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De l?esclavage à l?après-Auschwitz

30 janvier 2005, 00:00

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Le 170e anniversaire de l?abolition de l?esclavage à Maurice coïncide, cette année, avec les 60 ans de la libération, par l?Armée Rouge, des derniers rescapés du sinistre camp de concentration d?Auschwitz. Cet événement a donné lieu à une commémoration retentissante, avec la participation de plusieurs chefs d?État européens, et a fait l?objet d?une importante couverture médiatique, comprenant bon nombre d?émissions télévisées aussi longues qu?exhaustives.

Il y a quelques jours, l?express, rappelant des événements d?il y a 25 ans, faisait état d?un pré-manifeste électoral du PSM d?Harish Boodhoo, intitulé « Pour une île Maurice meilleure », et terminait sa chronique en invitant ses lecteurs à répondre à cette question : « L?île Maurice de 2005 est-elle meilleure que celle de 1980 ? »

S?il nous est difficile de dire avec précision dans quelle mesure l?île Maurice d?aujourd?hui est plus égale et plus fraternelle que celle de 1835 qui voit l?émancipation des esclaves dans les circonstances que l?on sait, en revanche, à l?heure où nous rappelons les horreurs passées de l?enfer d?Auschwitz, il nous est permis de nous demander si le monde qui est le nôtre est meilleur que celui de fin janvier 1945. Année qui voit la fin de ce calvaire carcéral et d?autres camps de concentration, ce concentré de la folie sadique, haineuse et raciste d?Adolf Hitler et de ses semblables.

<B>Crime contre l?humanité : toujours d?actualité</B>

L?après-guerre nous réservera de bien désagréables surprises : guerres en Indochine, au Viêt-nam, en Algérie, en Corée, refus sanglants de la décolonisation, encouragements mercantiles à des guerres tribales, occupations de territoires palestiniens, guerres civiles, sursauts fascistes. Des atrocités furent commises par des enfants de victimes des cruautés hitlériennes. Des enfants de victimes de la Gestapo d?Himmler devinrent à leur tour des « gestapistes « enragés. Les goulags staliniens en Sibérie n?ont rien à envier aux monstruosités commises par les bourreaux d?Hitler dans les camps de concentration.

Le recours américain au napalm horrifia autant que les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Le comble de l?horreur fut peut-être atteint en découvrant la triste réalité des nouveaux camps de concentration dans l?ex-Yougoslavie et leurs rescapés décharnés et squelettiques, à quelques centaines de kilomètres seulement de la plupart des capitales européennes et des principaux foyers intellectuels de l?Ancien Monde. Des mots aussi haïssables que stupides que « épuration ethnique, charniers, génocides » font de nouveau partie de notre vocabulaire, de notre réalité.

La résurgence de jeunesses hitlériennes, de nostalgiques de ce nazisme sans doute pas assez décrié, prince héritier anglais compris, complète ce triste tableau. Il n?y a plus de doute possible. Nous pensions progresser. Nous découvrons avec tristesse et stupéfaction que nous sommes en train de régresser.

L?humiliation dégradante imposée par des soldats anglais et américains à des prisonniers irakiens et musulmans en Irak, à Guantanamo, peut-être même à Diego Garcia, île volée aux Mauriciens, interdit désormais à l?Occident la prétention de vouloir faire la morale au reste du monde. À la moindre remontrance, ce dernier peut le renvoyer aux poutres qui encombrent ses yeux. Des diplomates américains déjà se plaignent auprès du Pentagone de ne plus pouvoir s?ingérer, autant que par le passé, dans les affaires internes des pays où ils sont mutés. À la moindre admonestation, on leur sort les clichés montrant, entre autres, Ms England tenant en laisse des prisonniers irakiens dévêtus ou encore son amant voulant transformer ses prisonniers en pom-pom girls américains.

