Publicité

Danone, entre trumperies et concert d?hypocrisies

3 août 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Même si l?affaire de la vraie-fausse Offre publique d?achat (OPA) du géant américain PepsiCo sur le groupe français Danone recèle encore des zones d?ombre et de mystères, elle n?en agit pas moins dès à présent comme un révélateur. Qu?il soit virtuel ou réel, le projet de raid a en effet déclenché un extraordinaire tir de barrage de nombreux dirigeants politiques français, de gauche comme de droite. Et cet unanimisme en dit long sur les hypocrisies de la politique économique française.

La clé de compréhension de cette affaire n?est certes pas que politique. Elle est d?abord financière. Mais, pour l?heure, on en est réduit dans ce domaine aux hypothèses, qui, selon un bon connaisseur de ce dossier, sont au nombre de trois. D?abord, l?hypothèse de la manipulation de cours pure et simple : une fuite aurait pu être organisée pour faire grimper le titre à la Bourse de Paris. Ensuite, l?hypothèse d?un jeu de billard : évoquer une menace américaine aurait pu être conçu par certains comme un moyen de pression afin de hâter la constitution d?un tour de table plus stable en faveur du groupe français. Enfin, l?hypothèse d?une entourloupe plus machiavélique : crier au loup contre l?ogre américain pourrait être un stratagème préparant les esprits à une alliance politiquement moins sulfureuse (mais socialement dévastatrice), en l?occurrence avec Nestlé.

?Sulfureux symbole de la mutation du capitalisme français vers un modèle très anglo-saxon, voilà le groupe devenu le point de ralliement d?un combat quasi culturel.?

Mais comme l?Autorité des marchés financiers (AMF) a annoncé, mardi 26 juillet, son intention d?ouvrir une enquête et qu?on n?en connaîtra vraisemblablement pas les résultats avant de longs mois, la prudence commande de ne préjuger de rien. Or beaucoup de dirigeants politiques, eux, ont appelé à la mobilisation générale, comme si l?affaire était claire comme de l?eau de roche. Qui n?a entendu le message, répété à l?envi par Jacques Chirac aussi bien que par Dominique de Villepin ou Nicolas Sarkozy, pour la droite, ou alors par Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, pour le Parti socialiste ? La France est en danger, puisqu?un groupe yankee menace de lui souffler un champion industriel...

Extraordinaire levée de boucliers ! Ainsi a-t-on vu une droite, réputée libérale, dénoncer une pratique centrale dans la vie actuelle des marchés financiers, et en appeler, avec Dominique de Villepin, au ?patriotisme économique?. On aurait cru entendre une voix d?outre-tombe, celle du stalinien Georges Marchais, entonnant le mot d?ordre que la droite lui a reproché : ?Produisons français !?.

Ainsi a-t-on vu une gauche largement amnésique voler au secours de Danone, le fameux groupe qui a été au centre d?une polémique sur la course à la rentabilité durant la campagne présidentielle de 2002, notamment dans l?une de ses filiales, Lu. Hier sulfureux symbole de la mutation du capitalisme français vers un modèle très anglo-saxon, voilà le groupe devenu le point de ralliement d?un combat quasi culturel. L?hypocrisie est d?autant plus manifeste que le projet de raid sur Danone si projet il y a est en réalité le sous-produit d?une très longue histoire, celle des privatisations, qui est au c?ur de la politique économique conduite tant par la droite aussi bien que par la gauche.

Depuis 1986, tous les gouvernements ont mis la main à la pâte. De celui de Jacques Chirac à celui de Michel Rocard, de celui d?Edouard Balladur à celui d?Alain Juppé, de celui de Lionel Jospin à celui de Jean-Pierre Raffarin, un cap invariable a été fixé : celui de la cession des actifs publics. Tout y est passé : les groupes bancaires comme les groupes industriels, les groupes du secteur concurrentiel comme les mastodontes issus du service public. Le résultat, chacun le connaît : la France est devenue l?un des pays parmi les plus ouverts aux investisseurs étrangers, puisque, profitant de l?aubaine ainsi que de l?absence de fonds de pensions français pouvant se substituer à l?ex-actionnariat public , les fonds étrangers se sont rués sur les firmes françaises.

