existe au fond de tout être humain un devoir de solidarité. Il faut savoir le faire émerger». Son premier pas en ce sens prend la forme d?intermédiaire entre un parrain potentiel et une organisation non-gouvernementale dans le besoin. «C?était une action que je faisais et fait toujours ponctuellement ».
Des chiffres rendus publics lors d?une conférence de presse conjointe d?Anou Dibout Ansam et de l?Union européenne en 2003, la confortent dans la nécessité de faire davantage. «Ils disaient qu?il y avait 9,7 % de pauvreté et 59 ghettos à Maurice. Aujourd?hui, il paraît que la pauvreté a été ramenée à 8 % mais qu?il y a 229 ghettos. Une personne humaine ne peut être résumée que par des chiffres ».
«D?un côté, on a vu le développement et de l?autre, l?écart qui s?est creusé entre les riches et les pauvres. Tout en se développant et produisant X nombre de richesses, le système produit autant de pauvreté.»
Consciente que l?éducation peut constituer une planche de salut pour les déshérités, Marie-Claude Ng élabore un ambitieux projet éducatif destiné à encadrer 400 enfants démunis, rejetés du système scolaire. A l?heure des calculs toutefois, le montant du budget à trouver - Rs 48 millions -la décourage. Et comme au même moment, elle fait face à des problèmes personnels, elle met son projet au congélateur. Trois années s?écoulent.
En juin 2006, elle apprend par la presse que l?abri de S.O.S Femmes est menacé de fermeture faute de fonds. «Le seul abri pour les femmes victimes de violence domestique qui allait fermer faute d?argent, j?ai trouvé cela une aberration». Dès le lendemain, elle prend rendez-vous avec l?avocate Rada Gungaloo, fondatrice de SOS Femmes, et visite l?abri.
Il ne lui en faut pas plus pour ouvrir son carnet d?adresses professionnel et rédiger une lettre personnalisée à ses clients susceptibles de pouvoir contribuer financièrement à une organisation dans le besoin. «J?ai envoyé des dossiers à des particuliers et à des fondations. Chaque dossier était assorti d?une lettre personnelle différente pour chaque personne à qui je l?adressais. En fait, j?ai joué sur le c?ur des gens». Les premiers à lui répondre sont des ambassadeurs.
Les autres destinataires leur emboîtent rapidement le pas et en l?espace de deux semaines, Marie-Claude Ng parvient à réunir plus que la somme nécessaire. En fait, son geste débloque des fonds importants permettant à l?abri en question de s?autogérer pour deux ans. «J?espère que le gouvernement prendra le relais quand ces fonds seront épuisés car c?est un devoir de l?Etat de prendre en charge cette cause», estime-t-elle.
C?est lors d?une collecte de fonds en faveur de SOS Femmes qu?elle entend parler pour la première fois de l?ADSP de Montagne-Longue qui encadre 35 enfants handicapés. Cette année, la responsable de cette association, Patchamah Ullagen, la contacte et lui demande de répéter l?opération qu?elle a faite pour SOS Femmes mais cette fois pour que les enfants fréquentant l?ADSP et ceux en attente puissent être encadrés dans une école digne de ce nom. Cela suffit à motiver Marie-Claude Ng. «Je dois trouver Rs 3 millions pour construire et équiper cette école». Depuis peu, elle s?est remise à la rédaction de lettres qu?elle compte expédier à ses relations. «Je dois recommencer à frapper aux portes. Heureusement ceux qui me connaissent donnent. Si j?arrive à trouver un ou deux mécènes pour construire l?école, ce serait extraordinaire. Tout comme il aurait suffi que tous les responsables de ce pays apportent une petite contribution à cette cause, et la somme serait immédiatement obtenue».
Est-ce que cela lui coûte d?avoir à ainsi demander de l?argent ? «C?est facile pour moi car je suis une professionnelle respectée qui apporte un message humanitaire. Je veux créer quelque chose, faire des actions et aider ce pays à grandir. Pour d?autres en revanche, faire cela peut relever de l?impossible».
Elle ne croit pas que l?assistanat par l?Etat soit une bonne chose. «L?Etat fait ce qu?il peut, avec les ressources qu?il a. On pourrait toutefois lui reprocher de trop compter sur le secteur privé qui lui renvoie très souvent la balle. Ensuite, le secteur privé ne finance pas sur la durée. Or, pour avoir un impact et des résultats, il faut financer au moins pendant cinq ans, si ce n?est dix ans. Si on finance comme une puce sauteuse, on n?obtient rien du tout. A ce moment-là, c?est du gaspillage de ressources ». Marie-Claude Ng qui ne mâche pas ses mots, est consciente qu?avec de telles déclarations, elle va se faire des ennemis. Mais elle n?en a cure. «Il y a quelque chose qui cloche dans ce pays : dès qu?une personne émet une critique contre les autorités, on la taxe d?être contre le gouvernement du jour. C?est un mythe qu?il faut casser. Un esprit critique permet de construire et encourage l?initiative», soutient-elle. Elle fait référence à une déclaration récente du Professeur Soodarsan Jugessur, Pro-chancelier à l?université de Maurice, dans laquelle celui-ci déplore que les étudiants n?aient pas un esprit critique. «Si un enfant n?a pas l?esprit critique, quelle type de société aura-t-on à l?avenir? Je n?ai pas peur de m?exprimer car personne ne me nourrit. Il faut briser les mythes et les tabous. Une critique est toujours constructive et permet d?avancer».
Elle a quelques idées intéressantes par rapport à l?aide aux nécessiteux. Pourquoi, dit-elle, ne pas faire comme le Brésil et prélever un petit pourcentage sur chaque transaction boursière. «Avec l?argent généré, on peut constituer un fonds d?aide.» Les denrées alimentaires qui ne cessent d?augmenter la font frémir. «Il faut faire comme aux Etats-Unis et ne pas hésiter à distribuer des tickets alimentaires. C?est un pays riche mais qui a aussi son lot de nécessiteux et même si on dit que cette forme de donation stigmatise les gens, c?est aussi comme ça qu?on peut les aider».
Mais, précise-t-elle, quand l?Etat n?a pas suffisamment de ressources pour résoudre les problèmes sociaux d?un pays, c?est à la société civile de le faire, «en attendant des jours meilleurs?»
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