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De l?art à l?expérience esthétique
Yves Pitchen affirme que ?le métier artistique n?est plus enflammé?. A bien y voir, c?est la culture qui se démarque de ses structures classiques. Mais, il n?y a aucun mal à cela du moment que la nécessité de sa diffusion répond à l?exigence d?une démocratie. Mille exemples le montrent et l?expliquent. A Maurice, pour mieux se rapprocher du public, la formule ?Cinéma sous les étoiles? propose de développer le cinéma de quartier en plein air.
Pour ramener le livre au plus près du lecteur, l?opération ?Lire en fête? a créé des malles ambulantes. Pour exciter le potentiel créatif chez les tout jeunes, le Centre d?éducation préscolaire de Quatre-Bornes permet à ses petits écoliers (de 3 à 5 ans) de réaliser et présenter au public leur ?travaux artistiques?.
En France, l?opération ?Lire en fête? a pénétré la prison de Villepinte pour organiser une séance de lecture entre prisonniers à travers un atelier sur la ?lettre idéale?. Les détenus ont écrit et lu les lettres qu?ils avaient souhaité recevoir mais qu?ils n?avaient pas reçues. Il n?y a pas longtemps, à Tel-Aviv, Chen Zhen, un artiste chinois, avait mis en place un dispositif de percussions en rassemblant des dizaines de chaises et de lits récupérés. Il invita le public à taper sur son installation. Les gens se laissaient aller dans un élan d?extase en laissant libre cours à leurs impulsions, frustrations (dues à la situation au Proche-Orient), stress et même désir sexuel. Cela montre que l?artiste et le public peuvent accomplir collectivement un acte politique pour exprimer leur aspirations et leurs craintes.
Les efforts de tous ces acteurs pour démocratiser l?art ne seraient pas vains, s?ils n?étaient contrariés par la machine à produire du fric qu?est le commerce. L?art est rattrapé par la valeur marchande de ses produits. Les créations semblent s?écarter de l?esthétique de l?art officiel, non pas pour se démocratiser tout en préservant leurs valeurs artistiques, mais pour se réfugier dans la sous-culture. Guy Peellaert, issu du l?Ecole des Beaux-Arts de Bruxelles, adepte de la création visuelle, connu pour son best-seller biblique ?Rock Dreams? (1974), disait à juste titre que ?l?art est entré dans le stade de la vente de bagnoles?. La production ne répond plus au ?questionnement? mais devient massive.
L?art ne relève plus de l?esthétique. Il se contente d?engendrer des produits industriels tout en se laissant gangrener par une société de consommation qui prétend maladroitement à la ?culture?. Daniel Gervis, l?un des fondateurs de la FIAC (Foire internationale de l?art contemporain), explique ?l?échec? de ce projet en ces termes-ci : ?Je voulais un lieu de rencontre social, économique, et culturel, une sorte de convention professionnelle comme l?est, pour l?édition, la Foire de Francfort. Ce devait être un lieu de référence, c?est devenu un fourre-tout où l?on a vendu du mètre carré à n?importe qui.? L?art, au sens générique du terme, a pour valeur celle de la monnaie. Nombreuses sont les rencontres qui se limitent à la commercialisation plutôt que de trouver un juste milieu entre le marché et le musée et de rendre à la création artistique sa vraie valeur. La grève des intermittents du spectacle qui a conduit à l?annulation des festivals d?Aix, d?Avignon, et de la Rochelle, montre l?état de l?évolution du cancer dans le monde de la culture. Pas plus tard que la semaine dernière (du 13 au 19 octobre) s?est déroulée, en signe de protestation dans la région des Pays de la Loire, en France, ?la Semaine morte pour une culture vivante?. Songez, par ailleurs, que le Conseil d?Etat français a reconnu l?émission ?Popstar? comme ?uvre visuelle ! De toute évidence, le temps moderne semble annoncer la disparition de l?art pour accueillir l?expérience esthétique aux allures futuristes et fantastiques : télé réalité, radio ?live?, chirurgie esthétique, vêtement griffé, musique techno et rave party, entre autres.
Si l?expérience esthétique moderne échappe au sens de l?art, c?est pour avoir au préalable échappé à la réflexion même sur l?art. Notre ministre de la Culture, Motee Ramdass, disait récemment que ?sans culture tout progrès est sans âme?. On ose espérer qu?il sous-entend qu?il ne suffit pas de le dire que l?Etat doit être un partenaire permanent de la culture. Car, si ensemble nous ne faisons rien pour produire une structure afin d?assurer la survie du vrai art, nous ferons de notre vie et de celle des générations à venir, un item pour la comptabilité.
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