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Des mots aux signes chez E. Delisse-Staub
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Des mots aux signes chez E. Delisse-Staub
Pourquoi faut-il que les mots deviennent des signes quand, par définition, ils le sont déjà ? Lancé récemment, le livre d?Elizabeth Delisse-Staub, Quand les mots deviennent des signes, dérange déjà par le libellé de son titre. Une parfaite tautologie.
La formulation du titre a pour fondement la répétition inutile d?une même idée en termes différents, de sorte que le lecteur se retrouve en face d?une proposition dont le prédicat ne lui dit rien de plus que le sujet. Mais c?est dans cette absence d?information, dans ce vide qui caractérise le titre, que se trouve, comme le diraient les logiciens de nos jours, toute l?utilité.
Il faut voir la structure du titre comme une représentation du contenu textuel. De même que le prédicat renvoie au sujet du titre, le discours monologue qui construit l?écriture épistolaire revient, tel un écho, heurter son émetteur.
Si la mère s?adresse à son fils, qui s?apprête à ?prendre le monde pour demeure?, pour lui prodiguer de précieux conseils, elle ne demeure pas moins la destinataire de la correspondance. Dans le discours de celle-ci est dissimulé un trajet intentionnel impliqué dans le trajet textuel.
Sinon, pourquoi alors faut-il qu?une mère ressente le besoin de dévoiler le rapport intime qu?elle maintient avec son fils ? Pour prendre le public à témoin ou pour s?adresser par la même occasion à ceux de la génération de son fils ?à qui on n?a pas tout dit? ? Vaste illusion.
La psychanalyse existentielle nous indiquerait qu?il s?agit-là d?une manière de se voiler l?entreprise réelle qui consiste à se donner une nouvelle identité à la lumière d?un rapport mère-fils existant mais qui tente une déconcertante volte-face. Car, en réalité, au-delà de ce ?monologue épistolaire?, l?auteur vise un parcours linguistique de nature introspective : c?est elle-même qu?elle cherche à comprendre.
La quête d?une explication correspond ici à la volonté d?une guérison. L?acte d?écrire a toujours été, pour la mère, une méthode thérapeutique, héritée de l?enseignement de sa grand-mère. S?il lui arrivait d?en vouloir à quelqu?un ou à elle-même, elle prenait du papier et y notait tous les mots qui lui venaient à l?esprit pour ressentir un soulagement.
Qu?elle en veuille à elle-même ou à quelqu?un d?autre, ?dans l?espace de la feuille, note l?auteur, je sais que je n?ai jamais été malhonnête? allant même jusqu?à une mise à nu totale tant le besoin de dire était vital ?.
Cependant, il ne faut pas voir cette entreprise de dévoilement comme l?unique élément du trajet intentionnel de l??uvre. La mise à nu cherche à favoriser la rencontre avec l?autre, avec le fils qui s?éloigne : ?j?ai voulu aujourd?hui laisser ma plume arrondir des lettres pour en faire des lots, et venir te rencontrer dans un partage où tu comprendras, je l?espère, ce qui a fait moi pour qu?il y ait toi??.
En effet, c?est avec ?leur histoire? (celle de la mère et du fils) qu?elle a rendez-vous. Voilà qui explique pourquoi le rapport mère-fils est posé, dès le début du récit, dans sa forme symbolique, sans doute la plus parlante : dans un train bondé, entre Lyon et Avignon, la mère et le fils se retrouvent ?face à face?. À travers un nuage de fumée, elle voit, non pas le fils, mais un homme. L?évanescence de la fumée a une fonction symbolique qui consiste à voiler le visage du fils pour laisser surgir celui d?un homme, abandonnant ainsi la mère seule à un insaisissable ?sentiment obscur?.
N?est-ce pas là, l?aveu même d?une obscurité aveuglante dans laquelle restera plongée la mère et qui sera responsable de l?orientation, ou plutôt de la désorientation de l?écriture ? Il n?y a aucun mal, dira-t-on, que la mère devienne la petite fille à qui on va bientôt enlever son ours en peluche, devant le fils qui prend lui-même la ressemblance du grand-père, l?homme légendaire qui effraye.
Alors, il faut voir l?indice du trajet intentionnel dans le chuchotement qu?entend la mère, dans le reproche du fils : ?tu te promènes trop à la surface des choses et confonds l?accessoire et l?essentiel, l?épisodique et le fondamental.? Et si dans le discours de la mère, l?essentiel était ailleurs ? Dans l?absence ?
?Présence sur fond d?absence?
Entre la mère qui devient petite fille et le fils qui devient grand-père, il manque la figure? paternelle. Figure, de toute évidence, volontairement bannie. Silence voulu de l?auteur. Et c?est parce qu?elle est absence qu?elle devient présence ? présence sur fond d?absence.
Car, cette absence est constituée par le fait qu?elle aurait pu être une présence. C?est l?absence qui suggère la présence. L??uvre en soi est le réel, d?un point de vue matérialiste. Et dans le réel, comme l?a montré Lacan, il n?y a pas d?absence.
De ce fait, la figure paternelle constitue le silence de l??uvre. Mais, parce qu?il est perçu, pour le lecteur, il n?est pas un silence neutre. Il est un ?autrement dit?. C?est un silence présupposé qui n?est qu?un acte verbal.
Se taire est un refus de parler qui n?est qu?une autre manière de parler. C?est un acte de non-parole qui n?est pas une narration lacunaire, mais plutôt un vide textuel inscrit dans le discours. C?est cette discontinuité dans le trajet textuel qui confirme le trajet intentionnel vu qu?elle contraste avec d?autres détails évoqués dans le récit (comme ceux concernant le grand-père).
Si tous les fils finissent un jour par ressembler à leur père, l?énoncé, qui est à l?origine de cette écriture épistolaire ?maman, je ne rentrerai pas, j?ai choisi le monde pour demeure? , pourrait bien être une indication précieuse à la mère qui ?essaie de comprendre, de reprendre le fil et de chercher les chapitres qu?elle a manqués?. Y a-t-il un lien entre l?absence de la figure paternelle et le départ du fils ? Sans doute, est-ce ainsi que les mots deviennent quelque part signes ?
?La quête d?une explication correspond ici à la volonté d?une guérison. L?acte d?écrire a toujours été, pour la mère, une méthode thérapeutique, héritée de l?enseignement de sa grand-mère.?
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