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De la créolité à l?identité et à l?inégalité
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De la créolité à l?identité et à l?inégalité
●<B> Pouvez-vous risquer à une définition de la créolité ?
Vinesh Hookoomsing (VH) : Il y a au préalable un déterminisme qui fait qu?on est à la fois créole, musulman, hindou, citoyen? Le citoyen appartient à un groupe. Et le citoyen mauricien ne peut se définir sans sa dimension ethnique.
Danielle Palmyre-Florigny (DF) : Ce n?est pas parce qu?on met l?accent sur une certaine définition ethnique qu?on n?est pas citoyen. Il n?y a pas de conception automatique. Mais ce n?est pas faire preuve d?antipatriotisme que de se positionner en tant que créole, musulman ou hindou. Il y a des positions stratégiques pour définir son identité.
ISSA ASGARALLY
?Cela me gêne lorsqu?on parle d?ethnie, il faut parler d?individu. Lorsqu?on utilise trop des catégories, cela débouche sur des affrontements.?
Issa Asgarally (IA) : Se pose la question identitaire qui est la somme de nos appartenances librement consenties. Il y a aussi le phénomène des identités meurtrières lorsqu?une composante écrase une autre. La créolité est une notion complexe qui englobe un lieu d?origine, l?Afrique, un lieu présent, l?île, un processus historique, la colonisation, et une langue, le créole.
DF : Dans ce débat sur la créolité, il faut savoir que lorsqu?on parle d?identité, il y a deux processus qui se mettent en place. D?une part, l?auto définition et, d?autre part, ce que les autres disent de soi, l?exo-définition. Il importe d?entendre ce que disent ceux qui se définissent comme créoles. à Maurice, la créolité a une dimension ethnique. En parlant de créole, Issa Asgarally fait référence à l?Afrique. Or, pour moi, lorsqu?on parle de Global Organisation of the People of Indian Origin (Gopio), je pense en termes d?indianité. L?identité créole ne se définit pas par rapport à l?Afrique mais par sa multiplicité des sources.
●<B> On passe inévitablement de la créolité à la question identitaire?
VH : Les identités se construisent. Il n?y a pas d?identité fixe surtout dans le contexte mauricien où nous sommes tous venus d?ailleurs. Dans ce genre de situation, on a tendance à suivre un certain schéma qui débute avec la consultation de textes historiques. Là, on disait des citoyens que c?était des habitants. Ensuite des groupes vont émerger. Fin 19e siècle, on ne dit plus habitant mais Mauricien de descendance européenne? Ce qui implique une exclusion totale des autres. Dans les années 1920, il y a un débat sur l?identité mauricienne qui va reposer sur trois bases : la langue française, la culture européenne et la religion chrétienne. Il y a d?autres cercles qui vont se former autour de premier cercle concentrique. Par le biais de la religion ou de la langue, on sera plus près ou plus éloigné du premier cercle. Dans les années 1930 et 1940, avec la décolonisation, on enregistre l?affirmation de nouvelles identités. On ne dira ainsi plus Indien mais indo-mauricien. Le processus suit son cours. Ce qu?il faut savoir, c?est que l?identité mauricienne n?est pas sereine. Elle est conflictuelle mais dynamique en même temps.
DANIELLE PALMYRE-FLORIGNY
?Ce n?est pas faire preuve d?antipatriotisme que de se positionner en tant que créole, musulman ou hindou...»
DF : Une construction implique des conflits. La grosse difficulté à Maurice, c?est que dès qu?on dit créole, on pense à une identité fermée. Lorsqu?on se tourne, par exemple, vers les Caraïbes, la créolité est au contraire une identité plurielle. C?est la dimension que je voudrais voir dans la créolité mauricienne. La particularité mauricienne veut qu?on définisse la créolité de façon ethnique alors qu?ailleurs on parle de société créole. Quand on parle de la créolité comme un processus de brassage culturel et identitaire, alors là oui Maurice est en voie de créolisation permanente.
Mais quant à dire que Maurice est une société créole, il y a un pas à franchir parce que certains Mauriciens pourraient ne pas accepter cela. D?autre part, on ne peut pas parler d?identité créole sans faire intervenir le conflit avec le pouvoir et aux difficultés qui émergent à cause d?un arbitraire politique. On ne peut pas simplement parler d?identité sans prendre en compte les enjeux politiques, économiques, sociaux? sinon on reste dans le culturalisme.
VH : Je ferais remarquer que la situation aux Caraïbes est différente de celle de Maurice. Il y a une Caraïbes francophone et une Caraïbes anglophone. Nous, on a hérité des deux. à la fois l?assimilationnisme à la française et la distinction des groupes à l?anglaise. On ne retrouve pas ainsi la créolité en tant que concept dans l?héritage colonial britannique. C?est aussi vrai pour la coolitude ou la négritude. Reste la question de l?ethnicité. On ne peut parler d?ethnicité créole. C?est un concept qui évolue et ce n?est pas une question de race. Aux Seychelles, il n?y a pas de problème à se dire créole. à Rodrigues, on peut se dire peuple créole. à Maurice, nous sommes en train de voir l?émergence d?une nouvelle ethnie dont la légitimité vient du fait que les autres se sont affirmés comme des ethnies. Si le créole ne le fait pas selon les mauritian terms, il se retrouve en décalage.
