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De « carte postale », une peinture devient? patrimoniale
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De « carte postale », une peinture devient? patrimoniale
Il n?y a pas comme un certain vernis gouvernemental, sinon ministériel, pour que certaines critiques, entre autres journalistiques, se métamorphosent, l?espace d?une manifestation officielle, en un encensement aussi emphatique qu?orchestré. Du coup, tel peintre, hier encore, vilipendé, sous prétexte de se livrer à une peinture bassement commerciale, alimentaire, bourgeoise, est mystérieusement élevé au statut de grand défenseur et de promoteur providentiel de notre patrimoine architectural.
Chacun de ses tableaux devient une ?uvre d?utilité publique, une entreprise de sauvegarde, de conservation, une rénovation salutaire. À en croire certains thuriféraires, soucieux de bon plaisir ministériel, le bâtiment historique, classé ou non, protégé ou non par la loi (c?est du pareil au même), sur le-quel ce peintre, béni entre tous, jette son dévolu, peut demain disparaître sous le pic du démolisseur, ce n?est pas grave, car il est désormais immortalisé sur une toile, qu?hier encore ces encenseurs patentés dénonçaient avec virulence comme une ?uvre indigne, une insulte aux courants avant-gardistes, une vulgaire carte postale vénale, tout juste bonne à décorer un local bourgeois, le bureau d?un m?as-tu-vu plein aux as, ou son salon, mais en tout cas indigne d?être accrochée sur des cimaises officielles, de faire partie de l?unique et indivisible peinture mauricienne, ne pouvant qu?être révolutionnaire, non figurative, absconse à souhait, bien sûr, inaccessible aux affreux bourgeois et autres oligarques révolus.
C?est le genre de réflexions qui peuvent nous traverser l?esprit après avoir pris connaissance de certaines opinions proférées au sujet de l?exposition municipale Nu l?Heritaz, rassemblant au foyer du théâtre du Port Louis, du 4 au 10 septembre 2006, quelques toiles de paysagistes aussi connus et aussi talentueux que Roger et Bernard Charoux, Yves David, Jocelyn Thomasse, Fabien Cango, Daniel Hitié, Kistnen Kistnassamy, Vaco Baissac, Neermala Luckeenarain, Gaetree Daby Chummun, Nirmal Hurry et Michael Wong.
<B>Une nouvelle possibilité</B>
Le principal mérite de cette exposition est, bien sûr, une nouvelle possibilité de contempler et d?admirer l?Hôtel du GM non incendié, la Malmaison mokasienne devenue l?hôtel de ville curepipien, Paul portant Virginie, comme d?autres portent l?île Maurice à bout de bras, le château Gheude à l?entrée du bourg Mahé, le canal Barbeau, sans eau ou presque, une maison verte dans la plaine de la même couleur, le château Labourdonnais, notre China Town à toucher de notre grande mosquée, une case en tôle ou celle d?un pêcheur avec de magnifiques rideaux peints par Danièle Hitié, la maison d?Euréka, stylisée par Vaco, crayonnée par Nirmal Hurry, qualifiée de « vestige » (sans doute de cette oligarchie tant honnie, dans d?autres contextes) par Neermala Luckeenarain, la rue Desroches, sublimée par Jocelyn Thomasse, son China Town plus fes-tive que jamais. De vieux restes, titre à juste? titre Roger Charoux. Mais aussi de beaux restes que des peintres aussi dévoués que talentueux nous apprennent à voir et à admirer. Nous en redemanderons toujours.
Des toiles, montrant le Coin de Mire ou la montagne du Rempart, encore plus acérée que nature, peuvent surprendre dans le cadre d?une semaine dédiée à notre patrimoine architectural. Nous ne bouderons pas pour autant ce bonheur du contact rétabli avec le style pictural de Gaetree Daby Chummun ou de Michael Wong, initié à la peinture par maître Shao de l?Institut des Beaux Arts de Shanghai.
