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Chagos îles de mon c?ur

16 avril 2006, 00:00

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Les regards pétillent. Des sourires, enfin, illuminent leurs visages. À travers les quelque 100 Chagossiens qui ont effectué le pèlerinage sur leur terre natale, c?est toute la communauté, restée à terre, qui retrouve un second souffle. La rumeur des conversations s?élève. Tous ne souhaitent qu?une chose : savoir à quoi ressemble aujourd?hui les Chagos. Les plus jeunes grappillent les souvenirs et autres anecdotes de ces pèlerins venus leur rappeler que cette lutte est aussi la leur. Entre joie et souffrance, cette visite aura non seulement marqué ceux qui ont fait partie du voyage, mais également la communauté dans son ensemble.

L?Histoire se souviendra de ce 30 mars 2006. L?excitation du départ cède rapidement la place au recueillement. Au fur et à mesure que Port-Louis se fond dans l?horizon, les Chagossiens ne peuvent s?empêcher de penser à cette journée fatidique qui a vu leur « déracinement » de l?archipel des Chagos il y a 38 ans.

Souhaitant rendre hommage à ceux qui sont décédés à bord du navire qui les transportait vers Port-Louis, ils demandent au capitaine du Mauritius Trochetia, Jean-François Labat, de ralentir l?allure à mi-chemin entre Maurice et l?archipel. Ce dernier leur répond favorablement. Une cérémonie, pleine d?émotion, est organisée sur le pont du navire en mémoire de ceux qui n?ont pu survivre à cette séparation forcée. Comme un ultime adieu, le capitaine du navire actionne la sirène. Des fleurs sont alors lancées à l?eau, avant que le navire ne reprenne sa traversée dans un silence monacal.

Le long périple aura revêtu, pour Yvonne Désir, une signification particulière. Et pour cause, cette Chagossienne, originaire de l?île de Salomon, a fêté son 69e anniversaire le 7 avril dernier, alors qu?elle se trouvait à bord du Mauritius Trochetia qui la ramenait vers la terre de ses ancêtres. Ses compagnons lui ont organisé une petite soirée à cette occasion. « J?ai vraiment été touchée parce qu?ils ont fait pour moi », confie-t-elle, reconnaissante.

Un constat amer partagé par tous

Son visage s?assombrit cependant lorsqu?elle évoque « l?état de délabrement » dans lequel se trouvent les îles Salomon et Peros Banhos. « J?ai éprouvé beaucoup de chagrin lorsque nous avons approché ces deux îles parce qu?elles ne ressemblent en rien à mes souvenirs », déplore Yvonne. Amère, elle dit ne pas comprendre que les autorités britanniques aient arraché tout un peuple à sa terre pour ensuite laisser les lieux à l?abandon. Affaiblie par le voyage, elle explique n?avoir pas eu la force de pénétrer à l?intérieur des terres pour retrouver la maison où elle vivait « avant (son) expulsion ».

« J?aurais tant aimé revoir le village où j?ai vu le jour mais comme il n?y avait pas d?accès, j?ai dû y renoncer », confie-t-elle, non sans avoir précisé qu?elle est tout de même heureuse d?avoir pu faire partie du voyage. « J?ai prié toute ma vie pour pouvoir un jour revoir ma terre. Maintenant que c?est fait, je suis tranquille. »

Déçus, ils sont nombreux à l?avoir été. La paradise island, telle qu?ils se l?imaginaient n?existe plus. L?image d?une île de rêve, qui leur avait été transmise par leurs parents, où la faune et la flore étaient luxuriantes, s?est révélée être davantage un mythe qu?une réalité. « Narnien pa ti ena. Enn kokill mor lor la plaz nepli ena », résume Marie-Edmée Frivole. Attristée par ce qu?elle a vu, cette grand-mère de 77 ans, originaire de Six-îles, dit avoir du mal à admettre qu?il ne reste quasiment rien qui puisse témoigner du mode de vie des Chagossiens, si ce n?est quelques fondations à peine visibles, des murs effondrés et des habitations en ruine.

En évoquant Diego Garcia, le regard de Célestine Élysée s?illumine comme celui d?un enfant devant un beau paysage. Elle parle des installations militaires « impressionnantes » de l?île, de la propreté des lieux et de la « jolie » chapelle dans laquelle ils ont célébré la messe. Elle s?arrête un instant, cherche ses mots avant de reprendre : « Ca m?a fait un choc de revoir la chapelle de Peros Banhos où j?ai fait ma première communion. »

Contrairement à celle de Diego Garcia, la chapelle de Peros Banhos offre un triste spectacle. De la bâtisse, envahie par la végétation, émergent quatre cocotiers d?une dizaine de mètres de hauteur. « C?est inacceptable qu?un lieu tel que celui-ci n?ait pas été entretenu », s?emporte Célestine. Un constat amer partagé par tous.

