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Chagossiens, une vie de chien
Leurs visages, fatigués, ont été publiés mercredi matin dans les journaux réunionnais. L?île s?ur découvrait alors le calvaire enduré par ces hommes travaillant au noir pour un « salaire de misère ». Quatorze Chagossiens s?échinaient six jours par semaine sur des chantiers situés à Campborne, Sainte-Suzanne, Bras-Panon, la Bretagne et Saint-Paul pour le compte de leurs employeurs mauriciens.
Il aura fallu le courage d?un ressortissant français d?origine mauricienne, Mohamad Ellaheebksh, pour mettre fin à leur exploitation. Il a alerté les autorités réunionnaises sur le triste sort de ces Chagossiens. Leurs employeurs, Sharvin Krishna Sanashee et Frédéric Alexandre Moirt Victor, ont immédiatement été arrêtés.
Tout débute il y a un peu plus de trois mois. L?homme d?affaires se présente au siège du Groupe réfugiés Chagos (GRC) pour faire une offre « alléchante ». Il propose aux Chagossiens un emploi à la Réunion, avec, à la clef, un salaire mensuel de Rs 40 000. Le travail consiste à découper au chalumeau de la ferraille destinée à être expédiée en Inde.
L?Eldorado se révèle être un véritable enfer
Les arguments de Sharvin Krishna Sanashee font mouche. Nombreux sont ceux qui, séduits par cette opportunité professionnelle, se portent volontaires au départ. « Missie la ti vinn dan so transpor, limem li fer tu zot demars, ek pay zot billet avion. So kozer ti kuma dimiel lor lalang », se souvient Lisette Talate, présidente du GRC.
Olivier Bancoult, fait-elle toutefois ressortir, s?était initialement opposé à la proposition de l?homme d?affaires, estimant qu?il n?offrait pas assez de garantie et de sécurité. « Il pensait à cette époque que le travail était risqué et soupçonnait l?employeur de ne pas être entièrement honnête. Ses soupçons se sont aujourd?hui avérés », nous déclare Lisette Talate.
Suite à la visite, un premier groupe de huit Chagossiens s?envole pour l?île s?ur. Il ne faudra pas longtemps pour que l?Eldorado se révèle finalement être un véritable enfer. Serge, qui a été l?un des premiers Chagossiens à s?être lancé dans cette aventure, se souvient :
« Au début, tout allait bien. Mais j?ai commencé à comprendre qu?il y avait quelque chose de louche lorsqu?on nous obligeait à nous cacher au fond du camion lorsqu?il y avait des contrôles routiers. »
Les conditions de travail, ajoute-t-il, étaient loin d?être idéales. « Nous n?avions non seulement aucun équipement de protection, mais nous étions obligés de travailler six jours sur sept, de six heures du matin à cinq heures de l?après-midi », tient-il à faire ressortir. Ce père de famille préférera regagner Maurice deux semaines plus tard, laissant derrière lui ses compagnons. Pour ces derniers, le calvaire durera trois mois?
Du salaire mirobolant que leur a fait miroiter Sharvin Krishna Sanashee, ils n?en verront même pas la moitié.
En effet, des 1 000 euros promis, l?employeur prélève quelque 235 euros pour le loyer (alors que les Chagossiens sont hébergés gratuitement dans un foyer mis à leur disposition par des riverains) et 360 euros pour la sécurité sociale.
« Traités comme des objets »
C?est en tout cas ce que leur a affirmé l?employeur. Mais en réalité, les Chagossiens ne bénéficient d?aucune couverture médicale. Et après avoir envoyé une partie de l?argent à leurs proches à Maurice, il ne leur reste qu?une misère.
Réveillés dès l?aube, les Chagossiens doivent souvent se rendre sur leur lieu de travail par leur propre moyen quand la camionnette censée les y emmener, tombe en panne. « Et si nous avions le malheur d?arriver en retard, nous avions droit aux insultes », raconte l?un des Chagossiens que nous avons joint au téléphone.
Et une fois arrivés sur le chantier, pas une minute à perdre. Équipés seulement d?un chalumeau, certains d?entre eux s?attellent à découper des feuilles de métal, alors que d?autres sont chargés de les entasser dans des conteneurs entreposés non loin de là. Une fois remplis, ils seront envoyés en Inde où le métal sera recyclé. Les journées de boulot s?écoulent ainsi sans que les autres personnes, employées sur le même chantier, ne se doutent de rien.
La vie, en dehors des heures de travail, n?est guère mieux. Les Chagossiens ne sont pas autorisés à sortir et encore moins à parler aux locaux. « Ces gens ont été traités presque comme des objets, sans aucune considération. Ils dormaient à deux dans une pièce, avec des matelas posés à même le sol », nous explique Mohamad Ellaheebksh, qui les a côtoyés pendant une vingtaine de jours, avant de partir tout raconter à la police.
