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Cordes Sensibles

20 octobre 2005, 20:00

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On note aujourd?hui que tous les grands violonistes, virtuoses qui sont les stars de la musique classique, ont quasiment tous la même sonorité. D?ou vient ce triste formatage ? Effet de mode, méthode d?enseignement ?

C?est le cas, effectivement et c?est assez triste pour la musique. On ne retrouve pas les sons affirmés et avec des la personnalité, comme Jascha Heifetz, Nathan Milstein ou Yehudi Menuhin. Tous ces musiciens étaient le produit d?un grand maître de l?enseignement qui s?appelait Léopold Auer. Un homme qui a su garder la personnalité de chaque musicien et ne pas les déformer. Il a su inculquer la technique sans altérer la personne. Aujourd?hui la pédagogie, depuis Robert Galamian de la Julliard School de New York, a poussé la technique tellement loin qu?on a laissé des âmes en route. Il faut exercer son oreille. Même sur un plan physique, l?oreille donne sa posture à la créature et le tend subtilement vers sa verticalité d?homme.

Chaque musicien est un être à part, qui a sa manière d?appréhender intuitivement une oeuvre. Si on lui retire cela, que lui reste-t-il, sinon de finir comme un intellectuel de la musique ?

C?est très dangereux. Nos musiciens ressemblent aux hommes de notre époque que voulez-vous? Ils veulent tous jouer avec brio, ils veulent épater par leur technique. Alors que l?essentiel n?est pas là. Les musiciens souvent on le note, ont perdu le sens de la phrase musicale, qui permet à chacun d?avoir une interprétation particulière.

Saisir ce qu?il y a derrière la phrase ne s?apprend pas ?

Non. Cela s?acquiert après un long cheminement qui mène vers l?éveil à la musique. Pour moi, par exemple, cela a été un déclic. Un jour, à Londres je travaillais avec un grand chef et il a prononcé un mot qui m?a fait voir les choses d?une autre manière. Je ne me souviens même pas de ce mot. C?est inexplicable. C?est sans doute cela les maîtres. Ils vous apprennent à décoder. Dans l?interprétation d?une oeuvre, il arrive un moment où l?oeuvre interprétée vous interprète.

La musique ne prend sa vraie forme d?existence qu?au moment où la note est jouée?

Oui, la musique c?est l?art de l?instant, de l?immédiat dans le temps. La musique est une initiation personnelle qui demande du temps, un long travail sur soi, une compréhension des choses dans leur ensemble?

Cela dépasse la compréhension lorsqu?on imagine le jeune Mozart à 5 ans ayant maîtrisé l?abstraction, la composition? Phénomène unique ?

Vous me parlez de maîtriser l?abstraction. L?écriture musicale est une méthode abstraite. Mais lorsque Mozart compose, ça sort de l?intérieur pour aller vers l?extérieur. L?abstraction est pour celui qui écoute, pas pour celui qui crée et compose. Mozart prenait les choses à la source. Cet homme était totalement à part. Il avait, à 5 ans, mémorisé une oeuvre entière et la retranscrivait sur papier. Mozart est un monde à part. Il a apporté à la musique la pureté et l?éternité. Sa musique est d?une jeunesse incroyable alors qu?elle a été écrite il y a plus de deux siècles. D?ailleurs, en thérapie musicale, on se sert beaucoup de la musique de Mozart.

« Notre conservatoire de musique est une faillite totale, un éléphant blanc. C?est un milieu stérile, coupé des traditions musicales. C?est vraiment un échec.»

Pour chaque Mozart, il y a un Salieri. Aujourd?hui, on a l?impression que les Salieri prolifèrent sans qu?il y ait pour autant plus de Mozart?

