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Célicourt Antelme et la langue française (V)

27 juillet 2008, 20:00

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Sir Charles Lees adressa le rapport à Lord Knutsford G.C.M.G., secrétaire d?Etat aux colonies avec une dépêche no120, du 23 mars 1891, où le gouverneur se maintient hors de la confrontation entre les deux rapports et demande seulement des instructions.

Government House No120. Mauritius, 23 March, 1891.

My Lord,

I have the honour to transmit for your Lordship?s consideration a report of the Committee of Council appointed to enquire into the desirability of conducting the proceedings and pleadings before the Supreme Court either in French or in English.

This Committee was appointed on 30 April, 1889, on the motion of Sir Célicourt Antelme, and seconded by the Honorable C. H. Adam.

Your Lordship will observe that of the nine gentlemen composing the Committee, four only, including the Chairman, agree to the conclusions of the Report as a whole. The Procureur General objects in toto both to the considerations set forth in the body of the Report and to its conclusions. There is by no means a consensus of opinion in favour of the changes advocated, there being in fact a diversion of opinion on the subject between the judges, the Bar, and Attorneys of the colony.

This report was laid before Council on 18 November last, and as on the reassembling of Council, a motion will in all probability be made for its adoption, I shall be glad to be favoured with Your Lordship?s instructions as to whether the adoption of the Report as a whole should be opposed by the Government, or whether certain conclusions of the Report should be left an open question.

I have the honour to be, My Lord,

Your Lordship?s most obedient humble servant,

C. C. Lees Governor 1

Au Colonial Office le document de 101 pages est annoté comme suit : «The recommendations of the Committee are given at pp.16 & 17 of the Report _ of those 4 recommendations, the 4 is objected to by Mr Cox, Mr Guibert, Sir V. Naz & W. Newton; the second is opposed by Mr Cox & W. Newton & only partly assented to by Sir V. Naz. While recommendation 3 is agreed to by all but Mr Cox, and recommendation 1 is approved by all.»

«Georges Guibert propose en amendement que lorsqu?une déposition ou des réponses d?un interrogatoire sur faits et articles sont faites en créoles, elles devront être traduites en anglais ?as English is the ordinary language of the Court?. William Newton seconde».

On peut deviner que la Recommandation no 2 concerne le français en cour d?assises ? demande émanant de sir Célicourt Antelme ; la Recommandation no 4 concerne le français dans les affaires civiles (Henri Leclézio) ; tandis que la Recommandation no 3 sur laquelle s?est faite l?unanimité sauf le procureur général Cox, est la faculté de ne pas traduire le créole ou le français prônée par Georges Guibert. La Recommandation no1 est si peu importante qu?on n?en reparle pas.

Lord Knutsford répond le 10 juin 1891 :

Mauritius Downing Street No164. 10 June 1891

Sir,

In reply to your Despatch No120 of the 23rd of March, enclosing the Report and Minutes of Proceedings of the Committee of the Council of Government appointed to enquire into the desirability of conducting the proceedings and pleadings before the Supreme Court either in French or English, I have the honour to inform you that, after careful consideration of the Report of the Majority of the Select Committee and separate reports of the other members, and the evidence, I do not think that it has been shown that any substantial failure in the administration of justice has arisen from the law, which has been in force since 1847, requiring the oral as well as the written proceedings in the Supreme Court and Court of Assize to be conducted in the English language.

I am not therefore prepared to sanction the amendments of the law proposed in the 2nd and 4th recommendations of the majority of the Select Committee, but with the view of expediting trials and diminishing expense, I will not refuse to accept the 3rd recommendation, if it should be approved by the Council of Government, with the following modification as regards the Court of Assize, viz. that the language in which the deposition is made is understood by all the Jurors as well as by the Judge, the members of the Ministère public and the counsel engaged in the case.

The adoption of the Report as a whole should therefore be opposed by the Government, but if the 3rd recommendation should be proposed separately the official members of the Council should be free to vote as they think fit, subject only to the adoption of the modification I have suggested should the recommendation itself be adopted by the Council.

With regard to the 28th paragraph of the Report I would suggest for your consideration, whether it may not be desirable to require the Judge, before the jury are sworn, to call upon each juror to declare that he knows the English language sufficiently well to understand the proceedings in a trial conducted in English and to reject any juror who cannot make such a declaration.