Tout comme lui, des habitants de St-André se relaient pour leur apporter tantôt de la nourriture, tantôt des couvertures pour les protéger du froid. « Nous nous sommes tous mobilisés pour les aider à se sortir de ce mauvais pas. C?est tout à fait inacceptable que des êtres humains soient traités de cette façon », poursuit le ressortissant français d?origine mauricienne.
Désillusions et humiliations
Résolu à les sortir du joug de leur employeur, Mohamad Ellaheebksh, s?est finalement rendu lundi à la préfecture de police pour dénoncer les conditions de ces travailleurs. « J?ai agi en tant que citoyen, car je ne supportais plus de les voir vivre dans ces conditions », confie-t-il.
Mardi, les employeurs, Sharvin Krishna Sanashee, 39 ans, et Frédéric Alexandre Moirt Victor, 28 ans, ont été arrêtés et interrogés par les fonctionnaires de la Police de l?air et des frontières. Ils se sont présentés au tribunal le lendemain matin. Les deux hommes devront s?expliquer sur les horaires de forçat imposés à leurs travailleurs, ainsi que sur l?absence de fiche de salaire. Les Chagossiens sont, en effet, payés en liquide par l?un des associés de Sharvin Krishna Sanashee, propriétaire d?une entreprise à Sainte-Clotilde. Ce qui est passible de poursuites au pénal.
Les 14 Chagossiens sont, pour l?heure, dans l?incapacité de regagner l?île Maurice, car leurs passeports auraient été confisqués par leurs employeurs. Ce que réfutent les avocats de ce dernier, qui assurent que les Chagossiens peuvent regagner leur pays dès qu?ils le souhaitent.
Pour les proches restés à Maurice, apprendre que leurs frères, leurs fils ou encore leurs pères ont été exploités, a été un véritable choc. « Je ne me serais jamais douté qu?il vivait dans de telles conditions. Je l?ai eu au téléphone à plusieurs reprises et il ne m?a jamais rien dit. C?est horrible », nous confie Jocelyne, dont le frère faisait partie du dernier groupe à s?être rendu à la Réunion, le 27 mai dernier. Ils étaient quatre, dans ce groupe, à croire qu?ils iraient faire fortune. Ils n?y ont trouvé que désillusions et humiliations.
« C?est à croire que nous, les Chagossiens, sommes maudits. Pourrons-nous un jour connaître le bonheur », laisse, pour sa part, échapper Josiane, âgée de 69 ans. Son fils était lui aussi parti tenter sa chance?
RAVI YERRIGADOO, AVOCAT DES DEUX EMPLOYEURS MAURICIENS :
« Les passeports des Chagossiens n?ont jamais été confisqués »
Ravi Yerrigadoo, l?homme de loi des deux employeurs mauriciens, qui est revenu de la Réunion vendredi, a tenu à s?exprimer sur cette affaire. Sharvin Krishna Sana-shee et Frédéric Alexandre Moirt Victor, explique-t-il, sont associés dans une entreprise de recouvrement de matériaux non toxiques, qui est enregistrée à la Réunion. « Toute cette affaire a été déclenchée à la suite d?une plainte déposée par les travailleurs qui allèguent bosser 30 heures par semaine, alors qu?ils ne travaillent en fait que 20 heures. Ils ont également déclaré qu?ils n?étaient pas payés correctement et qu?ils vivent dans des conditions inhumaines », nous a déclaré hier, l?homme de loi. Et de souligner : « Il faut savoir que mes clients, au moment d?embaucher les Chagossiens, leur avaient promis le SMIC (salaire minimum).
C?est encore Sharvin Sanashee qui a entrepris toutes les démarches, à ses frais, pour payer le voyage des travailleurs. Il a mis à leur disposition deux maisons meublées, avec tous les équipements nécessaires. Ils étaient logés dans des conditions tout à fait acceptables. » Les passeports des Chagossiens, affirme-t-il, n?ont jamais été confisqués et encore moins les billets retour, contrairement à ce qu?ont affirmé les Chagossiens. Une accusation provisoire de travail illégal, expliqué notamment par l?absence de fiches de paye, a été retenue contre les deux employeurs mauriciens. Une interdiction de quitter le pays pèse, par ailleurs, sur eux. « Cette procédure est d?ordre administratif, car ils n?ont pas encore payé la totalité de leur caution. Dès qu?ils l?auront fait, ils pourront regagner Maurice sans problème », tient à faire ressortir l?avocat mauricien.
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