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Chikungunya : « Il faut unir nos idées et nos compétences »

5 mars 2006, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Cela fait un an que le chikungunya sévit dans l?océan Indien. Quelles sont les formes nouvelles de la maladie que vous avez pu observer ?

Elles sont surtout d?ordre neurologique, et se manifestent sous forme de méningo-encéphalite. On a aussi vu des myocardites, des inflammations du muscle du c?ur, ainsi que des hépatites fulminantes. C?est aussi vrai que les personnes qui ont eu une hépatite prenaient du paracétamol pour lutter contre le virus. On se pose la question de savoir s?ils n?en ont pas trop pris et il n?est pas non plus exclu que leur foie ait déjà été atteint.

Nous avons vu par ailleurs des cas de transmission materno-foétale un peu inattendus. On sait que cela a été le cas pour le Ross-River, un alpha virose qui lui ressemble et qui a sévi en Australie entre 1996 et 2001. Des transmissions similaires avaient alors été très bien décrites.

Il y a eu, par ailleurs, des formes de rhumatismes chroniques. On sait que les arboviroses donnent des douleurs articulaires, mais on ne savait pas qu?elles pouvaient revenir trois à quatre semaines après une apparente guérison. On est en train de mener des études pour en savoir plus.

Peut-on parler de rechutes dans ces cas-là ?

Il semble que ce sont plutôt des rhumatismes que des réinfections. Comme nous avons une connaissance partielle de la maladie, il n?est pas certain qu?on ait une immunité protectrice durable. Il faut vérifier si le rhumatisme est causé par le virus directement ou par un désordre immunologique en réaction au virus.

« Il est difficile de penser que le virus puisse atteindre autant de personnes sans faire de morts »

À la Réunion, une femme, enceinte de six mois, est décédée cette semaine, et deux enfants ont succombé à la maladie depuis le début de l?année?

Les causes du décès de cette personne ne semblent pas encore clairement élucidées, mais on décompte déjà 93 décès liés au chikungunya depuis le début de l?année. Parmi figurent deux enfants qui étaient en parfaite santé avant qu?ils ne contractent la maladie.

La fille était apparemment guérie. Mais en revenant de l?école, elle s?est plainte de maux de tête. Hospitalisée, elle a sombré dans un coma, signe d?une méningo-encéphalite.

Il n?y a cependant pas eu d?autopsie dans ce cas précis?

Les parents ont refusé. Et c?est compréhensible. Mais on a pu faire un certain nombre de prélèvements et on pense que la mort de ces personnes est attribuable au virus. Mais cela reste encore à être précisé et confirmé.

L?Inserm et l?InVS ? l?Institut de veille sanitaire ? travaillent actuellement sur les causes des décès. On aura les résultats d?ici quelques mois, voire quelques semaines.

Est-ce parce que la maladie a sévi dans des pays pauvres que nous sommes si peu renseignés sur elle ? Y a-t-il eu des morts avant ?

D?abord, je crois que cette maladie, relativement récente, ayant été identifiée en 1952, est survenue dans des pays tropicaux à faible niveau socio-économique. Cela n?a pas permis une documentation comme savent le faire les pays développés.

Elle n?a pas eu l?attention des pays riches alors qu?on sait qu?elle sévit sans discontinuer depuis 1952. Un foyer important a été noté au Nigeria en 1969 et en Indonésie en 1983. Dans les deux cas, 70 à 90 % de la population a été touchée.

Même si la littérature médicale n?a jamais parlé de morts, il est difficile de penser qu?un virus puisse atteindre autant de personnes sans faire de victimes même s?il tue rarement.

Mais il tue quand même?

Oui, on a appris qu?il pouvait tuer de façon directe, mais il le fait probablement aussi de façon indirecte. Tout comme la grippe dans les pays tempérés. Chaque année, la grippe fait 6 000 morts en France et 30 000 aux États-Unis, mais cette cause est très peu retranscrite sur les certificats de décès.

Ainsi, le pape Jean-Paul II avait d?abord eu la grippe l?an dernier. Fragilisé, le Saint Père épuisé a vu son état de santé précaire basculer en quelques semaines. On peut penser que le chikungunya est une affection sévère et invalidante qui cause des décès indirects, particulièrement chez les personnes fragiles.

Comment se fait-il que le virus du chikungunya apparaisse dans l?océan Indien après des années d?absence dans la région Afrique ?

Il faut vérifier si c?est bien le cas. Les témoignages des vieux médecins de la Réunion sont parfois contradictoires à ce sujet. À la Réunion, on va donc analyser 1 000 échantillons sérologiques datant de 1999. On verra ainsi s?il y a eu un passage antérieur du virus.

Comment expliquez-vous l?épidémie à la Réunion et le nombre de malades à Maurice ?

Même à la Réunion, les chiffres extrapolés à partir de quelques médecins généralistes, sont probablement imprécis.

Les résultats des enquêtes de séro-prévalence en cours devraient nous en dire plus. Il y a probablement, en plus des formes asymptomatiques, des infections sans signes cliniques. Pour Maurice, si je ne sais pas quel est le nombre exact des malades, il est rapporté qu?il y en aurait bien moins qu?à la Réunion.

Je connais très peu votre système de santé et je ne vous cache pas qu?il y a une controverse au niveau inter-national quant à savoir si Maurice, les Seychelles et Madagascar ne sous-estiment pas le nombre de leurs malades?

Je n?ai pas d?opinion sur cette controverse. Le moyen d?y mettre fin serait de mettre en place une étude de séro-prévalence dans les îles de l?océan Indien.

