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Débat

16 novembre 2003, 20:00

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Le billet du lundi 10 novembre sur L?art comme imitation de l?art a soulevé des remous. Les mises au point tombent comme des petits pains. On m?accuse d?avoir fait un commentaire insultant, d?avoir manifesté acharnement et mépris à l?encontre des artistes, d?avoir utilisé un ton volontairement outré et d?une virulence inouïe à l?égard de la National Art Gallery (NAG), torpillant son travail. Selon certains, ce que j?ai écrit est d?une méchanceté sans nom, j?ai pris parti, je suis de mauvaise foi et j?ai fait un article sans objectivité. Je tiens à répondre ici aux auteurs de ces réflexions qui sont Robert Furlong, Geneviève Leclézio (voir l?express du 12 et du 14 novembre), Sheshcoomar Seetohul et Emmanuel Richon (dont nous reproduisons ci-dessous l?essentiel de leurs courriers).

Sheshcoomar Seetohul, président de la NAG :

[?] à lire le billet de M. Vèle Putchay je trouve dommage qu?il ait un langage aussi virulent à l?égard de l?institution que je représente et des artistes en général. Je cite : ?Le NAG vient d?inaugurer une grande première et l?art pictural mauricien reçoit sa première gifle nationale en s?exposant comme sous-produit de l?art.? (...) On peut considérer comme grave la façon donc M. Vèle Putchay attaque la NAG et les oeuvres des artistes participants. Il faut rappeler que des artistes d?expérience figurent à cette exposition [?] Je considère aussi comme grave le dernier paragraphe de son billet [?] On se demande comment Vèle Putchay a pu écrire, en parlant du travail de ces mêmes artistes, que celui-ci revenait à ?copier celui d?un autre?.

Emmanuel Richon : ?Je vous écris pour vous faire part du sentiment profond d?injustice qui m?habite à la lecture de l?article de Vèle Putchay [?] On peut et on se doit de véhiculer la critique lorsqu?à l?analyse, celle-ci s?avère justifiée, ce qui n?est pas le cas. (...) Le ton volontairement outré et d?une violence inouïe(...), la mauvaise foi systématique du propos me laissent perplexe. (...) Je puis témoigner qu?aucune des ?uvres exposées ne vise à reprendre le style et le thème d?un autre. J?estime que l?ensemble des affirmations péremptoires que contient l?article n?ont pas lieu d?être car elles s?avèrent sans objectivité.

Personnellement, je mets au défi Vèle Putchay de m?expliquer en quoi pour cette exposition, j?ai ?choisi d?abandonner mon style particulier pour copier celui d?un autre? (?] Je pense que Vèle Putchay s?est montré malhonnête dans ses appréciations, reste à savoir quelles étaient ses motivations et ses intentions initiales à l?égard de la NAG. Je [?] ne comprends pas qu?on puisse torpiller un tel travail aussi gratuitement. Affirmer que des ?uvres sont des ?sous-produits de l?art? et que des artistes ont ?copié servilement leur maître? est d?une méchanceté gratuite sans nom(...)?

Notre réponse :

Pour rendre hommage à un grand artiste, la plupart des musées du monde choisissent d?exposer les ?uvres originales de celui-ci ? qu?ils possèdent, empruntent ou achètent. Souvent, ils incluent des écrits biographiques, des ouvrages, et des articles sur l?artiste ainsi que des photos de lui pour mieux le présenter. On a compris qu?une telle démarche n?était certainement pas dans la possibilité de la NAG qui avait alors choisi d?inviter les artistes locaux à ?s?inspirer de la philosophie de Gauguin? pour s?exprimer. C?était une manière de concevoir un hommage au maître. Mais cela n?empêche pas des interrogations.

Ce sont ces questions qui alimentaient mon billet. Elles peuvent se résumer en celle-ci : comment rendre hommage à un grand maître en exposant des tableaux qui ne sont pas les siens mais qui l?évoquent et sans tomber dans l?imitation de l?art ? Car, il ne peut y avoir que deux possibilités : ou bien les artistes réalisent des tableaux qui n?ont rien à voir avec le style du maître ou bien ils produisent des tableaux qui rappellent soit son style, soit ses thèmes ? dans ce cas l?exposition comporte une part d?imitation de l?art. D?abord, reconnaissons que l?exposition organisée par la NAG au Mauritius Institute présentait ces deux aspects à la fois : parmi les tableaux exposés, certains renvoyaient, au premier coup d??il, à quelque chose de Gauguin (couleurs, thèmes, traits?), d?autres pas du tout.

Ma critique s?élevait contre le concept de l?exposition qui a rendu l?imitation de l?art inévitable dans le cas de certains tableaux. Pas tous. J?avoue que l?expression ?gifle nationale? est un peu forte, mais celle de ?copier servilement? est admise dans le langage de l?esthétique moderne pour exprimer l?idée d?une première loi (devenue nature naturée) sur le concept de l?imitation où l?artiste doit chercher à produire la ressemblance d?une chose existante. De même, on parle de ?sous-produit? de l?art lorsqu?un artiste prend son maître comme modèle. Ces termes ne sont pas une invention de ma part mais des acceptions. Ils sont péjoratifs lorsqu?on les ramène au sens commun.

