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Claude Bétuel à AGG : Le superflu me suffit

12 décembre 2007, 00:00

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Décembre 1982, Alain Gordon-Gentil dérobe une interview au peintre Claude Bétuel. Interview volée car la dérobade caractérise le comportement habituel de ce peintre, ayant le mieux rendu justice à la Beauté faite Femme, à Maurice. Il lui suffit de constater la présence d?un magnétophone journalistique en état de marche pour se refermer dans sa coquille pour un bout de temps, jusqu?à ce que s?apaise en lui l?émoi causé par ce qu?il considère comme une intolérable intrusion de son être.

Il faut savoir que Claude Bétuel est un écorché vif. Une question inappropriée, un mot malencontreux, une remarque intempestive et voilà notre peintre qui ne dit plus un mot, ne lâche plus la moindre confidence, pour se refermer dans un mutisme complet auquel le préparent des années de solitude et d?incommunicabilité. AGG connaît heureusement son homme. Il multiplie les précautions. S?arme de patience, aux moments les plus délicats.

Claude Bétuel quitte Maurice en 1956. Il voyage de pays en pays, sans savoir où jeter l?ancre pour de bon. Il fait successivement l?Afrique, l?Europe, l?Amérique. Il atterrit sur les bords de la Seine aventureuse dans le lit de laquelle dort Paris. Il loge dans une péniche amarrée, ici ou là. Il y élève son fils, Arnaud. Un beau jour, il décide de venir passer deux mois de vacances dans son île natale. Cela fait cinq ans, en 1982, qu?il y est toujours. Non sans déchirure car Arnaud est resté à Paris. Et Claude ne s?en remet pas de ne pas voir son fils vivre entre cinq et dix ans, autrement dit au moment où tout se joue. Il se souvient, à ce propos, d?un vieil ami, paysan français, qui lui disait toujours : «Nous sommes tous terminés. Tout est écrit. Nous n?avons plus qu?à tout exécuter à la lettre.» Ce fatalisme, ce conditionnement pré-établi, l?offusque. Il s?en défendait alors : « Ce n?est pas vrai. Je forge ma vie et ma destinée comme je l?entends ». En 1982, il n?en est plus aussi sûr. Il confie à AGG que les ficelles sont tirées. Par qui ? Il ne le sait. En vérité, il se sait changeant. Un jour, il réussit un portrait, un tableau. Il se sent fort. Invincible même. Le lendemain ce qu?il peint l?épouvante. Le doute l?assaille de nouveau. Tout est à recommencer. La vie bascule du génie à la bêtise. Il conclut avec sagesse : «Ne jamais compter sur les amis.»

AGG l?interroge sur sa carrière artistique. La question à ne pas poser. La réponse fait mal : «Je n?ai jamais rien foutu de ma vie. Je n?ai jamais été peintre. Je peins, c?est tout (N.B. divinement bien d?ailleurs). Personne ne veut me croire quand je dis cela. Un peintre poursuit inlassablement son chemin. C?est un papillon». AGG s?enferre : «Que vous reste-t-il d?avoir butiné toutes ces fleurs ? La réponse claque : « Rien ! ou peut-être tout. Il n?y a que la création à pouvoir sauver l?homme».

Sur ce point, Claude Bétuel se montre amer : «L?île Maurice me tue. Elle m?empêche de créer. D?inventer des formes. Le peintre doit trouver un style. Pour trouver celui-ci, il faut travailler et non vagabonder à perpétuité». (N.B. Son style délicat et poétique, plein de délicatesse et de pudeur, se reconnaît pourtant au premier coup d??il).

Après la grisaille européenne, Claude Bétuel croit dans l?île Maurice. Il y retourne à bout de nerfs. Il y retrouve la mer, la nature, le vent, le soleil. Il se dit : c?est extra ! Mais les pesanteurs réapparaissent. Les doutes aussi. De plus, Maurice change. Il pleure la disparition de Malcolm de Chazal et d?Henri Dalais (N.B. Il faudrait que quelqu?un l?ayant bien connu nous parle, un beau jour, de cet Henri Dalais, que plusieurs évoquent, à bon escient, mais que nous connaissons si peu). Il constate aussi non sans amertume mais réaliste : L?île est si belle que les Mauriciens n?ont pas besoin de peinture. Toute fenêtre ouverte sur la nature est un chef-d??uvre en elle-même.

Claude se veut exigeant dans ses relations. Il veut avoir affaire à des êtres absolus. Il le veut parce qu?il n?est pas sûr de l?être. Il veut voir dans ses amis ce qu?il craint ne pas être. Il ne récuse pas la solitude. A condition qu?elle soit temporaire. Le temps de décanter ce qu?on reçoit des autres. Il ne craint pas la vieillesse mais de vieillir, de ne plus pouvoir s?émerveiller. Est jeune qui s?émerveille : Cela n?a rien à voir avec l?âge. Il n?est pas assez bouddhiste pour voir dans la mort une délivrance. Il ne la craint pas pour autant.

Claude Bétuel n?est plus. La claustration qu?il s?est imposée, la discrétion dont il s?entourait, sa pudeur excessive étaient autant d?appels à un surcroît d?amitié et de fraternité. A chacun d?entre nous de savoir si nous avons répondu comme il le fallait à un appel d?une telle qualité. Il demeure, sans doute, le peintre le plus subtil de toute la peinture de Maurice à ce jour. Mais qui peut aujourd?hui s?extasier devant un chef-d??uvre signé Claude Bétuel ?

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