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CHARLES traditionnel mais radical

17 septembre 2004, 20:00

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Quel type de souverain serait Charles III d?Angleterre ? L?examen de ses trusts, de ses Fondations et de ses passions révèle un homme idéaliste mais pratique, traditionnel mais radical.

?Où logez-vous en ce moment?? demande le prince Charles à un cockney de dix-sept ans vêtu d?un vieux T-shirt déchiré d?Arsenal FC. ?Dans un squat de Whitechapel, c?est mieux que d?être à la rue à mendier?, répond Ryan Rimini.

<I>- Ce n?est pas trop dur ?

  • C?est pas une partie de plaisir, mais j?espère que les choses vont s?arranger.

  • Comment ?

  • Je ne sais pas trop. Heureusement qu?il y a ce centre, car, là, je peux prendre une douche, manger et apprendre le dessin.

  • Je vous souhaite bonne chance.</I>

La scène se passe à St Martin-in-the-Fields, délicieuse église baroque donnant sur Trafalgar Square. Nous sommes dans l?atelier d?art du refuge Connection. Penché, la main dans la poche, le fils aîné d?Elizabeth II dialogue familièrement avec un groupe d?adolescents déshérités. Pour aller à la rencontre des sans-abri, ce quinquagénaire, arbitre de l?élégance british, est resté lui-même : costume gris strict, chemise bleu azur, cravate de soie, pochette fantaisie, chaussures noires ultra-luisantes.

La voix légèrement enrouée est douce, la diction distinguée. Il a parfois ces hésitations de langage caractéristiques de la gentry britannique et ce tact très aristocratique grâce auquel on manifeste son empathie avec les malheurs du monde. L?héritier du trône regarde ses interlocuteurs dans les yeux. Il est aussi à l?aise dans ce sous-sol à la forte odeur de renfermé que sous les ors du palais Saint-James, sa résidence officielle. Sa compassion pour les jeunes n?est pas nouvelle. La Prince?s Trust, l?organisation caritative d?aide aux laissés-pour-compte, a été fondée en 1976, après qu?il eut quitté la Royal Navy. Sise dans une ravissante maison à colonnades de Regent?s Park, cette organisation est aujourd?hui une grosse institution, employant huit cents personnes, dix mille volontaires, et dotée d?un budget de £ 52 m.

A St Martin-in-the-Fields, la visite se poursuit. Par habitude, il joue avec sa chevalière à large châton plat portée à l?auriculaire, sur laquelle est gravé un lion royal. Par la fenêtre, on aperçoit la nouvelle aile de la National Gallery. En son temps, il avait dénoncé avec véhémence un premier projet high-tech qui aurait fait ressembler l?extension à ?une verrue sur le visage d?un ami cher?. Finalement, l?édifice a été construit en style néoclassique, baptisé depuis ?Charles Revisited?. Compassion et architecture vont de pair avec une autre passion du prince héritier : la religion. Dans la tribune de l?église, il écoute une répétition de l?orchestre de chambre mondialement connu, l?Academy of St Martin-in-the-Fields. Son amour pour la musique sacrée souligne son credo spirituel de futur gouverneur suprême de l?Eglise d?Angleterre.

Pourtant, le défenseur de la foi n?a pas hésité à prendre le contre-pied de la religion d?Etat anglicane. Il met l?accent sur l?importance de l?islam, du bouddhisme et de l?hindouisme. A ses yeux, ces confessions réconcilient, davantage que le christianisme, la religion et la science, l?homme et la nature.

En tant que duc de Cornouailles, le prince Charles est l?un des plus grands propriétaires terriens du royaume, caste par excellence attentive aux questions de l?environnement. En mai 2002, lors d?une visite dans son domaine d?Highgrove, il confiait au Monde : ?J?ai beaucoup de conseillers. Mais, en ce qui concerne ce jardin, je n?en fais qu?à ma tête.? Et ajoutait que son jardin était inspiré de Villandry, avec triple terrasse et quinconces de buis taillés. Cet éden enfoui à deux cents kilomètres de Londres illustre sa philosophie de l?environnement. Les mauvaises herbes, fleurs sauvages et plantes de rocaille sont laissées au hasard.

Adversaire virulent des aliments transgéniques, le ?prince vert? a bien sûr banni les engrais chimiques et les pesticides. Le Sanctuary, petit temple bouddhiste décoré de cloches tibétaines, se dresse au milieu des eucalyptus dans l?axe de la silhouette grise du manoir palladien de briques grises. A notre question sur la raison de ce lieu de retraite où des bougies brûlent en permanence, cet adepte de la méditation avait apporté une réponse circonstanciée : ?Highgrove est le seul endroit où on me laisse en paix. Ici, personne ne vient me déranger.?Ouvert aux philosophies orientales, certes, le prince de Galles n?en reste pas moins un gentleman farmer dans l?âme, pétri des rudes traditions de la campagne anglaise. Il défend bec et ongles la chasse à courre, que le gouvernement Blair veut interdire.

Grâce à la dotation du duché, le prince est l?un des hommes les plus riches d?Angleterre. Mais ce rentier s?est doublé d?un entrepreneur averti, comme le montre la réussite de Duchy Originals Ltd. Son catalogue comprend non seulement des aliments naturels - chocolat, pain, miel, biscuits, fromage, jambon, saucisse, dinde -, mais également, depuis peu, des produits de beauté, des meubles de jardin contemporains et une ligne de vêtements de campagne BCBG. Depuis sa création, cette société a généré £ 1,3 m de profits.

