Publicité
Débats parlementaires à la télé Oui mais...
Par
Partager cet article
Débats parlementaires à la télé Oui mais...
«Je ne suis pas du tout contre l?idée de la diffusion des travaux parlementaires en direct à la télévision. Une fois les modalités finalisées, la MBC devrait être en mesure de couvrir largement les travaux, comparé à ce qui est montré actuellement dans les journaux télévisés». Lorsqu?on tient compte de «ce qui est montré actuellement», il y a tout lieu d?exprimer les plus vives inquiétudes. Caisse de résonance du gouvernement du jour, la station de radio-télévision nationale, la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC), se signale par une longue tradition d?asservissement au pouvoir en place. Quel que soit le gouvernement, quelle que soit la direction à la tête de la MBC, les rapports entre les gouvernants et la rue Pasteur ont été des plus incestueux.
Que se passerait-il si les travaux parlementaires étaient effectivement repris en direct à la télévision ? Du côté de la MBC (voir encadré), on affirme pouvoir faire preuve d?impartialité comme cela aurait toujours été le cas. Cela ne dissipe pas les doutes. C?est effectivement un pas dans la bonne direction au niveau des pratiques démocratiques. C?est l?occasion d?ouvrir un espace sélect au citoyen moyen. «Mais toute la question demeure, à savoir qui va le faire ? Si c?est la MBC, on aura de gros problèmes. Déjà, elle est perçue comme une boîte propagandiste. Mais il faut aussi savoir si ce sera du simple compte-rendu ou s?il y aura un travail de sélection», se demande avec un pessimisme affiché Roukaya Kasenally, chargée de cours à l?université de Maurice.
Cette dernière se montre donc réservée par rapport à l?objectivité du traitement de l?information politique par la MBC. Mais elle se réjouit qu?une telle initiative participe de la construction de l?opinion publique. Mettre en contact, et quelque part en dialogue, les téléspectateurs et le Parlement, c?est ouvrir la porte à un enrichissement partagé. «40 ans après l?indépendance, il faut se demander si le citoyen s?intéresse aux enjeux de fond. C?est peut-être une occasion de développer une culture citoyenne où le citoyen se sentira plus engagé. Le vote ne constitue pas le seul devoir civique. Se tenir informé, trouver des moyens pour influer sur les événements, insister pour que les décideurs soient comptables de leurs actes, ce sont autant de moyens de remplir son rôle de citoyen. Or aujourd?hui à Maurice, on a accepté comme une norme le fait que la politique soit devenue de la politicaille», insiste Roukaya Kasenally.
<B>Conditions nécessaires</B>
Pour que le citoyen puisse vraiment bénéficier de l?exercice, des conditions doivent être remplies. Une forme d?interaction devra être trouvée. «Pourquoi ne pas imaginer une forme de Citizen Questions pour reprendre la formule de Private Questions ? D?autant plus que désormais, on dispose d?un large éventail d?outils à travers les nouvelles technologies», assure la chargée de cours.
Ce sont de nobles intentions. Dans la réalité, il y a aussi la crainte des dérives langagières (voir encadré). Nos parlementaires, comme dans d?autres Etats, ne s?embarrassent pas d?utiliser la plate-forme parlementaire pour régler des comptes, pour des critiques et des coups sous la ceinture? On ne respecte pas toujours le décorum de la Chambre. S?il y a donc nécessité d?une culture citoyenne, il existe aussi celle d?une culture parlementaire afin que l?exercice soit vraiment profitable et utile à toutes les parties.
<B>L?expérience étrangère</B>
Quelque 60 pays à travers le monde autorisent la retransmission des travaux parlementaires à la télévision et/ou à la radio. Parmi les Etats du Commonwealth, les pionniers en la matière sont la Nouvelle-Zélande et l?Australie qui, dès les années 1930 et 1940, permettaient à leurs radios de reprendre les débats de l?Assemblée ou du Sénat. Actuellement, en Australie, la somme des travaux du Parlement retransmis en direct à la télévision nationale s?élève à une moyenne de 42 heures de diffusion hebdomadaire. Un comité, composé de neuf membres du Parlement et du Sénat, décide des modalités de retransmission et des sujets à couvrir. Le Canada a été le premier pays du Commonwealth à retransmettre en direct, en 1979, à la télévision les travaux parlementaires. Ce pays possédait une chaîne dédiée à ces débats qui devait toutefois cesser ses activités en 1991 pour des raisons budgétaires. Un consortium des opérateurs privés de la télévision par câble devait prendre le relais. Après de multiples essais, la «British Broadcasting Corporation» de la Grande-Bretagne retransmet pour la première fois à la radio les travaux parlementaires en 1978. Cependant, des voix se sont élevées contre la retransmission à la télévision. Argument avancé : cela pourrait contribuer à banaliser le travail du Parlement. On craignait ainsi que des parlementaires ne finissent par vouloir seulement amuser la galerie. C?est finalement en 1990 que le Parlement britannique autorisa la retransmission de ses travaux. Aujourd?hui, il existe une chaîne parlementaire spéciale reprise à travers satellite, câble et ligne digitale terrestre. En Inde, les débats parlementaires sont repris en direct à la télévision mais pas à la radio, sauf pour la «All India Radio». En France, la chaîne parlementaire est lancée fin 1999. Outre les travaux parlementaires, la chaîne propose également des magazines politiques, des bulletins d?information, des interviews, des reportages, voire des portraits. De manière générale, tous ces pays imposent des règles strictes de retransmission et atteignent des taux d?audience élevés pour les diffusions en direct des débats.
