Publicité

CÉCILE TSIN MÈRE COURAGE

30 juillet 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Aussitôt prévenue du début d?incendie à Grand-Bay Store, dimanche à l?aube, Cécile Tsin s?y rend immédiatement. « Je ne m?attendais pas à une telle désolation, confie-t-elle, la larme à l??il. Ce n?est pas les biens perdus ou le manque à gagner qui compte mais la valeur sentimentale du lieu. »

On comprend sa réaction car dans les moments les plus durs de sa vie et de l?entreprise, elle a toujours tenu bon. Celle que tous les habitants et les visiteurs réguliers de Grand-Baie connaissent comme Madame Laurent est restée simple malgré le chemin parcouru dans le domaine commercial. En effet, avec ses trois enfants elle possède outre le complexe du Grand-Bay Store les deux hypermarchés Super U.

Cécile porte des bijoux discrets et elle a « presque visité tous les pays du monde » lors de ses vacances annuelles. Mais quand elle est au pays, elle est fidèle au poste aux côtés de ses employés. Tantôt au rayon légumes, tantôt à la pâtisserie et même à la boucherie, bref là où elle peut prêter main-forte. «L?argent ne me dit rien qui vaille. Mo ti en zanfan mizer et mon kon gaigne. L?argent apporte certes le confort mais n?achète pas le bonheur. L?important pour moi, c?est la famille et qu?elle demeure surtout unie comme maintenant.»

Si la sexagénaire qui fait bien dix ans de moins n?est pas attachée aux biens matériels, c?est sans doute en raison des valeurs qui lui ont été inculquées durant l?enfance. Orpheline de père alors qu?elle n?était pas encore née, Cécile grandit en écoutant les conseils inspirés de sa grand-mère et de son oncle. Elle fréquente le couvent de Lorette de Port-Louis. Son temps libre, elle le consacre à la couture, une de ses passions.

Leur propriétaire, qui vit dans la même cour qu?eux, possède une immense volière qui attire nombre de visiteurs. Dont les Tsin, des commerçants venus directement de Chine s?établir à Maurice. Ils possèdent deux boutiques à Grand-Baie qui n?est qu?un village broussailleux. Ils n?ont qu?un seul fils, Laurent, et ils veulent lui trouver une épouse convenable. Ils remarquent Cécile, alors âgée de 17 ans. Laurent en a 30. Qu?importe la différence, la grand-mère de Cécile est d?accord et c?est sa volonté qui prime.

Cécile ne regrette pas ce choix car Laurent Tsin est «une crème d?homme». Après leur mariage, ils vivent à Grand-Baie. A l?époque, le Grand-Bay Store n?est qu?une modeste boutique située à l?endroit où se trouve actuellement le resto-bar Alchemy. Mais il a le quasi-monopole à Grand-Baie.

<B>LOIN ET GRAND</B>

Cécile ne s?occupe pas du commerce. Elle se contente d?asseoir sa réputation de couturière auprès de ceux qui y sont en villégiature. Devenus parents de trois enfants, Patrick, Pascal et Geneviève, les Tsin emménagent dans un local dix mètres plus loin que leur boutique. La force du nouveau commerce, rebaptisé Grand-Bay Store, c?est qu?on y vend aussi de l?essence.

Laurent Tsin voit loin et grand. En 1972, il fait construire des appartements sur Grand-Bay Store. Mais il meurt alors que son aîné, Patrick, n?a que 14 ans et que les travaux de construction ne sont pas encore terminés. Cette soudaine disparition est un choc pour son épouse. Ce n?est pas pour autant qu?elle peut laisser libre cours à son chagrin. Elle doit se décider : vendre ou conti-nuer le commerce ?

Pour ses enfants, elle opte pour le commerce. Puisant dans ses ressources, elle prend la relève de son mari au plus vite. Elle endosse les plus grosses responsabilités malgré l?aide de sa grand-mère et de son oncle. En un mois, elle obtient son permis de conduire afin de pouvoir se rendre chaque semaine, dans le petit van de feu son mari, à Port-Louis pour négocier des achats chez des fournisseurs.

Ces derniers sont surpris qu?une femme assure la relève mais ils n?en laissent rien paraître. Cécile, qui n?a que 30 ans sait se faire respecter. Au départ elle ne sait où donner de la tête mais au fur et à mesure, elle parvient à s?adapter. Son sourire affable et son sens du service font le reste. Et puis, il existe encore peu de boutiques au niveau de la concurrence.

Le grand chagrin de Cécile, c?est que Patrick n?a pu faire des études supérieures à l?étranger. «Quand il a terminé sa Form VI, il a dû venir me donner un coup de main dans le commerce.» Au fil des ans, leur situation financière s?améliore. C?est ce qui permet à Pascal d?aller étudier le génie électrique à Montréal, Canada, en 1981. Cécile craint que son cadet reste à l?étranger mais elle ne pipe mot. «Je crois en la liberté de choix de chacun. Il savait que je lui faisais confiance et il est revenu car il n?arrivait pas à s?adapter là-bas. »

<B>LES GRANDES MANOEUVRES</B>

C?est au retour de Pascal, en 1984, que les grandes man?uvres démarrent. Sa mère lui remet les rênes mais sans s?éclipser car elle n?est pas femme à rester sans rien faire. Les agrandissements s?enchaînent et le bâtiment devient ce qu?il était avant l?explosion. Seul hic : le manque de parking.

Les Tsin louent plusieurs parties du bâtiment à d?autres commerçants mais ils finissent par s?y sentir à l?étroit. D?où l?idée du Super U et d?une immense aire de stationnement sur le chemin Vingt-Pieds. Certains leur conseillent de fermer et de vendre le bâtiment du Grand-Bay Store mais Cécile n?est pas d?accord. «J?ai toujours refusé car un pan de ma vie est là-bas. Pascal n?avait que six mois quand nous y avons emménagé et Geneviève y est née. D?ailleurs, ma machine à coudre s?y trouve encore. C?est la source de tout, la fondation.»

Chez Super U, Cécile passe de rayon en rayon car elle est «polyvalente grâce à l?expérience acquise » mais elle ne manque jamais d?aller faire un tour au Grand-Bay Store. Des rumeurs tendent à faire croire que les Tsin se sépareraient du Super U de Belle-Rose, dirigé par Patrick. «Ce ne sont que des rumeurs. L?établissement de Belle-Rose marche bien malgré un marché différent de celui de Grand-Baie.»

Cécile souhaite que Grand-Bay Store renaisse de ses cendres mais son cadet n?est pas du même avis. Elle préfère s?en remettre aux assureurs. «Après nous prendrons la décision en famille. Je ne crois pas qu?on vendra. On va sans doute reconstruire? »

Malgré la perte de son mari, Cécile s?estime une femme comblée entre ses enfants et ses six petits-enfants. «Je suis heureuse et bien dans ma peau. Si je meurs demain, je n?aurai aucun regret. »

Publicité