Jamais, en les temps qui sont les nôtres, l?Occident n?a été autant renvoyé au revers de sa médaille civilisatrice et bienfaisante, le dépeignant sous son jour plus triste de colonialiste, de négrier, d?exploiteur des muscles du nègre, de fornicateur immonde de la femme noire, de père indigne de ses bâtards, d?accapareur vénal et égoïste des matières premières du tiers-monde, plantes médicales comprises, de fossoyeur des civilisations incas, aztèques et indiennes d?Amérique (Peaux Rouges), bref de visage pâle.

<B>Exposition pour rafraîchir la mémoire-passoire?</B>

Voilà qui nous renvoie à l?exposition de panneaux tout faits, tout mâchés, que nous pouvons revoir, à l?Institut de Maurice, immeuble plus connu sous son nom de Musée de Port-Louis, pour nous imprégner de nouveau de leur contenu particulièrement instructif. Jeudi soir encore, notre MBC/TV nationale et monopoliste présentait cette exposition sous un titre anglophone, nous invitant à ne jamais oublier ce crime (impuni) contre l?humanité qu?est l?esclavagisme, en nous renvoyant à une fabrication sinon new-yorkaise du moins américaine.

À la télévision, nous avons surtout revu indiscutablement les panneaux déjà vus à L?Aventure du Sucre, Beau-Plan, à la mi-juin 2004, panneaux savamment conçus et intelligemment résumés par l?Association Réunionnaise pour la Communication et la Culture (ARCC), sous la direction de Claude Kavosky. Ce dernier compte parmi ses collaborateurs un certain Albert Wéber et l?historien Hubert Gerbeau, co-auteur d?un livre

« De l?esclavage» avec Jean-François Reverzy et Issa Asgarally. Expresso ayant déjà entretenu ses lecteurs, le 20 juin dernier, du contenu de cette exposition particulièrement instructive, il n?est pas nécessaire aujourd?hui d?y revenir de nouveau.

Rappelons seulement que l?esclavage, particulièrement vécu à la Réunion, y est intelligemment reconstitué dans son contexte universel. Tout est dit sobrement comme il convient à une exposition voulant rafraîchir la mémoire-passoire du visiteur pendant une heure.

À ce dernier, de compléter ce rappel s?il le désire, à l?aide de sa documentation personnelle ou de celle de la première bibliothèque publique disponible (ce n?est pas cela qui manque, fort heureusement). Rien ne saurait, en effet, remplacer l?effort personnel, la réflexion personnelle, pour savoir ce qui se passe autour de nous, fruit de ce qui s?est déjà passé sur cette terre des hommes si chère à Antoine de Saint-Exupéry et annonciateur de ce qui se passera de nouveau demain ou après-demain parce que notre Humanité refuse de reconnaître ses erreurs passées et apprendre d?elles comment ne pas retomber dans les mêmes ornières.

Il est quelque part ridicule de s?apitoyer sur les 60 ans de la fermeture du mouroir industriel d?Auschwitz, sans prendre conscience des nouveaux camps de concentration qu?invente et multiplie autour de nous l?égoïsme forcené de l?homme arriviste et opportuniste, du partisan de la loi du plus fort et se présentant si souvent sous un jour si respectable, si notable, si honorable.

De même, il est vain, dans une certaine mesure, de vouloir célébrer le 170e anniversaire de l?abolition de l?esclavage sans voir assez attentivement les nouvelles chaînes qui asservissent encore plus cruellement et impitoyablement les descendants d?esclaves et de leurs semblables, les travailleurs agricoles engagés, nouvelles chaînes qui ont pour noms : drogue, alcoolisme, jeux, prostitution, irresponsabilité, abrutissement sous toutes ses formes, perte de valeurs morales et du sens de l?argent honnêtement et honorablement acquis par un travail noble et dûment rémunéré.

Le pire des esclavages demeure tout asservissement consenti avec veulerie quand on ne ressent plus au fond de soi le besoin de se révolter contre ses démons, contre tout ce qui enchaîne et avilit l?Homme en nous.

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