Publicité
De l?esprit de l?île Maurice
Christophe Vallée ?philosophe? avec pertinence sur l?esprit de l?île Maurice tel qu?il se révèle dans le deuxième tome du livre de Jean Claude de l?Estrac sur l?histoire du pays pendant la colonisation anglaise (1810-1968).
Il en souligne les tensions sociales, l?incidence des impératifs économiques sur les rapports ethniques, l?arrogance des nantis, la revendication des gens de couleurs et des hindous et, par-dessus tout, ?l?incapacité d?avoir une identité certaine, d?être tout à fait une nation, un pays?.
Une lecture hâtive du texte de Christophe Vallée résumant dans l?express- dimanche (11 décembre) les propos qu?il avait tenus lors du lancement de Maurice, enfants de mille combats pourrait prêter à l?ambivalence en ce qu?elle suggérerait que ce conflit larvé perdure et que l?absence d?issue exacerbe toujours la ranc?ur, l?hostilité sournoise et favorise, pour essayer de sortir de l?impasse, le mécanisme de la ruse.
● ?Chiaroscuro?
Tout cela est plus ou moins exact. Le regard que jette ce Mauricien de c?ur sur notre complexité sociale est lucide. Il est d?autant plus amical qu?il ne se revêt d?aucune complaisance. Tout cela ne reflète toutefois pas d?autres aspects plus réjouissants de l?évolution de ce pays. Le tableau n?est pas si noir. Il mérite d?être nuancé tout comme en peinture la technique du Chiaroscuro relève agréablement le motif.
● Rivalités courtoises
Les rapports de force entre les Français ? devenus d?ailleurs plus insulaires qu?hexagonaux ! ? et l?administration anglaise furent ?rudes? certes mais toujours empreints de courtoisie et cela dès l?invasion par les troupes d?occupation en 1810. Farquhar (administrativement), Telfair (industriellement) et Draper (socialement) n?auraient pas réussi une pacification si intégrale dans un laps de temps aussi court si un respect mutuel n?avait pas cimenté, bien avant la signature de la capitulation, les relations qui allaient se nouer entre les natifs de l?Isle de France et les Anglais.
Michèle Malivel démontra avec brio lors d?une récente conférence, combien cordiaux furent les échanges épistolaires et sociaux entre commandants ennemis dans la mer des Indes en dépit de l?ardeur des combats entre marines rivales. Aussi paradoxal que cela puisse nous paraître aujourd?hui la guerre au 18e siècle était souvent en dentelles. Fontemoy n?est que l?épitomé d?une politesse fort commune entre belligérants. On pouvait aussi se battre en duel jusqu?à la mort sans nécessairement se haïr.
● L?apaisement
Il importe également de souligner que l?Isle de France était à bout de souffle ayant fourni pendant des décennies, depuis Labourdonnais jusqu?à Souillac et Decaen : armements, troupes d?élite, munition, argent pour de nombreuses expéditions en Inde et ailleurs. Vainqueurs oui, mais saignés à blanc par la perte des colonies d?Amérique et les guerres napoléoniennes, les Anglais avaient aussi intérêt à rechercher l?apaisement ? militaire, politique, économique et social. Cela conditionne dès 1810 et les accords de Vienne (1815) le climat politique et diplomatique en Europe, et accessoirement à Maurice et en Asie. Le 19e siècle est généralement considéré comme ayant été une période de paix entre deux siècles violents. De toute façon Londres et Paris, jouissant de rapports privilégiés et amicaux depuis la Restauration, et plus encore sous Napoléon III, n?entendaient pas permettre à quelques revanchards anglo-saxons et à quelques excités nationaux d?une île perdue, stratégiquement réduite à peu de chose, d?envenimer leurs bons rapports. Ils étaient plus intéressés à dépecer l?Afrique?.
● Des castors bâtisseurs
L?esprit de l?île Maurice au 19e siècle se singularise autant par la recherche de l?équilibre, ou du compromis dans la dignité, que par ce qui a été qualifié de ?développement à l?extrême (du) sens de la ruse?. Il demeure dans la connotation de ?ruse? une dimension maléfique. A celle du renard traquant sa proie ne convient-il pas plutôt préférer l?intelligence constructive du castor bâtissant contre les courants tumultueux un barrage pour sa survie ?
● Plutôt schizophrènes qu?intégristes
Il n?est pas inexact d?écrire que l?esprit de l?île Maurice ?c?est l?impossibilité d?être tout à fait soi-même et d?être tout à fait autrui?. Il importe toutefois de souligner avec plus de force et de conviction que, même si cette ambivalence frise parfois la schizophrénie, elle offre la chance inespérée d?une salutaire attitude : celle de l?ouverture aux autres influences, du dialogue permanent, de la remise en cause des traditions par rapport à d?autres coutumes, celle du mélange, du métissage, bref la chance du doute qui souvent sauve plutôt que celle de la foi qui, hélas, trop souvent nous fige dans des convictions sans nuances.