I have the honour to be, Sir,

Your most obedient humble servant.

Knutsford

Lettre déposée au Conseil le 21 juillet 1891. Le 11 août, sir Célicourt présenta une motion pour l?adoption de la 3e Recommandation du comité présidé par lui, et telle que modifiée selon la suggestion du secrétaire d?Etat. Après une brève introduction, sir Célicourt ajouta : «Je ne crois pas nécessaire de m?étendre sur la question. Le ministre nous a fait une concession en approuvant cette recommandation ; et pour nous l?avoir faite, il faut qu?il ait considéré que la mesure était bien nécessaire dans l?intérêt de l?administration de la justice. Vous avez dû remarquer qu?il dit qu?il n?aura pas d?objection à ce que les officiels votent en faveur de la proposition si je la présente séparément. C?était m?inviter à ne pas provoquer un débat sur le rapport lui-même. Ce débat aurait pu avoir un grand retentissement dans la colonie, et je crois, en effet, qu?il vaut mieux s?abstenir de le soulever, pour le moment. C?est pourquoi je me bornerai à vous soumettre ma motion, et j?espère que personne ne s?y opposera.»

«C?est ainsi que nous devons à une initiative de sir Célicourt Antelme la rationalisation de notre droit judiciaire en matière d?enregistrement des témoignages oraux

  • initiative qui constitue le dernier effort du tribun pour rétablir le français en Cour suprême».

Henri Leclézio et Georges Guibert font alors ressortir que la preuve orale pourra se faire en français comme la preuve écrite, concédée depuis longtemps. Georges Guibert propose en amendement que lorsqu?une déposition ou des réponses d?un interrogatoire sur faits et articles sont faites en créole, elles devront être traduites en anglais «as English is the ordinary language of the Court». William Newton seconde.

Par la suite les honorables membres échangent quelques propos au cours desquels l?on entend l?honorable Edgar Antelme désigner son père comme le «vieillard qui siège à l?autre table» ! Enfin le 30 décembre le procureur général Cox présenta en seconde lecture une ordonnance «to dispense with the translation into English of evidence given by witnesses in certain cases before the Supreme Court»

Après un examen en comité l?ordonnance «was read a third time and passed». C?est l?ordonnance no 29 de 1891 qui prévoit quand est-ce qu?il n?est pas nécessaire de traduire en anglais un témoignage. Abrogée en 1945 et insérée dans la Courts Ordinance, sections 176 et 189 (Lane, Cap.168), elle a conservé les mêmes sections dans la Courts Act d?aujourd?hui. C?est ainsi que nous devons à une initiative de sir Célicourt Antelme la rationalisation de notre droit judiciaire en matière d?enregistrement des témoignages oraux ? initiative qui constitue le dernier effort du tribun pour rétablir le français en Cour suprême.

Cette ultime tentative trouve son déplorable épilogue trois ans après le vote de l?ordonnance 29 de 1891, au mariage d?Ernest Leclézio le 17 mai 1894. Il est rapporté par le docteur Hector Clarenc dans son journal. Sir Eugène Leclézio, répondant à un toast porté en son honneur par sir Célicourt Antelme, retraça la carrière de ce dernier. A Paris, dit-il, lors des obsèques de Prosper d?Epinay, «on vit non sans surprise à l?enterrement de ce célèbre Mauricien, un jeune homme inconnu, qui, sorti de la foule, prit la parole et prononça un discours très apprécié sur le défunt». Ce n?était pas aux obsèques de Prosper mais à celles d?Adrien d?Epinay. Prosper mourut en mars 1856 : Célicourt Antelme pratiquait au barreau mauricien depuis 1840.

Ensuite sir Eugène parla de la nuit de la dernière plaidoirie en français : «Il plaidait une affaire devant la cour, la veille au soir du jour fixé pour la suppression de la langue française. Il s?arrangea de manière à faire durer la plaidoirie jusqu?à Minuit, et lorsque l?horloge sonna l?heure fatale, il prononça une protestation contre la suppression de la langue française.»

