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Chanter le deuil pour clamer l?éveil
Comprendre la marginalisation des Afro-créoles. Réflexion sur la place d?une communauté notre société plurielle. Revenir à l?histoire pour mettre en lumière. Travail déjà entamé, réflexions qui se poursuivent. Mais surtout s?interroger. Interroger les autres. Pourquoi cette fuite en avant des Afro-créoles (violence, alcool, drogue, et plus que tout consumérisme) ? C?est justement en demandant son avis à son ami violoniste, Gérard Télot, que Dev Virahsawmy a eu un élément de réponse éclairant. Le deuil. Faire le deuil de ses ancêtres pour mieux affronter le présent et l?avenir. Faire le deuil des souffrances passées pour pardonner et avancer. Faire le deuil pour que devoir de mémoire ne soit pas victimisation et incrimination. Voilà la genèse d?un pari artistique.
«La mort, le deuil et les rituels associés sont des éléments forts que l?on retrouve dans de nombreuses sociétés africaines», explique l?écrivain. A l?époque coloniale française, l?esclave était un bien meuble. Du voyage en fond de cales aux plantations insulaires, point de cérémonies funéraires pour ces arrachés de la Grande Terre. Dénégation des rites ancestraux. Refus d?accorder l?un des fondements de la culture d?origine. Pire encore pour les Marrons. « Imaginez l?impact, sur les générations suivantes, de la mort de ces milliers d?âmes qui n?ont pas reçu le traitement rituel qui prévalait.»
Très vite, l?idée d?un spectacle sur ce thème est apparue. Ouvrir des pistes à la réflexion que menait, outre Dev Virahsawmy, de nombreux prêtres qui partageaient la même vision. Alain Romaine, Gérard Sullivan, Roger Cerveaux, Alex Maca, Jocelyn Grégoire, mais aussi Loga Virahsawmy et notre collègue Marie-Annick Savripène. Le projet est devenu «un chantier collectif». Les idées ont fusé de toute part alimentant la plume de Dev Virahsawmy. Le chantier évolue avec l?enthousiaste bouillonnement qu?il suscite.
Le projet est en quelque sorte «une thérapie artistique». Une chape de plomb, frappée du sceau de l?infamie, pèse sur les Afro-créoles. Une ?uvre artistique pour clouer au pilori de supposés coupables ? Certainement pas. Une entreprise artistique pour panser les plaies, faire le deuil, pour vivre et non survivre ? «Ce projet collectif vise à exorciser les souffrances héritées du passé.» Sortir du fatalisme aussi.
Une pièce de théâtre en préparation serait-on tenté d?imaginer. En fait, le chant est un élément structurant l??uvre. Chants aux connotations religieuses. Chants pour scander le message. Chants pour pleurer le passé. Chants pour louer l?avenir. L?inspiration tirée des negro-spirituals est évidente. Elle s?impose d?elle-même.
«l?Afropéra»
La réflexion a inspiré l?écriture. L?écriture a inspiré un spectacle. Le spectacle a inspiré la musique. Pour cette dernière phase, le bluesman Eric Triton, et le «chasseur de sons» Menwar, ont répondu à l?appel de Dev Virahsawmy. Faire le deuil, ne l?oublions pas. Les morts, leur mémoire. Les vivants, leur devoir de mémoire. Comme une prière aux morts, pour enfin leur donner le rituel autrefois refusé, le texte devient requiem. «Rekiem». Mettre en musique le texte ajoute à la force de ce requiem. Puisque les influences gospel et negro-spirituals sont nettes dans ce projet, Eric Triton invente un mot pour définir, puis nommer ce chantier : «l?Afropéra».
Le chantier de «l?Afropéra rekiem» n?est pas terminé. Il ne sera pas prêt en tous cas pour le 1er février prochain. Mais le chantier est déjà très bien avancé. Il a surtout le mérite d?exister. Certes, l?aspect religieux imprègne cette ?uvre. Pour autant, elle n?est pas enfermée dans un carcan ethno-religieux. L?histoire de chacune des composantes de la société mauricienne doit être acceptée, assumée, partagée. Dev Virahsawmy et ses acolytes ne dédient pas cette ?uvre aux seuls Afro-créoles. Elle se veut nationale, dans son sens le plus strict : c?est à la Nation en devenir qu?elle est dédiée, pour que chacun partage le passé et les souffrances de l?Autre, l?aide à faire le deuil manqué, pour marcher vers un avenir commun. Dev Virahsawmy le souligne plus concrètement encore : «Nous bénéficions tous aujourd?hui du produit de la souffrance des esclaves.» Le chantier artistique mené s?inscrit dans une logique de reconnaissance. L?Afropéra est une ?uvre artistique engagée qui devrait nourrir la réflexion autour de la créolité. Nous en jugerons, peut-être, au prochain festival kreol.
EXTRAIT
Ton Pier, antoure ar zanfan (tifi ek garson melanze).
TON PIER
Kan enn fami perdi lavi
Ki bizen fer?
BANN ZANFAN
Bizen fer dey, servisdemor!
TON PIER
Si pa fer dey, servisdemor,
Ki arive?
BANN ZANFAN
Nam nou fami pa konn lape!
TON PIER
Lontan, lontan nou bann anset
Derasine depi Lafrik
Kan zot mor dan bato esklav
Ti fini dan lagel reken;
Kan zot ti mor lor later ferm
Ti fini dan lafos kominn;
Esklav maron ki zwenn tase
Ti vinn manze nouri lisien;
Nou bann anset sorti Lafrik
Pa ti gagn dernie sakreman.
Ki bizen fer? Dir for zanfan!
BANN ZANFAN
Bizen fer dey, servisdemor;
Fer lapriyer, dimann pardon
Pou ki zot nam repoz anpe.
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