Par ailleurs, lorsque je parlais de ?copier le maître?, je ne voulais pas insinuer que tous les artistes ont copié à l?identique les tableaux de Gauguin. Emmanuel Richon qui a présenté deux ?uvres qui n?ont rien à voir avec Gauguin ? parce qu?il a ?utilisé des matériaux que le peintre n?utilise pas? ? s?est précipité pour me défier de prouver qu?il a copié le maître. Tout le monde sait que ses ?uvres exposées ne relevaient pas du style, en quelque manière que ce soit, de Gauguin. L?occasion lui était offerte d?avoir raison sur commande. Pour réclamer justice là où on ne lui a pas fait tort, il s?est fait victime par anticipation. Et dire qu?il m?accuse d?être de mauvaise foi !

Pourtant, le concept de l?imitation n?était pas difficile à comprendre. Lorsqu?on rend hommage à quelqu?un (expo ou autre), il faut qu?il y ait toujours quelque chose qui rappelle celui à qui l?hommage est rendu. Ainsi, l?exposition elle-même avait pour titre ?Gauguin à l?île Maurice?. Le nom ?Gauguin? était utilisé six fois dans les titres des tableaux. D?autres termes utilisés rappelaient les thèmes traités par le maître. Comment voulez-vous alors croire que ces artistes (la plupart) n?avaient pas présent à l?esprit, au moment où ils étaient à l??uvre, quelque chose qui évoquait Gauguin ? Que signifie concrètement ?s?inspirer de Gauguin? si ce n?est pas le ?prendre comme modèle? ? Et le fait de prendre quelqu?un pour modèle et de s?en inspirer signifie ?imiter? selon le Petit Robert. Cette part d?imitation dans les ?uvres exposées était suffisamment signifiante pour m?intéresser. Seulement, certains, à force de généraliser, ont cru qu?en ramenant au jour cet aspect, je n?ai fait que réduire tous ces tableaux, sans exception, à de vulgaires copies.

Robert Furlong affirme qu?il était question de peinture et non de science encyclopédique et qu?il fallait remettre les grandes affirmations des anciens aux dictionnaires auxquels elles appartiennent pour avoir un regard plus spontané devant les 22 tableaux. Et pour dire quoi, en fin de compte ? Qu?il y avait du génie partout ? Fallait-il recueillir les interprétations des artistes sur leurs tableaux pour les recracher, faisant d?eux à la fois artistes et critiques de leurs propres ?uvres ? Fallait-il, au nom de la politesse refuser de révéler ce qu?on voyait dans les tableaux pour tomber dans l?obscurantisme ? Furlong affirme ne pas douter que les exposants aient eu du plaisir à faire émerger de la toile des ?uvres authentiques, même s?il s?agissait selon moi d?un plaisir imitatif. S?il avait appliqué à sa propre logique cette même science encyclopédique que j?applique à l?interprétation de l?art et qu?il me conseille de mettre au rancart, il aurait compris que l?authenticité n?est pas réservée qu?aux ?uvres dites originales. Un tableau, imité ou pas, reste authentique en soi, déjà par la signature même qui l?accompagne et donne tout autant de plaisir. Chacun des tableaux exposés était authentique par le fait même que chaque artiste avait sa touche personnelle et sa signature. Ai-je remis en question cette authenticité ?

Geneviève Leclézio me reproche de faire de la critique d?art alors que je ne suis pas artiste. Sait-elle que la grande majorité des critiques d?art ne sont pas tous des artistes et que l?interprétation de l?art dépend plutôt de la connaissance de l?histoire de l?art, de la philosophie de l?art et de l?esthétique que d?un savoir-faire artistique individuel et limité ? Vous avez tenu, Madame, à rendre hommage au maître en vous demandant ?comment ne pas apprécier Gauguin, ce magnifique artiste??? Soit. Mais vous avouez cependant ne pas connaître le Jardin sous la neige de Gauguin ! Vous devez bien connaître Gauguin pour affirmer qu?il ?aurait aimé peindre cette beauté? que vous dites avoir rendue dans votre Jardin Tropical ! Le président de la NAG, Sheshcoomar Seetohul, s?étonne que j?ai pu écrire ce que j?ai écrit, alors qu?il y avait des artistes d?expérience à son exposition, dont certains ont participé à des biennales internationales. Dois-je comprendre par là qu?un artiste qui a participé à une biennale internationale a atteint la perfection une fois pour toutes ?

Enfin, à tous ceux qui se sont sentis agressés, qui m?ont écrit ou qui ne l?ont pas encore fait, sachez que ma critique, très mal comprise jusque-là, visait le concept de l?exposition et non pas les artistes individuellement, ou leurs travaux d?aujourd?hui, d?hier et de demain, et encore moins la National Art Gallery et son président. Sachez aussi, qu?à Maurice ce qui freine l?art dans son progrès, c?est moins un problème de budget que de langage?

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