Nous devons tous apprendre de l?expérience de l?autre. Comprendre comment Maurice arrive à venir à bout des moustiques. Est-ce dû à une différence topographique ? À de meilleurs techniques de démoustication ?

Nous préconisons une approche scientifique et sereine, sans polémique et sans anathème. Il y a des coutumes, des cultures, certains sont plus ou moins préoccupés par la démoustication et la salubrité par exemple. Il faut étudier cela?

Les autorités mauriciennes ont-elles pris contact avec vous pour connaître l?avancée de vos travaux ?

Je n?ai pas encore été contacté. Je pense qu?il doit y avoir une collaboration entre les ministres. Le Premier ministre français, Dominique de Villepin, a, lors de sa visite à la Réunion, proposé qu?on réfléchisse à la mise en place d?un système de météorologie sanitaire dans la région, comme c?est le cas pour les cyclones.

On aimerait apprendre de cette crise. Afin que cela ne recommence pas et mieux anticiper l?avenir en cas de nouveaux risques. Il faut unir nos compétences et nos idées dans l?ensemble de l?océan Indien, dans un esprit de respect mutuel et d?écoute des expériences de chacun. L?OMS doit jouer un rôle important dans cette coopération internationale.

À Maurice, des patients qui présentent les symptômes du chikungunya sont morts d?une encéphalite, de troubles cardiaques et d?une hépatite. Pensez-vous que nous devrions aligner nos traitements sur ceux de la Réunion ?

Je suis tout à fait au courant de ces quelques très cas. Une coopération sanitaire est tout à fait envisageable et la France doit se mettre à la disposition de la communauté de l?océan Indien. L?expérience tristement acquise par les médecins réunionnais doit au moins bénéficier à l?ensemble des patients de la région.

Des experts de l?OMS ont été dans la région cette semaine ? Dans quelles mesures peuvent-ils nous aider ?

Je crois que le virus ne connaît pas de frontière. L?OMS a un rôle crucial à jouer dans la mise en commun des efforts et des données pour mettre en place un observatoire sanitaire régional. L?OMS facilitera le partage d?infos et d?expérience. N?oublions pas aussi d?initier une réflexion commune sur les problèmes écologiques liés à la désinsectisation.

Il y a toute une controverse sur les dégâts potentiels qu?elle peut causer aux coraux. Est-ce qu?on sait qu?il y a des dégâts sur la faune marine et la flore ? De ce point de vue, on aimerait échanger nos connaissances avec vous.

Comme pour les cyclones, on aura tout à gagner à communiquer les données en toute transparence. L?objectif à terme est de minimiser le risque de survenue de ces maladies émergentes dont l?impact humain, social et économique peut être considérable.

« Il y a une controverse à savoir si Maurice ne sous-estime pas le nombre de ses malades»

Depuis que la maladie a été découverte pour la première fois en Tanzanie, y a-t-il eu des contacts avec les médecins locaux pour savoir s?il existe un remède de grand-mère ?

Non. Malheureu-sement. En France, on a des contacts avec des militaires qui ont eu affaire au chikungunya en Asie du Sud-Est qui nous font part de leur expérience de terrain, même ancienne. Toutefois, il y a beaucoup de remèdes de type traditionnel qui sont pris par les patients de la Réunion. Il existe plusieurs types de médicaments, de décoctions, d?huiles essentielles, de tisanes.

Nous avons voulu avoir une attitude ouverte. On se met à la disposition de l?ensemble des habitants de l?île pour tester l?éventuel pouvoir antiviral de ces produits car, dans le passé, des traitements ont été découverts de cette façon. Il n?est pas impossible que des produits traditionnels aient un impact sur la maladie. On est prêt à les tester. Il ne faut pas avoir une attitude dogmatique, même s?il faut rester très prudent sur leur sécurité d?emploi. Il faudra les tester même s?ils ne sont pas issus de la pharmacopée française classique.

Quand pensez-vous que les laboratoires français pourront développer un vaccin ?

Un vaccin a été développé, comme chacun le sait, au début des années soixante par l?armée américaine. Les expériences se sont arrêtées en 2003 au moment de la guerre en Irak.

200 personnes s?étaient soumises aux tests, mais il a été mal toléré dans 2 % des cas. Les données sur ce dossier de 2 000 pages, qu?on étudie avec attention, ne nous laissent pas d?espoir qu?on aura un vaccin, qui soit bien toléré par les patients, rapidement.

Il faudrait reprendre les tests à zéro, avec des techniques plus modernes. On risque d?attendre encore, dans le meilleur des cas, au moins cinq ans avant d?avoir un vaccin. Je ne voudrais donc pas susciter de faux espoirs à ce sujet.

Propos recueillis par Vel MOONIEN

Antoine Flahault a été chargé par le Premier ministre français de présider la cellule de coordination de la recherche sur le chikungunya, qui sévit à la Réunion et à Mayotte. Docteur en médecine et en biomathématiques, il a été responsable de la pharmacoépidémiologie d?un grand groupe industriel. Avant qu?il ne rejoigne la faculté de médecine de l?université Pierre et Marie Curie à Paris en 1994, en tant que professeur de santé publique. Practicien hospitalier, il est aussi chef de service du département de santé publique de l?hôpital Tenon à Paris. Épidémiologiste, il dirige le réseau Sentinelle de l?unité 707 de l?Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et le centre collaborateur de l?OMS pour la surveillance électronique des maladies. Ses travaux de recherche portent principalement sur les épidémies de maladies transmissibles, comme l?alerte et la prévision de la grippe, l?étude des risques sanitaires, et l?évaluation du dépistage des cancers.

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