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Charles brise le silence

14 novembre 2003, 20:00

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«Ne jamais se plaindre, et ne jamais expliquer». Pendant des siècles, la famille royale britannique a respecté cette vieille maxime. Aux rumeurs, aux attaques, aux soupçons, elle se contentait d'opposer un silence souverain.

Ce n'est plus guère possible aujourd'hui. A une époque où la «transparence» passe pour vertu suprême, la famille Windsor ne peut plus, face aux insinuations, se réfugier derrière les murs épais du secret. Le prince Charles, héritier de la Couronne, en fait l'amère expérience.

Depuis de longs mois, une allégation, qu'aucun début de preuve n'a jamais étayée, court les rédactions londoniennes. Un «membre important» de la famille royale aurait été impliqué, il y a quelques années, dans un «incident de nature sexuelle» avec un ancien domestique. L'accusation émane d'un «témoin» on ne peut moins fiable, George Smith, 43 ans, ex-valet des Windsor pendant onze ans, mais aussi alcoolique, affabulateur et de santé mentale fragile.

Il y a un an, dans un entretien à l'hebdomadaire Mail on Sunday, celui-ci affirmait avoir confié à la princesse Diana qu'il avait été violé dans les années 1980 par un serviteur de Charles.

La princesse, ajoutait-il, a enregistré cette conversation mais, depuis, la cassette et la boîte en acajou qui la contenait ont mystérieusement disparu. En 2001-2002, la police a enquêté en vain sur cette accusation, et classé l'affaire faute de preuves.

LA CURIOSITÉ POPULAIRE ATTISÉE

Il y a une dizaine de jours, le même journal populaire s'apprêtait à publier un scoop, annoncé comme explosif et, imagine-t-on, riche en détails scabreux, fondé sur le témoignage du même George Smith et mettant en cause à nouveau le même ancien domestique, Michael Fawcett, 40 ans. Ce dernier obtint in extremis de la justice la non-parution de l'article, en vertu d'une loi très stricte sur la diffamation.

Jeudi 6 novembre, nouveau coup de théâtre. En visite officielle en Inde et dans le Golfe, Charles prend une décision sans précédent. Dans un communiqué publié à Londres par son secrétaire particulier, Sir Michael Peat, il dément catégoriquement l'allégation «ridicule» et «risible» de George Smith contre un «membre de la famille royale», en révélant au passage qu'il s'agit de lui-même.

Loin d'atteindre son objectif, le démenti princier n'a fait qu'attiser la curiosité populaire envers une rumeur qui ne semblait intéresser jusqu'ici qu'un petit cercle médiatique.

Plusieurs journaux étrangers ont publié de prétendus détails, qui circulent sur Internet et qu'a repris, dimanche 9 novembre, le Sunday Herald, un journal écossais.

En toute légalité, car l'interdiction de justice ne frappe que les médias d'Angleterre et du Pays de Galles. Le News of the World, grand rival du Mail on Sunday, demandait dimanche, dans sa manchette: «Charles est-il bisexuel?», avant de répondre à la fin de l'article et en petits caractères : «Clairement non».

INITIATIVE RARISSIME

L'affaire a pris un tour surréaliste, en se ramenant à une question centrale : «Qu'est-ce que Charles dit qu'il n'a pas fait ?» Pour contourner l'injonction de justice, les journaux se livrent à des contorsions sémantiques.

Comme l'écrit avec ironie Tom Utley, commentateur du Daily Telegraph : «Vous savez à quelle histoire je fais allusion : l'histoire dont je n'ai pas le droit de vous parler, à propos d'un prétendu incident que je ne suis pas autorisé à vous décrire, et qui presque certainement ? non, je dirais plutôt sans aucun doute ? n'a jamais eu lieu.»

Charles a-t-il eu tort de sortir de son silence ? Oui, disent les uns, qui continuent de prôner, comme arme royale, le hautain mépris. Non, répondent les autres, car la rumeur, de l'aveu du prince, était devenue «monnaie courante» dans les rédactions. Il lui fallait y couper court.

Charles envisagerait une action en justice contre son ancien valet. Certains lui conseilleraient de prendre l'initiative rarissime d'une intervention télévisée.

Une chose est sûre, les moyens de communication immédiate, et en premier lieu l'existence d'Internet, ont modifié les comportements de la presse britannique à l'égard du pouvoir, royal ou non.

Autrefois, les directeurs de journaux pouvaient s'entendre pour taire certains événements ? et ils l'ont fait ? qu'il s'agisse d'une attaque cardiaque ayant frappé Winston Churchill ou du projet de mariage entre la princesse Margaret et son amoureux divorcé, Peter Townsend. Cette autocensure déférente appartient définitivement au passé et serait inconcevable maintenant que la presse évolue dans un réseau concurrentiel médiatique mondial. Mais, en outre, les journaux tabloïds se livrent, entre eux, à une surenchère débridée, faisant leur miel des scandales les plus sordides. Hélas pour Charles, tout ce qui vise de près ou de loin les Windsor continue de faire «vendre du papier». n

Le Monde 2003 distribué par The N. Y. Times Syndicate

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