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Celui qui gagne

8 mai 2004, 20:00

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D'un succès à l'autre, le Parti travailliste revient au premier plan politique. Il surfe depuis décembre sur la vague de sa victoire électorale de Piton-Rivière-du-Rempart. Il a aussi remporté le 1er Mai un indéniable succès d'affluence et de ferveur. Le prochain baromètre politique donnera une indication de sa progression dans l'estime des Mauriciens. Mais déjà, le contexte politique et économique incite à prendre au sérieux la perspective d'un retour au pouvoir de Navin Ramgoolam. Pour faire quoi, c'est la question qui se pose.

Il existe de nombreux facteurs qui pourraient pousser des électeurs à souhaiter un changement de régime. Dans le camp même des partisans de l'actuelle alliance au pouvoir, il y a une grande désillusion, des frustrations, de l'amertume même. Les dirigeants MSM-MMM en ont pris la mesure dans la froideur de la rue Edward VII, à Rose-Hill. C'est un signe, il ne trompe pas.

Le crédit dont a pu bénéficier le nouveau gouvernement après les années d'immobilisme des travaillistes s'effrite inexorablement. Le climat est malsain, l'atmosphère est lourde, le brouillard des affaires masque de trop rares réussites.

La mandature de Paul Bérenger s'annonçait difficile de toute manière. Son profil personnel reste un handicap majeur quoi qu'il fasse. Et on ne pourra reprocher à ce Premier ministre improbable de n'avoir pas tout fait ? trop fait ? ? pour se concilier les bonnes grâces de cette partie de l'électorat qui demeure excessivement frileuse à son égard. Ces Mauriciens, travaillés, il est vrai, par une campagne sournoise et sordide, n'ont jamais fait confiance à Bérenger. Aujourd'hui moins que jamais.

La seule chance de réussite personnelle de Bérenger eut été la capacité de son gouvernement à présenter un bilan incontestablement riche au plan économique et social. Ce n'est pas le cas.

Sans doute le gouvernement n'a-t-il pas eu beaucoup de chance. Les atermoiements et la démagogie du régime travailliste avaient alourdi l'héritage. La conjoncture internationale a compliqué la tâche des nouveaux ministres. Mais à l'approche de la présentation du bilan quinquennal, ces prétextes, ces excuses, ces circonstances atténuantes ne seront d'aucun secours électoral. Et quelque part, un mythe s'est évanoui.

Le bilan n'est pas réjouissant en effet. Celui que vient de dresser, chiffres à l'appui, la Fédération des employeurs ? ceux-là mêmes dont Bérenger est le valet, si l'on en croit Ramgoolam ? est une violente charge. Il dresse le portrait d'une économie qui a régressé ces dernières années dans pratiquement tous les secteurs. Il montre surtout que le gouvernement actuel n'a pas su trouver les moyens de gérer la crise immédiate, même s'il a pris des initiatives heureuses pour le moyen et le long terme. L'ennui, c'est que l'électeur vit, lui, dans l'instant.

Et pour l'instant, ça va mal. En trois ans, depuis l'arrivée du gouvernement MSM-MMM en 2000, on a enregistré dans la zone franche, qui utilise beaucoup de main-d'oeuvre, une perte nette de 13 000 jobs. Les exportations sont en baisse. L'année dernière, 10 000 emplois ont été perdus. Et ce n'est pas fini. Le secteur va continuer à se rétrécir. Des centaines ? voire des milliers ? d'autres employés seront remerciés. Et ce ne sont pas ces licenciés de la confection et du textile qui peupleront la cybertour.

De même, le tourisme donne des signes de fatigue. Sa croissance est molle. Depuis le début de l'année, elle n'a été que de 1,9 %. Ce n'est pas le dérisoire budget de promotion alloué à la Mauritius Tourism Promotion Authority qui relancera la destination. Et moins encore un ministre qui traîne son spleen et sa moue dans les salons mal aimés du tourisme international.

Le secteur sucrier est sous perfusion. Toutes les aides de l'État si vivement contestées par le Parti travailliste n'ont pas encore revigoré une industrie qui n'est toujours pas assez compétitive et croule sous le poids d'un endettement massif. Alors qu'elle se saigne pour honorer les engagements du plan de retraite anticipée, l'industrie sucrière laisse dire qu'elle a profité des largesses du gouvernement. Elle ne sait même plus défendre son honneur.

On pourra aussi parler du tassement de l'investissement étranger. Maurice obtient une part négligeable de 0,3 % du flux de l'investissement direct étranger vers l'Afrique. La majorité des pays africains font mieux que nous. Le bon élève d'hier est en passe de devenir le cancre d'aujourd'hui.

C'est dans ce contexte économique que le Parti travailliste entame sa campagne de reconquête politique. On se serait attendu à ce qu'il critique les faiblesses et les échecs du gouvernement en faisant valoir ses propositions de bonne gestion économique. Surtout qu'il n'a pas laissé un souvenir impérissable de réussite. Il faudrait qu'il explique comment il s'y prendrait pour redynamiser la zone franche et protéger les emplois, relancer un tourisme fatigué, soutenir une industrie sucrière exsangue, séduire des investisseurs locaux et étrangers. Mais non. La priorité du Parti travailliste, à écouter son leader, c'est de briser les reins des capitalistes, de casser les groupes économiques, de stopper le développement hôtelier sur les terres de l'État, de démocratiser ? c'est le mot choisi ? l'économie.

Et démocratiser l'économie, c'est apparemment partager les marchés. Prendre des parts au Français Lafarge au profit du Suisse Holcim dans le ciment. Prendre des parts aux multinationales européenne et américaine Shell et Caltex au profit de l'Indien Indian Oil. Et nous voilà, Mauriciens, mieux lotis et plus heureux ! Comme programme, c'est un peu court. Partager tant qu'on peut, d'accord, mais il faut d'abord produire. C'est ce que nous faisons de moins en moins et de plus en plus mal. Là est le vrai problème.

Dans la situation actuelle, la priorité absolue reste en effet la relance de l'investissement, c'est-à-dire convaincre un nombre plus grand de détenteurs de capitaux ? les capitalistes ? d'investir leur argent, de prendre des risques, de lancer des entreprises, de produire des richesses et de créer des emplois. Bérenger ne les a pas suffisamment convaincus, Ramgoolam les menace.

Celui qui saura persuader les investisseurs locaux ou étrangers que ce pays a encore un avenir, possède la «winning formula». Le reste est affaire d'ambition personnelle.

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