Publicité
Ces anciens SS que les Lettons célèbrent
Par
Partager cet article
Ces anciens SS que les Lettons célèbrent
Cette année encore, la Lettonie n?y a pas échappé. Le 16 mars, une cinquantaine d?anciens légionnaires SS lettons se sont retrouvés à Riga, la capitale, pour rendre hommage à leurs compagnons tombés durant la Seconde Guerre mondiale « pour défendre la Lettonie contre le communisme ». Ce jour-là est la date anniversaire de la première bataille que les deux divisions SS lettones, la 15e et la 19e, ont mené contre l?Armée rouge sur la rivière Velikaya.
Dans ce pays occupé quarante-cinq ans par les Soviétiques ? avec un intermède de trois ans sous la botte nazie de 1941 à 1944 ?, qui a perdu des dizaines de milliers de compatriotes au goulag, cette commémoration, inimaginable ailleurs, a une résonance spéciale. Chaque année, l?affaire fait beaucoup de bruit. Pour les non-Lettons, essentiellement russes, et qui constituent près de 40 % de la population, cette journée est un affront.
Des roses jaunes pour les vétérans
« Systématiquement, les Russes profitent de cette occasion pour parler de la renaissance du fascisme en Lettonie, explique Pauls Raudseps, responsable éditorial du quotidien letton Diena. Ils ont commencé à se plaindre de cette marche seulement quand il est devenu clair que la Lettonie allait être candidate à l?UE et à l?Otan, au milieu des années 1990. C?est une façon pour les nostalgiques de l?empire russe de faire pression sur nous. »
Cette commémoration avait commencé après l?éclatement de l?ex-Union soviétique et l?indépendance des pays baltes en 1991. Les vétérans ont pris l?habitude de venir déposer des fleurs au pied du Monument de la liberté de Riga. Cette année, les autorités en avaient interdit l?accès par de hautes grilles et un cordon de policiers pour éviter les débordements de 2005 où des groupes nationalistes russes avaient tenté d?empêcher le rassemblement. Elles ont justifié leur décision par des rumeurs « d?activités terroristes ».
Une poignée de légionnaires est quand même venue jusqu?aux grilles. Le petit groupe s?est ensuite dirigé à pied vers la cathédrale de Riga pour participer à une messe. Une dizaine de membres du groupuscule ultranationaliste Visu Latvijai (Tout pour la Lettonie) se tenaient à l?entrée pour leur faire une haie d?honneur avec des drapeaux lettons.
À l?intérieur de la cathédrale se trouvaient beaucoup de personnes âgées, mais aussi beaucoup de caméras de télévision, notamment russes. À la fin de la messe, la haie d?honneur avait grossi. Des jeunes femmes distribuaient des roses jaunes aux vétérans qui ont entonné en ch?ur avec les jeunes nationalistes un chant patriotique.
Ce fut la ruée des journalistes sur les SS. Une journaliste de la télévision russe a demandé à l?un d?entre eux si les légionnaires sont des fascistes. Il a répondu qu?ils n?avaient pas le choix, et qu?ils sont allés se battre pour la liberté. Après la cathédrale, les anciens légionnaires se sont rendus au cimetière de Lestene, à quel-ques dizaines de kilomètres de Riga, où sont enterrés nombre de leurs compagnons. Dans la soirée, quelques échauffourées ont eu lieu aux abords du monument de la liberté et dans la vieille ville entre nationalistes lettons et antifascistes russes. La police a arrêté une soixantaine de personnes.
Les 140 000 Lettons mobilisés dans les SS étaient à plus de 80 % des conscrits, à la différence de la plupart des autres divisions SS non-allemandes ; 50 000 d?entre eux sont morts en combattant ou après la guerre, au goulag. « L?occupation nazie a été destructrice, mais la soviétique l?a été tout autant pour nous, dit Gundega Michel, directrice du Musée letton des occupations. Et n?oubliez pas qu?à ce jour, Moscou n?a toujours pas reconnu que la Lettonie a été occupée. » Ce qui, pour beaucoup de Lettons, est un affront lourd de menaces.
Ouvrir le débat sur la mémoire
Vaira Vike-Freiberga, la présidente lettone, s?est beaucoup investie ces derniers mois pour ouvrir le débat sur la mémoire lettonne et faire en sorte que la Lettonie soit capable d?assumer son histoire douloureuse. En 2005, elle avait été la seule dirigeante balte à se rendre à Moscou pour la commémoration russe du 60e anniversaire de la fin de la guerre.
Cette année, elle s?est rendue, en février, en Israël pour exprimer les regrets pour le rôle tenu par la Lettonie dans l?Holocauste. 70 000 juifs lettons ont trouvé la mort pendant les années nazies. Avant le rendez-vous du 16 mars, elle a appelé les Lettons à ne pas prendre part au rassemblement de Riga, prévenant qu?il serait utilisé par les forces anti-lettones pour discréditer le pays.
■ @ 2 006 Le Monde ? Olivier TRUC ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
Publicité
Publicité
Les plus récents