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Capitaine de père en fils
Le salon des Valéran à Flic-en-Flac fleure bon la marine et les traversées en bateau. Sur les murs, plusieurs photographies de bateaux datant d?époques différentes. La plus ancienne étant, à n?en point douter, Le Valéran dont l?équipage a été sous les ordres du capitaine Frank Valéran, père de Jean Winifred et que l?aîné de ce dernier a su mener à bon port en Arabie Saoudite.
Sur une sellette au coin de la pièce, une maquette de bateau en bois noir est figée. Près des sofas, un imposant globe terrestre, éventré au niveau de l?Equateur, laisse entrevoir de précieux alcools. Sur un petit bureau, une pile de documents, notamment de nombreux passeports dont certains sont anglais.
Rien de plus normal car au moment où Jean Winifred Valéran prend la mer pour la première fois comme moussaillon, Maurice est encore une colonie britannique. Parmi tous ces papiers bien rangés, d?innombrables Certificate of Service and Conduct, délivrés à chaque fois que le marin Jean Winifred Valéran quittait un navire, et qui regorgent d?annotations d?excellence.
Le timbre de voix de notre interlocuteur surprend par sa douceur. Difficile de l?imaginer commandant un équipage qui comprend généralement quelques têtes brûlées. Et pourtant, il l?a fait des années durant.
C?est son père, Frank Valéran, capitaine de marine, qui lui transmet cette fascination pour la mer. Malgré ses absences, le père inspire non seulement son fils aîné mais les autres aussi. L?un d?eux est d?ailleurs capitaine au Danemark, l?autre bosco sur le Talbot IV.
Etant l?aîné des cinq enfants Valéran, Jean Winifred, qui doit absolument trouver du travail après sa School Certificate, opte naturellement pour la marine. A 16 ans, il embarque comme mousse sur l?AMV La Perle commandé par le capitaine Albert Langlois.
Comme tout nouveau venu, il est pris du mal de mer mais finit par s?habituer aux roulis. Il passe au grade de marin quand il rejoint le capitaine Cyril Nicolin sur le premier Mauritius qui ravitaille Rodrigues. Il se laisse débaucher par une compagnie norvégienne parce qu?il veut voir le monde.
Et c?est parti sur Tyrifyord qui le débarque en Grande-Bretagne. Là, il fréquente l?Ecole navale de Newcastle pour obtenir son brevet de second officier. Il travaille deux ans pour une compagnie israélienne dont la base d?opération est la Grande-Bretagne avant de se remettre au service de la compagnie norvégienne.
Le capitaine Nicolin, qui commande à l?époque le Belle-Etoile, lui rend visite à Londres. Il lui demande de rentrer au pays où ses services sont requis. Jean Winifred Valéran accepte et se retrouve second officier sur le Belle-Etoile et le Belle-Rive.
<B> ?L?OEIL À TOUT ET PARTOUT? </B>
Mais il a de l?ambition. Il retourne donc sur les bancs de l?Ecole navale de Newcastle pour un brevet de premier lieutenant. Une fois ce dernier obtenu, il reprend du service sur le Belle-Etoile en tant que chef officier, soit le second du capitaine. Après deux affectations sur des bateaux étrangers, il regagne l?Ecole navale de Newcastle dans le but de décrocher cette fois son brevet de capitaine.
A son retour au pays, il commande le Sirène qui fait du cabotage entre St.-Brandon et Rodrigues. Il subit son premier naufrage à 20 miles de l?Ile Ronde. «C?était horrible. Il était près de 5 h 30 quand un tuyau s?est cassé dans le moteur et le bateau a pris le fond. Le plus dur pour moi a été de perdre un homme, Roland le cuisinier, âgé de 65 ans, qui n?a jamais voulu lâcher le mât. Les huit autres membres d?équipage et moi, nous avons passé six heures dans l?eau avant d?être récupérés. On ne sort jamais indemne d?un naufrage.»
De toute sa carrière, le capitaine Valéran a fait le tour du monde à plusieurs reprises, voyageant sur 45 bateaux dont il a commandé une vingtaine. Outre ses qualités de leadership, les marins l?apprécient pour son sens de la justice.
S?il lui arrive d?émettre des avertissements et même de les inscrire dans le journal de bord, il les efface par la suite. «Pourquoi mettre une tache sur un marin quand on sait qu?elle sera indélébile ? J?étais juste mais jamais mou. J?avais l??il à tout et partout.»
Après son mariage avec Ginette et à la naissance des enfants, ses fréquents départs finissent par lui peser. La Public Service Commission cherche un directeur pour l?Ecole navale mauricienne, sis alors près du Square Guy-Rozemont à Port-Louis. Il postule et il est choisi. Il y reste 25 ans.
C?est sous sa direction que sont introduits les cours pour les pêcheurs. Il modifie aussi les règlements pour les marins, adaptant certains d?entre eux au contexte local. Il revoit les programmes à l?étude et organise même les examens dont ceux pour les matelots. Il estime qu?environ 2000 marins et pêcheurs ont été formés alors qu?il dirigeait l?Ecole navale.
Mais même si ses responsabilités le maintiennent à terre, lui permettant de voir grandir sa fille unique Priscilla, il s?arrange toujours pour effectuer une petite traversée, histoire de ne pas perdre la main. D?ailleurs, c?est au cours d?une de ces traversées qu?il enregistre son deuxième naufrage mais sans perte humaine cette fois.
«Je devais prendre l?Umbrina et me rendre à St.-Brandon pour récupérer un prévisionniste souffrant. Il n?y avait pas d?instruments de navigation à bord et la mer était démontée. Le bateau a échoué sur les récifs. Nous n?étions que quatre à bord. Même si personne n?est mort, voir couler son bateau, c?est un coup de poignard au c?ur !»
<B> NAUFRAGES INCONTOURNABLES </B>
Cela dit, le capitaine Valéran estime que les naufrages sont indissociables de la vie de tout marin. Même si ces accidents sont aujourd?hui minimisés avec tous les instruments de navigation sophistiqués dont on dispose.
L?année 1998 sonne le glas de son passage à l?Ecole navale car il doit se retirer. Il trouve tout de même le temps de choisir le terrain de Pointe-aux-Sables où se trouve maintenant la nouvelle Ecole navale inaugurée il y a peu. Mais retraite ne signifie pas arrêt de travail pour le capitaine Valéran.
Il reprend la mer avec plusieurs compagnies privées dont la Mechanical Fishing de Claude Talbot avec qui il travaille cinq ans. «Je suis resté sur le Talbot III à bord duquel j?ai eu un très bon second en la personne de Ghislain Albert. J?ai aussi travaillé sur le Hoing Siong II pour IKS Fishing jusqu?à fin 2003.»
Se sentant fatigué, le capitaine Valéran décide de raccrocher pour se la couler douce dans son bungalow de Flic-en-Flac. Mais en bon capitaine, il n?est pas insensible aux appels de détresse en tous genres. Quand il faut mener un navire à bon port, il accepte généralement la mission.
En début d?année, un bateau d?une compagnie malgache, qui a subi des avanies, doit être réparé dans le port. On le réclame pour superviser les travaux.
Pendant trois mois, il conduit de Flic-en-Flac à Port-Louis avant d?abandonner la partie. «Prendre une heure pour parcourir à peine 30 kilomètres, c?est terrible ! » Quand on a vogué aussi longtemps sur les mers quasi désertes du globe, cela peut effectivement peser?
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