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Des «Boutik sinoi» et des hommes

14 novembre 2003, 20:00

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C?est un travail de mémoire intense, sobre, mais pourtant sans nostalgie que la photographe française, Annie Decupper, installée depuis neuf années à la Réunion, a réalisé sur les boutiques chinoises. Ses vingt photographies en noir et blanc, exposées à la Maison Deramond (Saint-Denis) rappellent un passé qui s?estompe, mais sans toutefois chercher à l?enjoliver.

Il y a de la simplicité, voire même de l?indigence dans ces boutiques quelquefois poussiéreuses et qui ne pourraient supporter la concurrence des rayons et des gondoles climatisées des hypermarchés tentaculaires.

Patrimoine d?une communauté mais aussi des Réunionnais, la boutique chinoise, comme nous le fait découvrir Annie Decupper, recèle d?objets qui reflètent un vécu : mémoires d?enfants (gâteaux la rouroute), mémoire de ménagères (la paille coco), mémoire d?hommes (le coup de sec servi dans le débit de boissons attenant qui tient plus de l?Assommoir de Zola que du café select). Outre le fait de retracer le lien avec la Chine lointaine, les boutiques chinoises représentent aussi l?élément clé de l?économie réunionnaise durant les deux premiers tiers du 20e siècle. Le boutiquier ? souvent assis derrière son comptoir, lisant son journal en calligraphie chinoise ? fait office de banquier avec le carnet de crédit qui rend service aux familles.

Ouverte du petit matin jusqu?à tard le soir, la boutique chinoise assure dans le quartier, une fonction sociale et crée du lien. Plus tard, lorsque les lois de la départementalisation interdisent l?ouverture des commerces le dimanche, elle ferme sa porte principale et les clients après avoir frappé sur ses volets de bois y pénètrent par l?arrière-cour.

La boutique chinoise a aussi accompagné les mutations de la société réunionnaise. Elle se transforme alors en supérette ou en supermarché appartenant à des chaînes de distribution. Les caisses électroniques et l?ordinateur remplacent les balances à poids et les bouliers.

Mais il en reste néanmoins quelques-unes, immuables face aux mastodontes de l?hyper commerce. On y trouve de vieilles étagères et des réfrigérateurs qui datent d?autrefois et des marchandises, «de première nécessité », ingrédients, boîtes de conserve et objets divers. C?est celles-là que la photographe a figées sur pellicule, après avoir sillonné l?île pendant de longs mois. Annie Decupper songe à compléter ce travail en y incluant des photographies de boutiques chinoises de Maurice qui sont elles aussi vouées à disparaître. L?expo est à voir jusqu?au 21 novembre. Tél : 00 262 262 57 63 69.


Le commentaire de l?anthropologue

Michel Watin, maître de conférences à l?université de la Réunion, apporte sa pierre d?anthropologue à cet édifice de la mémoire. Dans une préface dense du catalogue qui accompagne l?expo, il retrace l?histoire de la communauté chinoise réunionnaise, depuis l?arrivée de cinquante-quatre Cantonnais en 1844, qui débarquent du navire Suffren, jusqu?aux vagues d?émigration plus récente. Il décrit notamment le rôle socio-économique d?importance qu?a joué la communauté dans le développement et les mutations de la Réunion. Stimulant.

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