On pourrait dire que, de nos jours on a l?antithèse sans la thèse. C?est un peu vrai. On voit des gens qui pensent avoir du talent parce qu?ils travaillent, ils peinent. Mais ce qu?ils font sentent la sueur et le travail, pas le talent. Là où il y a l?effort, il n?y pas de génie. La technique de la musique, c?est du travail. J?ai pas mal d?élèves à l?Académie de Londres. Je les vois. Il y en a qui travaillent beaucoup, qui avancent, mais tout ça n?a pas d?étincelle. Pour arriver à l?essence de la musique il faut beaucoup travailler. Cela reste la base. Mais après ce qu?on appelle travailler son instrument c?est quoi ? En fait, ce n?est pas l?instrument qu?on travaille, c?est soi-même. On travaille son corps qui devient l?instrument. On se laisse jouer par la musique. Il faut se mettre de côté et laisser faire la musique?

C?est ce qui fait l?humilité des grands musiciens ?

Ma compréhension du mot humilité n?est peut-être pas la vôtre. Humilité vient du mot humus. C?est-à-dire une descente en soi-même pour aller au centre de sa terre intérieure et aller chercher l?humus qui comporte l?énergie nécessaire pour remonter en soi-même. Comme vous le voyez, pour moi l?humilité n?est pas l?effacement. En fait, c?est être soi-même. Laisser s?exprimer son essence.

La musique a-t-elle été pour vous un chemin vers d?autres connaissances ?

C?est certain. Peu de gens se doutent à quel point la musique est ce qu?il y a de plus proche du mystique. Par sa construction même?

Par son intangibilité ?

Se servant du tangible pour atteindre d?autres dimensions. Le temps pour exprimer le non-temps. La musique n?a pas de commencement. Quand je commence à jouer un concerto, je sais bien que je prends quelque chose en route. Ce concerto a été joué avant, il a résonné quelque part avant moi. Je vais y apporter ce que je suis. C?est pour cela que l?on ne se fatigue jamais d?écouter certains morceaux. C?est parce que la musique est une infine variété de la même chose. La musique est liée aussi à la Genèse. Les sept jours de la Genèse sont exprimés dans les sept notes. Tout est en octave. On part du père pour aller au père. Dans la construction d?une note, de la note fondamentale, c?est-à-dire le do, sont contenues toutes les autres notes. Mais dans une séquence qui n?est la même que celle du ré ou du mi. Dans la note fondamentale do, il y a le mystère de la Trinité.

Pourriez-vous expliquer ?

Un do, si on a l?oreille, on entend que la note qui est réfléchie par ce do c?est le do à l?octave, après c?est la quinte, et après un autre do puis une tierce. C?est l?accord parfait. La musique est plus proche de la spiritualité qu?on ne le croit. Bien sûr, je ne dis pas toutes sortes de musiques. Je n?irais pas vous dire que la boîte à rythmes Yamaha est proche du spirituel. Ou encore la Star Academy qui arrive à faire croire à des gens qu?ils peuvent devenir musiciens le temps de quelques émissions. Tout cela n?aboutit pas à grand-chose.

Vous avez joué au sein de grands orchestres comme le London Symphony Orchestra, violoniste d?orchestre donne une dimension que n?a pas le soliste, l?ouvre à d?autres émotions ?