Rués, puisque, de 10 % en 1985, la part des fonds étrangers dans le capital des groupes français du CAC 40 est passée progressivement à 44 % ou 45 % désormais, alors qu?en Grande-Bretagne le taux n?excède pas 30 %, et aux Etats-Unis 20 %. En quelque sorte, la France, longtemps fermée aux grandes évolutions mondiales, a été frappée d?une sorte de complexe libéral : son capitalisme est devenu l?un des plus ouverts. Très au-delà de ce qui était nécessaire ou souhaitable. Et qui s?est inquiété de cette évolution ? Qui a craint que cette mutation majeure du capitalisme français ne produise des chocs en retour désastreux ?

En vérité, bien peu de gens. Cette mutation historique s?est effectuée presque sans débat. Même sans évoquer l?onde de choc générale, les simples aspects techniques de cette évolution ont laissé beaucoup de dirigeants politiques quasi indifférents. Se souvient-on ainsi des premières joutes, en 2001, autour de la directive européenne sur les OPA ? Préparé par le commissaire européen Frits Bolkestein bien connu depuis pour une réforme ultérieure... , le projet de directive était de nature ultralibérale.

Mais cela n?a fait que peu de vagues en France. Lors d?un premier vote, le 4 juillet de cette année-là, le projet, limitant très fortement les systèmes de défense en cas d?OPA hostile, a ainsi été rejeté au Parlement de Strasbourg. Mais les députés socialistes français et les élus issus du Rassemblement pour la République (RPR) ont voté pour, seuls l?extrême gauche et les centristes s?y opposant.

Avec le recul, il apparaît donc piquant d?assister à cette indignation générale. Depuis deux décennies, tout a été mis en ?uvre à gauche comme à droite pour que le marché gagne en influence et que l?Etat perde en pouvoir. Et voilà soudainement que certains protestent contre les effets de ce qu?ils ont eux-mêmes enclenché.

Le paradoxe est d?autant plus fort que de nombreuses voix s?élèvent aussi pour qu?une solution soit trouvée en faveur de Danone autour de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui détient pas loin de 5 % du capital du groupe français. Le président de la République a évoqué la piste, de même que Nicolas Sarkozy. Or faut-il le rappeler ? Le débat économique à la mode à droite, en 2002, était celui de la privatisation... de cette même Caisse des dépôts. Alain Madelin en était partisan et Nicolas Sarkozy plaidait aussi en ce sens. Francis Mer, quand il était ministre des finances, avait même discrètement cherché à couper les ailes de la Caisse en organisant une sorte de ?décapitalisation?, réduisant ses fonds propres. Le projet n?avait échoué que parce que l?Elysée y avait mis son veto.

Autre paradoxe, même illogisme : nombre de dirigeants politiques s?indignent que Danone, entreprise privée, puisse passer entre des mains étrangères, mais personne ne s?émeut (exceptés François Bayrou et François Hollande) que les autoroutes, qui ont pourtant une fonction majeure dans la vie du pays, soient en passe de connaître la même destinée. Laurent Fabius avait lancé la privatisation ; Thierry Breton l?achève.

Il ne faut pas conclure qu?une solution pour Danone, associant la Caisse des dépôts, serait économiquement ou politiquement absurde. Le directeur général de la Caisse, Francis Mayer, a fait adopter un virage stratégique majeur à l?institution. Principal investisseur de long terme de la place de Paris, la Caisse a rompu avec sa stratégie d?actionnaire passif, adoptée depuis le raid raté sur la Société générale en 1988. Se refusant à redevenir le bras armé de l?Etat et veillant à se comporter en actionnaire avisé, elle n?en joue pas moins un rôle plus actif au sein des sociétés dans lesquelles elle détient des participations.

Il n?est donc pas illogique que le gouvernement cherche à composer avec ce pôle de stabilité que peut constituer la CDC. Mais que de tergiversations, que de temps perdu et de confusion avant d?envisager cette solution... N?est-il pas trop tard pour rêver d?un capitalisme français un peu mieux régulé ?

Laurent MAUDUIT ©Le Monde 2005 Distribué par The New York Times Syndicate

Publicité