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Ces ouvrières chinoises rejetées et incomprises...

14 mars 2005, 00:00

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Objets de curiosité il y a une dizaine d?année, les ouvrières chinoises font aujourd?hui presque partie du paysage. On les voit sans les voir. On ne veut en savoir davantage. Pourquoi sont-elles là, comment vivent-elles, sont-elles heureuses ? Autant de questions que les Mauriciens ne se posent jamais.

Celles que nous apercevons de nos jours viennent de ?la campagne?. Elles ont une attitude désinvolte difficile à comprendre. Chaussées de tongs fluorescents, on les voit se promener en pyjama, papotant, éclatant de rire de temps en temps. Mais dès que l?on s?approche, elles se referment sur elles-mêmes. Farouches, elles n?ont qu?une réponse aux questions : ?Non, pa kapav, pa kompren.? Mais elles comprennent très bien le créole, même si elles communiquent difficilement.

Qu?est-ce qui explique cette attitude face aux Mauriciens ? ?Elles ne font probablement que réagir à notre attitude envers elles?, explique un proche des travailleurs chinois. Notre attitude hostile, cette tendance à ne voir en eux ?que des ouvriers?, un mal nécessaire. Car les elles sont mal vues. ?Les Mauriciens d?origine chinoise les rejettent,? ajoute notre interlocuteur. ?Elles sont considérées comme inférieures. Elles viennent de la campagne et n?ont aucun savoir-vivre.?

Culture différente

Tout est relatif. Ces ouvrières ont en fait une culture différente. ?Mais vous ne pouvez vivre dans un pays étranger et quand les choses ne vont plus, forcez votre entrée dans la cour de l?ambassade de Chine, y dormir, faire vos besoins dans les buissons, jeter vos bouteilles et vos take aways en plastique dans la cour de l?ambassade. Leur attitude n?est pas correcte?, explique quelqu?un qui pourtant se dit un ?ami? des ouvrières.

D?autres, à l?instar de ceux qui habitent près de ces travailleuses, se plaignent de vols. ?Zot rent dan ou lakour, zot kokin mang, papay ek legim?, s?offusque une Beaubassinoise. Il n?est pas rare de voir des ouvrières dans les rues munies de sacs en plastique à la recherche de fruits et de légumes. Des boutiquiers se plaignent également. ?Bizin vey zot bien, sinon zot kokin.? Un manager d?une grande surface se souvient d?avoir pris l?une d?entre elles en flagrant délit. ?Elle avait volé un sachet de saucisses frigorifiées?, dit-il amusé. Il est amusé par l?incident parce que c?est un évènement rare. ?Arive sa, me mo pa krwar zot move?, les défend l?ami de ces ouvrières.

Qu?en est-il de notre attitude ? Un incident qui s?est passé il y a quelques mois donne à réfléchir. Une ouvrière prend place dans un autobus et tend un billet de Rs 200 au contrôleur. Ce dernier, méprisant, lance ?pena sanze. Donn ti kas?. Elle balbutie et répond ?pena.? Le contrôleur hausse les épaules, ordonne ?desann alor?. Une passagère, témoin, arrête le contrôleur et affirme qu?elle paiera le ticket d?autobus de l?ouvrière chinoise. ?Pa kas latet, nou fer li desann?, répond le contrôleur. La passagère insiste et paie. L?ouvrière chinoise est confuse. Elle approche la passagère et ne cesse de répéter ?Matam merci, matam merci.? L?étonnement sur son visage montre que c?est sans doute la première fois que l?ouvrière chinoise goûte à la ?gentillesse légendaire? du Mauricien?

?L?ami? des ouvrières n?est guère étonné. ?Monn trouv pir ki sa. Mwa monn trouv enn sofer taxi bat enn fam sinwa?, dit-il sans sourciller. Le sexe du travailleur importe peu. Point de galanterie avec les Chinoises. ?Un ouvrier chinois est un ouvrier chinois. Pas un homme ni une femme?, dit cet interlocuteur, pensif. Un être humain ? ?La question ne se pose pas?, répond-il.