Ainsi, la Prince of Wales?s Foundation for Integrated Health reçoit la moitié de son budget du duché. ?Comme sa mère, le prince se soigne à l?homéopathie. Il a souffert d?avoir eu raison trop tôt face aux défenseurs de la médecine traditionnelle. Sa frustration vient du temps qu?il a fallu pour que ses idées s?imposent?, assure Martin Fox, le directeur de cette fondation en faveur de la médecine alternative. Cet ancien administrateur d?un hôpital de l?East End a été recruté par un chasseur de têtes avant d?être longuement interviewé par le prince en personne. ?J?ai appris à déchiffrer son écriture? : le collaborateur de HRH sourit en évoquant les innombrables notes manuscrites écrites sur un bristol Smythson of Bond Street et signées d?un majestueux ?C? qu?il reçoit de l?hôte du palais Saint-James. Cette fondation a rempli sa mission. Le ministère de la Santé vient de mettre en place un cadre législatif pour les acupuncteurs et les herboristes chinois identiques à celui en vigueur pour les médecins.

Comme on le voit, la personnalité du prince est extrêmement complexe. David Lorimer, qui vient de lui consacrer un livre, Radical Prince, est l?un des rares à avoir réussi la synthèse d?une philosophie apparemment contradictoire. ?Dans son for intérieur, le prince se rebelle contre le matérialisme contemporain. Il insiste sur le besoin d?équilibre et d?harmonie entre la raison et l?intuition, l?action et la contemplation, l?individualisme et le sens du collectif. C?est un adepte de Platon, qu?il a lu attentivement. Contrairement à ce qu?affirment ses critiques, il ne veut pas revenir à un monde disparu, mais tirer les leçons du passé?, affirme l?auteur. Il présente HRH, qui s?est confié exceptionnellement à lui, comme un homme de paradoxes : idéaliste mais pratique, traditionnel mais radical. A l?écouter, les prises de position du prince s?expliquent par un sens de la relativité, un goût extrême de la liberté et une tendance à la rêverie. Ses études d?anthropologie à Cambridge, avec l?influence du philosophe-écrivain Sir Laurens van der Post, ont également joué un rôle formateur.

David Lorimer a eu beaucoup de mal à publier son livre. Depuis la mort de Diana et les rumeurs sur la vie privée de Charles, un livre hagiographique sur le prince-philosophe intéresse moins les lecteurs que les secrets d?alcôve révélés par des valets et conseillers indélicats. L?héritier du trône tire de ces provocations sa force et de son réseau philanthropique sa méthode pour s?inscrire dans la durée.

Reste qu?aujourd?hui nombre de ses convictions sont devenues la norme. Cette nébuleuse d?ONG permet au prince d?être un contre-pouvoir de poids, face aussi bien à Buckingham Palace qu?au gouvernement. Comme sa mère la reine, le futur Charles III est mis au courant de toutes les décisions du Cabinet, secrets militaires compris, par une note quotidienne de mille mots résumant l?essentiel des affaires du royaume. Mais, grâce à son réseau associatif, il bénéficie, en plus, des conseils d?un impressionnant groupe de fidèles, aussi bien dans la haute administration que dans le patronat ou dans les cercles associatifs ou culturels, sans parler de puissants appuis à l?étranger. Ses campagnes sont parfois prises en compte par l?exécutif, comme l?atteste le New Deal de Tony Blair contre le chômage de longue durée. Le prince ne s?entoure que d?une petite équipe d?hommes sûrs et dévoués, dont la discrétion lui est assurée.

?Toutes ces années de prince de Galles lui auront permis d?accumuler une vaste expérience au Royaume-Uni comme à l?étranger, qui va s?avérer très utile quand il deviendra roi. Il sera le monarque le mieux préparé de notre époque. Il sera prêt?, estime Paddy Harverson. Le paradoxe est que celui-ci est chargé de peaufiner son image sans savoir du tout quand, et même si, son royal patron accédera au trône. Car sa mère, à 77 ans, est résolument hostile à l?idée de renoncer à une fonction qu?elle assume depuis plus d?un demi-siècle. De l?avis général, il fait peu de doute que l?ordre chronologique de la succession sera respecté. La question dès lors est de savoir quel type de souverain Charles III sera à la mort d?Elizabeth II ? Avec un tel viatique, le profil qui se dessine est celui d?un homme de convictions qui a le courage de ses opinions, au point de se heurter parfois à l?incompréhension. Sauf que, en tant que souverain constitutionnel, il deviendra aussi muet qu?un personnage du Musée de cire Tussaud. Il devra se contenter de commander aux esturgeons, aux cygnes et aux baleines, dernières parcelles du ?domaine réservé de la monarchie?. L?heureux Sire...

<B>Marc Roche</B> <I>Le Monde 2004</I>

<I>?Dans son for intérieur, le prince se rebelle contre le matérialisme contemporain. C?est un adepte de Platon, qu?il a lu attentivement. Contrairement à ce qu?affirment ses critiques, il ne veut pas revenir à un monde disparu, mais tirer les leçons du passé.?</I>

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