● Tous des mutants
Lors d?un colloque à l?Unesco dans les années 80, Senghor et Garaudy convenaient que tout homme est un ?mutant?. Christophe Vallée souligne lui aussi, tout comme de l?Estrac dans son apologie du métissage, que ?l?île Maurice est en perpétuel passage entre deux métamorphoses?. En vérité entre plusieurs métamorphoses plutôt que seulement deux.
Le troisième tome de l?histoire du pays qu?abordera sous peu Jean Claude de l?Estrac pour compléter sa trilogie, situera probablement l?évolution d?un peuple, pas encore devenu une vraie nation, mais ayant réussi avec une bonne dose de réalisme, de surprenante maturité aussi, certains passages difficiles avant divers suffrages (1940-60) et après l?accession à l?indépendance. La violence verbale qui souvent accompagna des prises de positions tranchées ne dégénéra, qu?en de rares exceptions, en une violence physique que politique ou religion auraient pu davantage exacerber.
● Tolérance bienfaitrice
Les événements de cette année 2005 pourraient à titre d?exemple compenser l?humeur parfois chagrine qui se dégage ? malgré l?humour rédempteur mâtiné de cynisme ? des pages de Jean Claude de l?Estrac et de l?analyse de Christophe Vallée.
L?île Maurice sut être spontanément solidaire et généreuse après le tsunami (Asie du Sud) et le tremblement de terre (Pakistan), exemplaire démocratiquement pendant les élections générales, coopérative régionalement (crise comorienne, Conférence des petits États insulaires), agissante diplomatiquement (érosion des préférences commerciales) et j?en passe.
Aux historiens misérabilistes qui cherchent préférablement leur pâture dans le tragique des situations (esclavage, racisme, engagisme) j?avance que l?esprit de l?île Maurice se trouve aussi, et plus durablement, dans la tolérance qui, bon gré mal gré, aura soudé les relations humaines tout au long de l?évolution de cette île. Sans cette tolérance les engagés d?hier seraient tous retournés dans cet infortuné Bihar où les conditions de vie n?étaient guère réjouissantes. Ils n?auraient pu acquérir autant de propriétés, ériger autant de temples, de mosquées, de pagodes, accéder à tant de postes de prestige et d?influence. Grâce évidemment à une détermination et à une intelligence que d?autres ont bien fini par reconnaître.
● Fusion rédemptrice
L?esprit de l?île Maurice, le vrai, pourrait bien se trouver dans ces quelques événements qui ont ces derniers dix jours ponctué la vie de nos compatriotes.
Il y eut d?abord, au début du mois, une grandiose journée internationale au Champ-de-Mars. Près de 25 000 Mauriciens, toutes ethnies confondues, ont célébré la beauté du cheval et l?ardeur de cavaliers éblouissants dans un enthousiasme communicatif que, de mémoire de turfiste, on ne trouve nulle part ailleurs.
Puis le ballet fusion (Shakti Yug de Sandhip Bhimjee, Anna Patten et Eva Dalais) au centre de conférences Vivekananda à Pailles attira tout un peuple bigarré subjugué par tant d?heureuses trouvailles dans la présentation d?un spectacle d?étonnante facture. Cette magistrale interprétation des forces du bien terrassant le mal par des amateurs encadrés de quelques professionnels inspirés mériterait une projection plus internationalement acclamée sur des scènes occidentales ou orientales. Magie de la danse, chatoiement des couleurs, richesse des costumes, chorégraphie étonnante et inédite, tout contribua à faire de ces deux soirées des moments de rare bonheur. Emu et lyrique, Dev Virahsawmy déclara en fin de spectacle qu?une telle expérience dans une île perdue au milieu d?un océan faisant sa fierté d?être Mauricien ? sentiment que toute l?assistance confirma par acclamation.
Quatre peintres bien du terroir exhibèrent au MGI, aux Aubineaux et au CCEF, les facettes de talents très variés, inspirés de la vie mauricienne dans sa chatoyante diversité : notamment Vaco Baissac, Maryse Hardy, Odile Desjardins et Sophie Ladame. Roger Charoux et bien d?autres avaient, avec un égal bonheur, exposé leurs ?uvres au centre de conférences de Grand-Baie quelques semaines plus tôt.
A l?approche des célébrations de fin d?année les Choral Singers, un ensemble bien rodé d?amateurs, célèbrent avec brio une nativité qui aujourd?hui transcende les frontières de la chrétienté pour fêter l?enfance d?où qu?elle se trouve dans le monde.
● D?une vraie lumière
L?esprit de l?île Maurice c?est surtout l?harmonieuse fusion de bien des styles et de bien des traditions. Le sport, l?amour du cheval, l?art, la danse, la musique en sont tout aussi révélateurs que les analyses abstruses des historiens.
Christophe Vallée conviendra que l?histoire ne peut être une descente dans cette caverne qu?il décrit ?symbolisant l?ignorance, l?esclavage des chaînes, des préjugés des habitudes? et dont il faut se libérer. ?On rompt ses chaînes en se convertissant à la vraie lumière.?
Aujourd?hui, aussi bien qu?hier, la vraie lumière de ce pays est trop souvent absente des récits historiques.
Armand MAUDAVE
Publicité
Publicité
Les plus récents