Ces ouvriers reçoivent un salaire de base de Rs 3 000. Ils ont en outre la possibilité de faire des heures supplémentaires, ce qui leur permet de toucher plus d?argent. Mais elles sont rémunérées? Rs 9.05 de l?heure pour les premières huit heures et à Rs 18.15 au-delà de huit heures supplémentaires d?affilée. Non seulement c?est très peu, mais cela a aussi pour conséquence que ces ouvriers travaillent trop. ?Tout à fait illégal?, commente un syndicaliste. En général, les travailleurs chinois ne rechignent pas à travailler plus ? ils sont d?ailleurs là pour se faire de l?argent. ?Mais une personne ne peut pas physiquement travailler autant. Et quand ils refusent, il y a des représailles?, affirme ce syndicaliste.

A la recherche de ?clients?

Une ouvrière accepte de parler. ?Li dir retourn twa lasinn?, dit-elle en ouvrant grand ses yeux. ?Li? c?est le superviseur, de Chine lui aussi. C?est souvent la même personne qui habite avec les ouvriers dans leurs dortoirs. ?Pour les surveiller?, avance un ami des ouvriers. S?ils se montrent réfractaires, ils sont menacés de rapatriement. Dans lequel cas, conformément à leur contrat de travail, ils devront rembourser leur billet d?avion de Chine à Maurice et le retour. ?Quelques usines envoient les salaires de base des travailleurs directement à l?agent recruteur en Chine. Si le contrat est de trois ans et qu?ils repartent avant, ils courent le risque de perdre la totalité ou une partie de leurs salaires accumulés?, explique une personne proche du milieu.

La façon dont les travailleurs sont traités dépend beaucoup du superviseur. Il est décrit comme un ogre qui se réserve le droit de les rapporter ou les mettre à l?amende s?il estime que les ouvriers ne se comportent pas bien. Par exemple, si les employés ne sont pas rentrés à 21 heures, heure du couvre-feu dans les dortoirs officiels, ils écopent d?une amende de Rs 500. Or, on les voit souvent dans les rues après 21 heures. ?Elles habitent probablement dans des dortoirs privés ou bien ce sont celles qui donnent un pot-de-vin au superviseur. Mais n?est-ce pas terrible qu?un être humain ne soit pas libre de ses mouvements ? ? se demande cet interlocuteur.

Certaines de celles sont ?libres? ou qui paient pour l?être, se prostituent. ?Elles ont besoin d?argent et tous les moyens sont bons. Il ne faut pas oublier que la majorité d?entre elles sont des mères de famille?, expliquent leur ?ami?. Elles opèrent presque exclusivement à Caudan.

Samedi soir, neuf heures au casino de Caudan. Les ouvrières sont nombreuses. Certaines se sont soignées ? rouge à lèvres, vernis à ongles, décolletés plongeants, petites jupes et souliers à hauts talons ? d?autres sont sales et ont les cheveux gras. Elles jouent à la roulette. L?air concentré, ces jeunes femmes misent tout leur argent. Il faut absolument gagner. Ce ne serait pas leur salaire qui passerait dans ces jeux. ?Disons que ce n?est pas l?argent qu?elles gagnent à l?usine?, allègue une personne du milieu. Ce sont les gains de la prostitution. Ces femmes ne sont pas là seulement pour l?attrait de la roulette. Elles sont à la recherche de ?clients?.

Certaines, le regard défiant, regardent autour d?elles, les yeux balayant la salle. Dans ce lieu, ils sont presque tous des Taiwanais. Des capitaines de bateaux ? les préférés puisqu?ils sont les plus riches ? les ingénieurs et les marins.

Une jeune femme vêtue d?un haut marron moulant et d?une mini jupe en denim sort du casino en compagnie d?un Taiwanais à l?air sale. ?Pe al fer travay la?, chuchote l?ami. Effectivement, une trentaine de minutes plus tard, ils sont de retour. Le marin, sourire aux lèvres, la jeune femme l?air satisfaite. ?Linn bizin inn fer Rs 3 000 par la?, raconte un habitué des lieux. Elle s?approche de ses amies et chuchote à leurs oreilles. Elles rigolent comme des gamines et regardent le marin s?éloigner. La jeune femme pensive, suit le marin du regard, fait le va-et-vient et regagne sa place à la table de jeux. Il faut doubler la mise.

Tout n?est somme toute qu?une question d?argent. Ces ouvrières sont venues ici pour en gagner et il paraît que la fin justifie les moyens. Mais combien de temps encore les autorités fermeront-elles les yeux, l?exploitation continuera-t-elle et ferons-nous l?autruche ?

?Rs 9.05 de l?heure pour les premières huit heures et Rs 18.15 au-delà de huit heures supplémentaires d?affilée.?

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