<B>Le trop-plein d?émotions visuelles</B>
Il en va de même pour la fougue de Fabien Cango, luttant contre toiles, pinceaux et couleurs, pour ne rien dire du trop plein d?émotions visuelles et picturales qui tourbillonnent à l?intérieur de son monde imaginaire. Il n?est pas l?architecte, précisant le moindre détail d?une ?uvre d?art, mais un peintre voulant seulement faire revivre, sur les 50 centimètres carrés de sa toile, la ville, la rue, la place, ce coin de rue où se promène l?âme des poètes, avec ses passants, leurs histoires, leurs rêves, leurs déceptions, les bruits de la vie, ce qu?on voit comme ce qui n?est visible qu?avec le c?ur. Pas la peine de chercher une nature morte chez Cango car tout tourbillonne, tout n?est que vie pleine d?effervescence.
Certaines toiles nous interpellent. Kistnen Kistnasamy, dont on ne dira jamais assez tout le bien qu?on doit penser de sa peinture, nous offre un « ancien bureau du Parti travailliste ». Mais où est le nouveau ? Espérons qu?il n?y a pas confusion avec un immeuble à la gloire d?un soleil foncier. David, pas le peintre, mais le politologue, ne lui pardonnera jamais une telle confusion.
Il ne faut pas ranger prématurément dans notre patrimoine architectural ce qui demeure fonctionnel. Il est dommage que le peintre du Block K, no 20 de la cité de Roche-Bois n?ait pas été initié par maître Shao. Il lui aurait enseigné qu?il n?est pas obligé d?adjoindre les immeubles à étage faisant de l?ombre à notre Hôtel du GM, carbonisé ou pas, que le QG, toujours en service du PTr, malgré sa vétusté notoire, peut faire face au superbe palmiste, égayant l?ancienne place de l?Artillerie, plutôt que de lui tourner le dos.
L?Aapravasi Ghat, de Neermala Luckeenarain surprend aussi en raison de sa composition. Le contemplateur de la toile se tient en face du célèbre escalier. Dans son dos, il y a la marée noire d?une pénible traversée à bord d?un coolie boat. Plus en aval, on devine la misère noire sous-continentale, d?une possible Grande péninsule. En face, au-delà des marches du ghat, de l?escalier sacré, il y a la lumière d?un eldorado mauricien. Une interprétation, peut-être pas politiquement correcte, mais admirablement mise en scène et particulièrement suggestive. Du grand art.
Il ne faut pas demander à cette exposition plus qu?elle ne peut offrir. Elle est une étincelle de notre patrimoine pictural et artistique, ne disposant même pas d?un musée national de peinture, d?une galerie d?art nationale, pour qu?à tout moment, tout amateur de Beaux Arts, puisse se perdre dans un dédale où chaque panneau renvoie à d?autres, encore plus beaux, encore plus nostalgiques.
<B>Des critiques qui s?extasient</B>
Des critiques médiatiques s?extasient au sujet de cette contribution d?artistes à cette Semaine du patrimoine. Ils oublient seulement qu?on expose momentanément une ou deux toiles de quelques peintres, ayant des centaines, des milliers d?autres à leur actif mais qui sont aujourd?hui dispersées, au gré des acheteurs. Ils oublient que ministres et fonctionnaires pensent patrimoine architectural pendant une dizaine de jours seulement dans l?année, qu?après le patrimoine bâti, ils se mettront à penser chiens de race ou vieilles voitures, fête de bienheureux, pendant que le béton et l?asphalte aliéneront ce qui reste de notre patrimoine architectural des siècles passés.
Peintres au service de notre patrimoine architectural pourquoi ne peignez-vous pas l?ancienne School de la rue Edith-Cavell, la maison d?Adrien d?Epinay (l?école Onésipho-Beaugeard), la gare Victoria, le QG de la DWC, notre Grenier camouflé par Ménardeau avant qu?ils n?aillent à la casse ? C?est pourtant programmé en dépit du fameux, mais ô combien inutile, protected by law.
De cette exposition, retenons surtout le titre donné par un de nos peintres à la maison Eurêka de Jackie de Marroussem : « Vestige? » Il n?y a rien d?autre à ajouter.
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