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Catherine Boudet et l?identité franco-mauricienne

24 juin 2007, 00:00

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Catherine Boudet et l?identité franco-mauricienne

Michèle Malivel a eu l?heureuse idée d?inviter le Dr Catherine Boudet à présenter, jeudi après-midi, à un public intéressé, réuni au Dodo Club, l?essentiel de sa thèse de doctorat sur « l?identité franco-mauricienne, une identité pollinisée ». Ce qui suit n?est pas un compte-rendu fidèle des propos de l?illustre conférencière, mais bien plutôt une tentative individuelle de réflexion sur ce thème, n?ayant pas davantage de valeur ni d?importance que toutes les autres pouvant se faire sur ce thème, que celle que vous vous ferez, tout en vous astreignant à lire les lignes qui vont suivre.

Cette remarque préliminaire ne veut en aucune manière dévaluer les mérites évidents de Catherine Boudet ni l?intérêt que peut et doit susciter sa thèse de 600 pages, courageusement et excellemment résumées pour notre bonheur en une dizaine de feuillets. Nous nous hâtons de préciser combien nombreux serons-nous de pouvoir posséder chez nous un document d?une telle valeur historique.

Aussi nous espérons de tout c?ur qu?il existe parmi nous suffisamment de mécènes assez intelligents pour comprendre qu?ils associeront à jamais leurs noms à notre gratitude éternelle s?ils prennent l?initiative d?obtenir de l?auteur la permission de publier, à Maurice, sa thèse lui ayant valu la mention très honorable à l?unanimité du jury, doublée de la rare précision : « Thèse pouvant être publiée telle quelle ».

Imaginons la joie indicible des privilégiés recevant, en fin d?année, en guise de cadeaux d?entreprise et au lieu de la sempiternelle caisse de whisky mauriciano-écossais, un exemplaire de l?édition de luxe de la thèse de doctorat de Catherine Boudet. Prouvons-nous que l?imagi-nation n?est pas morte dans notre pays.

Une identité qui varie sans cesse

Catherine Boudet retrace, dans sa thèse, l?histoire de l?identité franco-mauricienne. Elle prouve avec brio que cette identité varie sans cesse, en s?adaptant à des circonstances nouvelles et de ce fait différentes. Elle (l?identité) varie tellement qu?elle gagne en élasticité au point d?apparaître, au moment de la Rétrocession, aux antipodes de ce qu?on pourrait attendre d?un franco BCBG. Ce franco le plus hexagonal qui soit pouvait-il, même au nom des intérêts supérieurs de Sa Glorieuse et Fructueuse Majesté le Sucre, s?opposer localement à une requête de rétrocession de l?ancienne Isle de France à la France, et se rallier, non sans opportunisme, à cette nation de boutiquiers anglais, offrant, il est vrai, 90 shillings par hundredweight (cwt) de bon sucre roux, offre qui ne se refuse pas, il est vrai.

Mais de quel Franco parlons-nous ? Il se peut que Catherine Boudet ne se soit pas autant appesantie sur le Franco que sur le Mauricien. De quel Franco, en effet, s?agit-il ? Parlons-nous, par exemple, d?un inconditionnel de l?Ancien Régime, à l?instar d?un Saint-Félix ou d?un Grandpré, plus attaché à l?aristocratie et au monarchisme, au point de préférer vivre sous une monarchie, même anglaise, plutôt que de devoir vivre, en ci-devant, dans une Isle de France révolutionnaire, républicaine ou pire encore napoléonienne, au point de trahir sa mère-patrie gauloise, en indiquant, aux marins d?Abercrombie, le tour de passe-passe approprié pour pouvoir débarquer sans coup férir sur les côtes du Mapou ? Si ce n?est pas (cap) malheureux ! Cela ne fait rire personne en tout cas. Même sous cap !

Un parcours déjà tortueux

En réfléchissant bien, tout Franco, de sang ou de c?ur, se réfère aussi bien à Rabelais qu?à Tartuffe, à Louis XIV qu?à Jaurès, à un Saint-Simon ou à un Chateaubriand, qu?à un Verlaine ou qu?à un Villon, à un Napoléon ou à une Jeanne d?Arc qu?à un Talleyrand ou qu?à un Louis XVIII, à un Pétain qu?à un De Gaulle, à un Malraux qu?à un Renaud, à un Surcouf qu?à un Paul Cambon ? Mais plus fondamentalement encore peut-on être Franco sans détester cordialement l?Anglais et sa perfide Albion ?