Sir Célicourt se devait de mettre les choses au point et en effet, le récit du docteur Clarenc continue comme suit : «Après le toast, sir Célicourt Antelme s?est levé et au nom de la vérité historique, il a demandé à faire le récit véridique de cet incident qui n?est pas selon lui tout à fait conforme à la légende qui en a été faite. Je n?ai pas, dit-il, cherché à faire durer la plaidoirie, je me suis trouvé conduit par les circonstances à avoir à la finir après minuit. Mais pendant que je plaidais, le vice-président de la cour, connu pour sa haine de tout ce qui était d?origine française (le Juge Surtees), et qui était à Londres pour collaborer à la confection de l?ordre en conseil qui supprimait la langue française devant les tribunaux, ne cessait de jeter les yeux sur l?horloge qui était, à cette époque, placée au dessus du juge, ayant l?air de se préparer à réclamer l?exécution dudit ordre en conseil. Cette attitude avait surexcité l?honorable Antelme. A minuit sonnant, le vice-président de la cour, s?adressant au chef-juge Wilson qui présidait le tribunal, lui demande d?obliger l?avocat à parler anglais, le chef juge refusa d?obtempérer à ce désir exprimé à plusieurs reprises et, M. Antelme put continuer sa plaidoirie en français. En terminant il fit alors la protestation restée célèbre dans les annales de la colonie. Une chose triste à dire, ajoute sir Célicourt, c?est que tandis que la langue française subissait cette éclipse, un bal fut donné à la loge de La Triple Espérance ; des jeunes gens plus soucieux de leur patrie, indignés, allèrent se poster à la porte de la loge et envoyèrent des macadams sur quelques personnages officiels? on voulût en faire une affaire de haute trahison, mais la cour (Juges anglais aussi bien que créoles) se refusa à accorder ce caractère à cet incident. Les dames respectables de la société avaient refusé l?invitation à ce bal. sir Célicourt a profité de l?occasion pour dire que lorsqu?il fut partisan, il y a deux ou trois ans, de rendre facultatif l?anglais et la langue française devant les tribunaux, Sir Eugène Leclézio fut le seul membre de la Cour assez indépendant pour se prononcer carrément en faveur de l?établissement de la langue française, dans un mémoire très lucide et très motivé.» Le chef juge sir Eugène Leclézio s?était en effet, mis dans le camp de sir Célicourt, mais ce n?était pas une raison pour accabler les autres juges de manque d?indépendance.

Par ailleurs, la «vérité historique», au nom de laquelle sir Célicourt voulut intervenir, est battue en brèche sur tous les points saillants de ce «récit véridique» : la plaidoirie ne dura pas, jusqu?après minuit ; «la haine» du juge Surtees ne peut être dénoncée sans faire ressortir que tous les juges de la Cour suprême se sont toujours montrés favorables à l?anglais à chaque fois que la question s?est posée. Sir Eugène est la seule et tardive exception ; à «minuit sonnant» trois heures s?étaient écoulées depuis la fin du procès ; la demande de Surtees à Wilson à plusieurs reprises, «d?obliger l?avocat à parler anglais» n?a jamais eu lieu ; Célicourt Antelme ne fit aucune «protestation» mais bien «un adieu touchant» à la langue française ; de nombreuses «dames respectables» se trouvaient au bal de la Triple Espérance y compris les organisatrices : Mme Staveley, Mme Dick, née Mylius, Mme Prosper d?Epinay, née Laborde, Mme Victor de Robillard, Mme Lloyd.

Dans ces conditions faisons avec indulgence appel à Shakespeare dans la langue duquel certains récits à caractère légendaire disent que Célicourt Antelme termina sa plaidoirie :

«Then will he strip his sleeve, and show his scars,

And say, ?These wounds I had on Crispin?s day?,

Old men forget; yet all shall be forgot,

But he?ll remember, with advantages,

What feats he did that day. Then shall our names

Familiar in his mouth as household words,

? Be in their flowing cups freshly remembered.

This story shall the good man teach his son.»

Raymond d?UNIENVILLE

1 National Library ? Sessional Papers vol. SA208.

2 National Library ? Sessional Papers Vol. SA208.

3 Journal du Dr Hector Clarenc aimablement communiqué par M. Paul Clarenc Sr.

4 Henry V, IV, 3.

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