IA : Cela me gêne lorsqu?on parle d?ethnie. Je trouve qu?on parle trop de groupes ethniques alors qu?il faut parler d?individu. C?est un choix personnel mais je déplore qu?on associe tant l?individu à un collectif. Lorsqu?on utilise trop des catégories, cela débouche sur des affrontements. Quand on parle de groupe, il y a une récupération pour des causes pas toujours valables. J?accepte l?idée de Maurice comme une société créole mais il est aussi vrai qu?on en est encore loin.
●<B> Dans les faits comment vit-on sa mauricianité avec sa créolité, malbarité ou lascarité ?
DF : Dans l?idéal, j?aurais voulu pouvoir me définir uniquement comme Mauricienne. Mais la réalité est autre dans la Constitution, dans les registres électoraux et ailleurs. Le processus d?affirmation créole est une réaction par rapport à une situation. Et l?ethnicité, c?est une construction sociale. On ne se différencie pas pour faire joli mais pour faire valoir des droits. Je travaille beaucoup avec des créoles et le constat est implacable. à la base du problème se pose la question des inégalités. L?accès égal des Mauriciens au ?gâteau national? est un enjeu important. C?est l?inégalité qui est source potentielle de conflit et de violence.
IA : Je pense que lorsqu?il y a ce danger d?explosion, il y a des choix à faire. Le problème est effectivement celui des inégalités. Mais il faut aussi se dire que les gens de toutes les ?communautés? font partie des pauvres. La vraie question, c?est la méritocratie, la justice.
VH : Issus de l?esclavagisme et de l?engagisme, nous sommes confrontés à cette question de l?inégalité comme un leitmotiv. Il ne faut pas prendre des gants dans nos discours sur les inégalités. Aujourd?hui, on dit que le salut viendra du libéralisme. Or, c?est un système qui va perpétuer les inégalités. L?égalité des chances, c?est un combat permanent. On ne combat pas l?inégalité par la parole. C?est un combat à armes inégales très souvent. Mais il existe des solutions. Prenons le cas de l?acceptation de la langue créole qui n?est très récente. Ou encore celui de l?éducation nationale. Les pédagogues, les intellectuels, les éditorialistes ont parlé. Mais ce n?est que lorsque l?église a donné son point de vue que le débat s?est véritablement déplacé sur l?intérêt des enfants. Quand il y a une légitimité qui se fonde sur des raisons valides, on ne regarde pas la couleur des gens, on fonce !
VINESH HOOKOOMSING
?Je me sens Mauricien par défaut. Le terme créole est connoté.?
DF : J?ai toujours défendu l?idée d?une identité créole ouverte. Il est aussi important que des gens modérés soient présents dans le débat. Il est bon de faire ressortir que ce sont des chrétiens de culture créole qui ont fait un travail de conscientisation à l?intérieur de l?église. On a hérité d?une église coloniale avant qu?elle ne devienne une église mauricienne. Le combat des créoles aujourd?hui, c?est un combat des droits des citoyens. Que les gens de toutes les origines dénoncent les inégalités et cela fera reculer l?ethnicité.
●<B> On ne sort pas de l?équation créole-chrétien?
DF : Dans l?imaginaire collectif, c?est comme ça.
VH : à la différence des autres îles anciennement colonisées, 70% de la population mauricienne est d?origine asiatique. Cela crée une situation où on a différents pôles de pouvoir.
Cela fait aussi que les rapports entre les gens sont déterminés d?une certaine façon.
IA : Mais si on continue à ethniciser le débat, on n?arrivera jamais à ce mouvement citoyen dont nous avons besoin.
DF : La première des choses, c?est de mettre tous les citoyens sur le même pied d?égalité. Mais la réalité est différente. Cette force n?existe pas encore.
IA : Cette force a existé mais elle a implosé.
●<B>Vous vous direz créoles autour de cette table ?
VH : Je me sens Mauricien par défaut. Le terme créole est connoté. L?anthropologie qui dit la créolité comme processus ne me donne pas une identité. C?est la société qui met de la chair et de l?os autour du concept.
DF : Pour moi, ce n?est pas un problème que Vinesh Hookoomsing ne se dit pas créole. Mais il ne faut pas que, moi, me disant créole, cela devienne un problème. Ma créolité, c?est une ouverture. C?est un monde inclusif. C?est une identité possible parmi d?autres. Une façon de se positionner en tant que Mauriciens.
IA : Si la créolité est une identité multiple, je n?ai aucun problème à me dire créole sans oublier la part d?indianité qui est en nous.
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