Un jour, dans un grand orchestre, nous jouions, sous la direction de Sir David Wilcox un Oratorio de Edward Elgar. Oratorio qu?il avait écrit après la mort de sa femme.A un moment une contralto a commencé à chanter une prière à Marie. J?ai tout de suite senti quelque chose d?étrange qui m?arrivait. Comme si je m?élevais, physiquement. Je me dis : ?Qu?est qui m?arrive? ? Et puis à un certain moment, Sir David Wilcox a arrêté l?orchestre et il nous a dit : ?Je sais ce qui se passe, mais essayons de ne pas perdre le contrôle.? Je pense qu?il a eu peur. C?est quelque chose que j?ai ressenti quelques autres fois encore; nous en parlons entre nous, musiciens : on a l?impression de pénétrer dans une dimension que l?on ne connaît pas et ça fait peur. Pour en revenir à votre question, je dirais qu?un orchestre, c?est un microcosme. Toute l?humanité y est représentée. Les cordes, les bois, les percussions, les cuivres, chaque chose a une personnalité différente. Chaque musicien sait qu?il est au centre d?un microcosme et il sait aussi qu?il a la chance d?être sous la baguette d?un chef d?orchestre. Dans ce microcosme, il est le guide. Comme on pourrait souhaiter que l?humanité soit au diapason du divin. Le chef d?orchestre représente le temps. Le musicien ne doit pas suivre le chef d?orchestre, il doit être avec lui. S?il suit le chef, il est soit en retard, soit en avance. C?est très subtil. Tous doivent être à l?unisson avec le temps que représente le chef d?orchestre. C?est ainsi qu?on peut aller à la source d?où puise le compositeur. Cette source d?où vient toute chose.

A vous écouter, on se dit : on ne peut aborder la musique sans être porté par un peu de mysticité?

Oui, il faut passer par-là, si on veut arriver à quelque chose. Je vais vous dire une chose que tous les musiciens qui jouent dans des grands orchestras ont ressentie. Quand, pour la première fois on joue avec un chef d?orchestre qui arrive et passe au milieu de l?orchestre pour aller à son pupitre, nous savons tous s?il a fait son travail intérieur. Nous le sentons immédiatement. Il y a une sensibilité qui nous fait atteindre d?autres dimensions.

Bernard Lavilliers affirme que la ?musique est un cri qui vient de l?intérieur? cela vous paraît juste ?

Cri, ça fait un peu souffrance? Sans doute un peu, mais c?est aussi fête, amour, débandade, cri de guerre. Vous sentez dans la musique les bonheurs et les catastrophes à venir. Le mur de Jéricho a été détruit avec des trompettes.

La musique serait elle cet instrument permettant d?expliquer des choses qui ne pourraient pas l?être autrement ?

Non, c?est un des moyens. Pas le seul. Sinon ce serait trop injuste. Mais à bien y penser, qui n?est pas sensible à la musique. Ce qu?elle a de grandiose, la musique, c?est qu?elle est le lien entre le palpable et l?intangible. C?est l?immanence même. Je dis toujours à mes élèves, ici ou à Londres, quand vous écoutez une oeuvre, vous avez devant vous le musicien à nu. Vous pouvez dire dans quel état il est.

Vous avez fondé à Londres, le trio Samuel Taylor. Pensez-vous que la musique classique contemporaine appelle une autre approche pour ceux qui veulent s?y intéresser?

La musique n?est pas une continuité. Nous vivons des temps où l?intuition est passée au second plan. L?intellect a pris le dessus.

Et c?est la fin de l?art ?

Personne ne pourra tuer l?art. Même pas l?intellectualisme. Mais le passage de l?intellectualisme au premier plan annonce des jours sombres. L?artiste, par sa sensibilité, est toujours en avance sur son temps. La musique d?aujourd?hui si elle n?est que purement rythmique, ce n?est pas pour rien. Nous sommes tombés bas et à l?extérieur de nous-mêmes. C?est vraiment inquiétant.

«Les Mauriciens ont toujours été des exilés et n?ont jamais cessé de l?être. Un des seuls à avoir transcendé cela c?est Malcolm de Chazal. Le Mauricien est en guerre avec lui-même.»

Quel regard posez vous sur la musique mauricienne ?

Vous voulez parler du séga sans doute. Parce que je ne connais pas d?autres formes de musique mauricienne. Le séga, c?est ce qu?il y a de plus primitif en nous. C?est notre Sacre du printemps à nous. Quand vous souffrez de quelque chose que vous refoulez, la liberté, par exemple, cela sort sous la forme du séga. C?est une sorte de musique compensatoire. Et c?est cela sa valeur. Mais musicalement, même rythmiquement, c?est vraiment pas original. Quand on parle de culture, on doit savoir qu?il n?y a pas de culture sans appartenance à une terre commune. Un grand chef d?orchestre russe disait à ceux qui lui demandait d?où il puisait son énergie : ?Je suis né dans le Caucase. Allez voir la terre du Caucase et vous saurez qui je suis.?