« J?étais debout dans le cimetière et j?ai pleuré »

De ce voyage « historique », Jean-Marceline Pauline ne retiendra, quant à lui, qu?une image, celle de la tombe de son père. Originaire de Peros Banhos, c?est avec « tristesse » qu?il y débarque. « L?île est une véritable jungle qui a complètement été laissée à elle-même. Les quelques rares souvenirs qu?il me restait ne correspondent plus à ce que j?ai vu », explique Jean Marceline, aujourd?hui âgé de 67 ans. La végétation, se rappelle-t-il, dense, n?a pas facilité la progression du petit groupe de Chagossiens partis à la recherche des habitations de leur enfance.

Jean Marceline s?éloigne, lui, de ses compagnons de voyage et se dirige vers ce qu?il croit être le cimetière, ou du moins, ce qu?il en reste. « J?avais une petite idée de l?endroit où se trouvaient les tombes des membres de ma famille, et je voulais savoir ce qu?elles étaient devenues. »

C?est donc sans enthousiasme qu?il pénètre dans le cimetière, en quête des siens. Les tombes, faites de coraux, n?ont pas résisté à l?usure du temps. Il peine à déchiffrer les noms des défunts. Mais loin de se laisser décourager, Jean Marceline poursuit ses recherches.

Son obstination sera récompensée plus d?une demi-heure plus tard lorsqu?il verra, inscrit sur une pierre tombale, le nom de son père. « J?avais du mal à y croire. J?avais trouvé ce pour quoi j?ai entrepris ce long voyage », nous explique-t-il d?une voix nasillarde. Une chance que n?a pas eue Joseph Vranie, 63 ans. « J?aurais tant voulu moi aussi me recueillir sur la tombe de mon père, mais je ne l?ai pas trouvée. J?étais debout dans le cimetière et j?ai pleuré », confie-t-il, presque gêné.

Le retour, enfin, aura été vécu par beaucoup comme une seconde séparation. Un déjà-vu douloureux. Des morceaux de bois, une pioche, quelques noix de cocos ou encore une bouilloire. Tous ont ramené de ce voyage tant espéré un petit quelque chose, comme pour se convaincre qu?il ne s?agissait pas d?un rêve. Des souvenirs tangibles qu?ils présenteront à leurs enfants pour que ce passé ne soit plus pour eux qu?une lointaine et obscure histoire.

Comme un bras d?honneur brandi à ce qui n?ont pas cru en eux, les Chagossiens exposeront bientôt les photos prises lors de leur voyage. « Les Chagos ne seront plus des îles lointaines ou des mots écrits inscrits sur des banderoles dans une manifestation. Tous pourront maintenant voir ce pourquoi nous nous battons. »

Deux méthodes, un objectif

Longtemps à couteaux tirés, les deux leaders de la cause chagossienne, Olivier Bancoult, du Groupe réfugiés Chagos et Fernand Mandarin du Comité social chagossien semblent avoir signé, depuis leur retour, un pacte de non-agression. Mais cela n?efface pas les différences fondamentales qui les opposent. Alors que l?un prévient contre toute tentative de récupération politique, l?autre remercie la classe politique pour son « aide ». Lors de son point de presse, le leader du GRC a prévenu : son combat ne doit faire l?objet d?aucune récupération politique. Cette visite dans l?archipel, Olivier Bancoult dit l?avoir arraché à bout de bras. « Nu finn dibout par nu même, » lance-t-il. Et de réitérer son mécontentement d?avoir vu des politiciens venir les accueillir à leur arrivée « pu montre figir ek tir foto ».

Un avis que ne partage pas Fernand Mandarin qui, quant à lui, est allé jusqu?à remercier publiquement le Premier ministre, Navin Ramgoolam, pour son implication dans la lutte des Chagossiens. Une prise de position mal vue par une majorité de Chagossiens. S?ils partagent le même rêve, les deux hommes ont choisi deux voies diamétralement opposées pour y parvenir. Olivier Bancoult a opté pour la voie juridique, en espérant ébranler le géant britannique, alors que Fernand Mandarin a privilégié la négociation. Deux méthodes pour accéder au même objectif.

Île fermée? temporairement

Les Chagossiens ont eu la surprise, en débarquant à Salomon le 3 avril dernier, de découvrir un panneau indiquant à d?éventuels pique-niqueurs qu?aucun « yacht » ne serait autorisé à s?approcher de l?île du 2 au 9 avril, soit pendant la durée de leur visite dans l?archipel. Ce panneau est d?autant plus inattendu que les Chagossiens croyaient que toutes les îles de l?archipel étaient interdites d?accès. Ils ont, au cours de leur visite, retrouvé des restes de ces pique-niqueurs : des assiettes, des boîtes de jus, mais aussi une balançoire récemment installée? pour distraire les plus jeunes !

Baignade interdite

Grand a été l?étonnement des Chagossiens de se voir interdire une baignade dans le lagon par les militaires britanniques lors de leur visite sur la plus grande île, Diego Garcia. Ces derniers le leur ont déconseillé, prétextant avoir retrouvé, les jours précédant leur arrivée, des poissons morts flottant à la surface de l?eau. Une explication qui n?a pas été du goût des Chagossiens qui avaient pu s?ébattre dans les eaux de Salomon et de Peros Banhos.

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