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Devoir de mémoire
Le lancement de la B.D. ?Ze ek Melia ? (voir plus loin) par le Centre Nelson Mandela pour la culture africaine avec la collaboration de l?Aventure du Sucre, pour commémorer la Journée internationale de la traite négrière et son abolition, nous indique un moyen parmi d?autres, d?honorer la mémoire des esclaves. En effet, il existe mille et une façon de glorifier nos ancêtres. Mais tout se résume à un choix : soit on continue d??uvrer éternellement en faveur d?un devoir de mémoire, soit on réclame une fois pour toutes une compensation financière pour les descendants d?esclaves et de la traite négrière. Ces derniers cependant, se doivent de se rappeler que ces deux initiatives n?ont pas le même résultat, encore moins la même valeur morale.
Dans le premier cas, nous dresserons des lieux qui se chargeront de rappeler à nos arrière-petits-enfants l?état de leur passé, l?histoire de leurs ancêtres. Les cimetières des esclaves, Le Morne, l?Aapravasi Ghat, sont autant de lieux physiques, à placer d?ailleurs sur la carte du tourisme culturel, qui peuvent fonctionner comme symboles d?un devoir de mémoire pour la postérité. Nous perpétuerons la mémoire de nos aïeux, nous la glorifierons, nous l?honorerons.
Dans le deuxième cas, on demandera aux présumés bénéficiaires ou devrait-on dire les supposés héritiers de la traite négrière, de payer une certaine somme d?argent à tous les descendants des esclaves pour compenser un préjudice causé à leurs ancêtres. Cet acte n?est pas sans enchaînement significatif. En leur sommant d?indemniser, de dédommager et de rembourser ces gens-là, on leur demandera par la même occasion de racheter un mal dont la responsabilité reste encore à être déterminée. Ce qui signifie qu?on leur demandera de se libérer d?une apparente dette, contractée par leurs géniteurs, en versant une indemnité. Ainsi, le mal sera réparé, effacé, voire destiné à être oublié.
Mais cela est impossible d?une part et irraisonnable d?autre part. Le mal qu?on tentera d?effacer n?est pas n?importe lequel et cela ne se fera pas n?importe comment. Car, au-delà de la souffrance physique, l?esclavage était avant tout une situation immorale. La compensation ne sera donc qu?une poignée de roupies qui s?approprieront le droit légal d?effacer un mal moral. C?est encore plus immoral. Ce faisant, les payeurs et les bénéficiaires s?associeront pour chiffrer la valeur éthique et mémorielle de l?esclavage. Or, aucun bien matériel au monde n?est en mesure de valoriser la souffrance de tous ces esclaves de jadis qui ont payé de leur vie notre liberté d?aujourd?hui. La valeur morale de tous ceux qui ont donné leur existence dans la servitude n?est réductible à aucun prix.
Ceux qui réclament aujourd?hui une compensation pour dédommager les héritiers, directs ou pas, de l?esclavage doivent se garder de commettre l?irréparable. Car, en acceptant une quelconque indemnité, ils acceptent cette valorisation matérielle susceptible d?anéantir le droit moral ? un droit éternel qui engendrait une mémoire éternelle ? de toute autre réclamation pour leurs ancêtres. Payer, c?est effacer une dette définitivement. Et, par ailleurs, qui dit valorisation pécuniaire, dit exploitation, au sens où ?exploiter? signifie faire valoir pour tirer parti dans un but lucratif. A qui profite cette valorisation ? Il n?est nullement besoin d?une gymnastique intellectuelle pour le comprendre.
A ce niveau, d?autres questions surgissent encore : en se levant contre les présumés héritiers de ceux qui ont bénéficié de l?esclavage, les fils et filles des esclaves ne sont-ils pas en train d?exploiter la situation dans laquelle se trouvaient leurs ancêtres pour tirer profit à leur tour ? N?est-ce pas une manière, plus moderne certes, d?enfoncer l?esclavage dans l?esclavage ? N?est-ce pas là une manière d?assassiner l?esprit même de leurs ancêtres qui réclame de leur part un devoir de mémoire, un droit à l?éternité, plutôt qu?une satisfaction temporelle suivie d?une plongée dans l?oubli ? Perpétuons la mémoire de nos ancêtres en bâtissant des choses éternelles et non pas en cherchant à jouir des choses volatiles et éphémères?
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