Nous sommes pétris du lieu d?où nous venons ?

C?est aussi la terre intérieure dont l?extérieur ne sera toujours que le reflet. Donc, si on ne veut pas appartenir à une terre - c?est comme ça que je nous perçois, nous les Mauriciens, nous n?arriverons pas à grand-chose. Les Mauriciens ont toujours été des exilés et n?ont jamais cessé de l?être. Un des seuls à avoir transcendé cela c?est Malcolm de Chazal. Le Mauricien veut savoir d?où viennent ses ancêtres. Il oublie qu?il vient de la terre mauricienne. Et c?est ce qui fait son mal-être. Les nations se construisent sur des mythes et le drame c?est que nous n?en avons pas.

C?est un peuple déstabilisé ?

Le mot que vous employez est on ne peut plus juste. C?est un peuple déstabilisé, en ce sens qu?il n?a plus de centre. Le Mauricien ne fait rien pour aller vers son centre.

Vous l?avez l?impression qu?il veut ressembler à quelqu?un d?autre ?

Peut-être, je n?y avais pas pensé. C?est peut-être ça. Il est en guerre avec lui-même. Et la réponse est en lui. Et il ne peut pas s?accrocher à une mythologie? Il n?a pas de mythes. Le mythe qui façonne et qui le met en connexion avec l?archétype n?est pas? Le Mauricien vogue et il est à la dérive.

Comment construit-on un pays avec des hommes à la dérive ?

Que voulez-vous que je réponde à une telle question ? Je vais vous prendre un exemple. Regardez notre conservatoire de musique François Mitterrand. Il existe depuis 19 ans je crois, et nous n?avons même pas été capables, jusqu?à l?heure, d?avoir un orchestre symphonique. Je voyais bien que ce conservatoire n?irait nulle part. L?idée était bonne, mais c?était une démarche purement politique. En 8 ans, on aurait dû avoir déjà un orchestre.

On sait que Singapour a produit son premier orchestre symphonique en une dizaine d?années?

Nous sommes partis sur une mauvaise base. Déjà le bâtiment explique tout. Une espèce de cageot placée dans un lieu sordide. Et cela vous montre bien ce que veut dire l?art pour ceux qui ont construit ce conservatoire. La Cité de la musique à Paris ou l?Albert Hall de Londres sont placés dans des lieux qui vous indiquent quelle considération on accorde à l?art. Inconsciemment ceux qui ont placé le conservatoire dans ce lieu nous ont dit ce qu?ils pensaient de l?art. Pour revenir aux raisons pour lesquelles nous n?avons toujours pas d?orchestre symphonique, il faut dire qu?un conservatoire doit avoir une méthode, des enseignants de niveau. Et puis, je veux rester correct, mais il faut quand même le dire : nous avons mal choisi les gens que nous avons mis à la tête de ce conservatoire. Il y a un manque total de connaissance du monde orchestral, de sa complexité physique, psychologique, de sa place dans la société et même de son maniement. Nous avons choisi de retirer le système du Royal School of Music qui a fait ses preuves depuis plus de cent ans et cela donne les résultats que l?on sait. Je pense qu?il y a une mentalité de fonctionnaires qui règne là-bas. Notre conservatoire de musique est une faillite totale, un éléphant blanc. C?est un milieu stérile, coupé des traditions musicales. C?est vraiment un échec. Quand on pense que Philippe Ohsan, tout seul, a plus contribué à l?initiation de jeunes Mauriciens à la musique, avec cent fois moins de moyens que ce conservatoire?

Auriez-vous pu être autre chose qu?un musicien ?

Je n?ai jamais pensé à me poser la question.

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