<B>La hantise de la langue</B>
La question de la langue est centrale dans ce débat autour de la possibilité de retransmission des travaux parlementaires à la télévision. Il existe des appréhensions en ce sens. Répondant à une question au Parlement en avril dernier, le Premier ministre ne cachait d?ailleurs pas son scepticisme : «Je ne sais pas si c?est une bonne idée que le créole soit introduit au Parlement. Il y aura trop de gros mots ! Le niveau n?est déjà pas au top actuellement !» Il n?en demeure pas moins que la question mérite d?être posée. Des travaux en direct à la télévision en créole rendront plus accessible la vie parlementaire au grand public. Logiquement, les débats devront avoir lieu dans la langue que comprend le public. «Est-ce que cela suppose que tout le monde parle créole ? Je ne le crois pas. Il faut laisser de la latitude aux élus. On a généralement recours à une langue selon le sujet dont on parle. Mais ce serait vain de venir parler du vécu des gens dans une langue qu?ils ne maîtrisent pas», explique, en ce sens, Arnaud Carpooran, «Associate Professor» en linguistique à l?université de Maurice. Commentant les craintes exprimées jusqu?ici, il y voit une peur qui a trait au comportement des gens plutôt qu?à l?identité des langues elles-mêmes. «Ce n?est pas parce qu?on est poli qu?on parle anglais. Toutefois lorsque les compétences sont limitées et qu?on ne maîtrise pas tous les codes, il y a, dès le départ, une certaine retenue. Il est certain qu?il y a plus de jurons en anglais qu?en créole», précise le linguiste. Qui ajoute que l?angoisse d?un créole qui pousse à la «vulgarité» tient à la proximité affective qui existe entre le locuteur et sa langue. Proximité qui fait croire que l?affectif peut prendre le dessus lorsque les élus sont engagés dans des joutes oratoires. Il reste une dimension stratégique à toute la question. Jusqu?ici, le parlementaire peut se permettre des approches techniques. Avec une éventuelle retransmission des travaux, il va devoir rendre son discours accessible au plus grand nombre. «Cela sera le cas s?il parle en anglais ou en français. Lorsqu?il le fera en créole, il sera contraint de développer un registre parlementaire du créole, poussant la langue à une formule plus standard», conclut, à ce chapitre, le linguiste. Ce sont autant de défis à surmonter, de nouvelles pratiques à encourager et de clichés dont se débarrasser.
<B>Chiffre à retenir</B>
La «Mauritius Broadcasting Corporation» compte un peu plus de 350 000 abonnés. Ceux-ci s?acquittent de leur redevance directement à partir de leur facture d?électricité. Une redevance qui s?élève à Rs 100 mensuellement.
QUESTIONS À?
<B>Bijaye Madhou directeur général de la MBC
● Comment l?éventuelle retransmission des débats parlementaires peut-elle profiter au pays ? </B>
C?est quelque chose qui se fait à travers le monde. Les électeurs peuvent observer de visu le travail des parlementaires. La meilleure façon de le faire, c?est la télévision. Et c?est un moyen de renforcer la démocratie. Selon moi, retransmettre les débats peut contribuer à rehausser le niveau. Les élus sauront qu?ils seront jugés par les téléspectateurs.
● <B>Pensez-vous réellement que les élus vont revoir leur comportement ? </B>
Les dérapages, qu?ils soient verbaux ou gestuels, seront moindres. Cela ne veut pas dire qu?ils ne remplissent pas bien leurs fonctions. Mais la télévision deviendra la plate-forme pour relayer l?information parlementaire. Et avec le direct, le public reste le seul juge.
● <B>Quelle garantie d?impartialité apporte la MBC ? </B>
C?est très simple. Quelle que soit la direction en place, elle est régie par l?Independent Broadcasting Act et la MBC Act. Il faut aussi prévoir de nouveaux règlements et un cahier des charges que les parlementaires vont identifier avant de donner le feu vert au projet. Comme de bons professionnels, nous allons respecter ces règles. Il y a aussi le public qui est là pour nous juger.
● <B>Ce sera surtout la majorité du jour qui vous jugera?</B>
C?est une perception qui peut durer. Mais il faut savoir que nous sommes des professionnels qui opérons dans un cadre donné. Nos journalistes sont formés et travaillent objectivement. Ils n?ont pas à avoir peur des élus. Ne dit-on pas que les gouvernements changent mais que les journalistes demeurent ?
● <B>La MBC est-elle prête à entrer dans cette aventure sur le plan technique ? </B>
C?est déjà quelque part une émission régulière. Nous devrons procéder à l?installation des structures permanentes avec l?accord du président de la Chambre. Il faudra installer les lumières, les caméras?
● <B>Certains élus risquent de se prendre pour des acteurs?</B>
Ne sont-ils pas déjà acteurs quelque part ? Ils sont bien habillés et ils ont de l?expérience.
● <B>Combien coûtera cette initiative ? </B>
Nous pouvons absorber les coûts. Nous ne disposons pas de chiffre arrêté mais notre budget nous le permet. Nous sommes prêts. Je voudrais que cela arrive le plus vite possible. C?est une bonne chose pour la MBC et pour les médias en général car probablement, nous partagerons cette responsabilité avec les radios.
Propos recueillis par</I> <B>N. E. </B>
Publicité
Publicité
Les plus récents