N?espérons, bien sûr, aucun consensus sur la réponse à donner à cette question. Mais alors, s?il y a autant de Francos qu?il y a de Francos au monde, comme à Maurice, n?est-il pas vain de parler d?une unique identité franco-mauricienne. Et s?il n?y en a qu?UNE, qui la décrète ? Qui l?impose à tous ? Qui distribue les bons et les mauvais points ? Qui distingue les bons des mauvais sujets ? Le bon grain de l?ivraie ? Le noble du vilain ?

Et si l?identité franco-mauricienne devient ce corps flasque, s?arrondissant aussi mollement qu?un bambara (blanc plutôt que noir) à tous les angles qu?il rencontre, elle devient un moulin dans lequel tout le monde peut y circuler à son aise, une grande surface dans laquelle chacun promène son caddy et le remplit à sa convenance.

Catherine Boudet termine son exposé en faisant, à juste titre, comprendre, à son auditoire ou plus exactement à chaque membre de l?assistance (la France se divise par 60 millions d?habitants, dirait Pierre Daninos), que sa tâche d?historienne consiste à baliser les zigzags historiques de l?identité franco-mauricienne, apparaissant la plus consensuelle, au fil des ans, et que la leur commence désormais.

Il appartient, en effet, aux Mauriciens, se réclamant plus ou moins ouvertement de valeurs françaises, en supposant que celles-ci existent de façon endémique dans l?Hexagone que nous savons et qu?elles ne soient pas universelles, de poursuivre cette histoire cosmopolite et d?ajouter de nouveaux chapitres à son parcours déjà tortueux.

L?invitation de Catherine Boudet se fait quand nous devenons mondialistes, au moment où s?écroulent les murs de Berlin, les rideaux de fer et de bambous, quand disparaissent les antipodes et même les pôles, quand les banquises fondent comme glace au soleil du réchauffement planétaire.

Nous ne devenons pas mondialistes ou planétaires par conviction, mais par obligation. Nous voilà dotés de nouvelles technologies (plus particulièrement l?Internet et la télévision satellitaire) qui rendent obsolètes les progrès sinon les gadgets des années 1960 dont le transistor, le ciné-club, les avions affrétés, le Club-Med, les Nouvelles Frontières. Nous entrons dans l?ère de l?abolition de la distance géographique.

Dans quelle mesure pouvons-nous et devons-nous encore parler d?identité franco-mauricienne, mais aussi indo-mauricienne, sino-mauricienne, à l?heure où il est déjà question de tourisme spatial, de cryothérapie ? Ne ressemblons-nous pas à cet imbécile de Bernardin de Saint-Pierre prétendant « qu?il n?est de bon pain que celui cuit en France » ou encore à Du Bellay (balais) poétisant : « Plus me plaît le séjour qu?ont bâti mes aïeux,/que des palais romains? »

Une nouvelle humanité plus fraternelle

Nos identités ancestrales (aurait-on oublié, jeudi, au Dodo Club, de parler de ceux qui puisent leurs racines culturelles dans plusieurs identités ?) sont nos racines. Mais nous ne sommes pas des pommes de terre ni des cambares. Notre vocation est de transformer nos racines en autant de troncs, de branches, de rameaux, de tiges, porteurs des fruits les plus fructueux.

Ceux-ci pointent certes vers une nouvelle humanité plus fraternelle, car disposant d?une meilleure connaissance mutuelle. Nos enfants nous seront supérieurs en ce sens que, formés par nous, bien sûr, ils appartiendront à une humanité heureusement moins compartimentée et, de ce fait, moins sclérosée. Ils auront toutefois tort de faire fi de nos racines ancestrales qui continuent de nous procurer de bien tendres enrichissements culturels. Merci à Catherine Boudet de nous avoir si bien dessiller l?esprit et le c?ur.

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