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Bénéfice du doute
C?est un pays qui aime bien le procès des victimes. On se souviendra du cas de Sandra O?Reilly. Il aurait suffi d?un rien pour que cette femme ne soit condamnée à toute une vie de calomnie et d?infamie. On n?est pas encore là dans le cas de Linley Savriacooty. Au contraire selon certains avis, cette femme ne serait qu?une fabulatrice. Mais. Quand bien même ce serait le cas. Même si Linley Savriacooty pourrait être tout sauf une victime. Même si c?est elle la coupable. Même?
Bref, c?est tout simple. L?opinion publique ne peut jeter l?opprobre sur elle. Comme tout citoyen de ce pays, elle doit jouir du bénéfice du doute aussi longtemps qu?elle n?est pas trouvée coupable par une cour de justice. Pour l?instant, c?est une certaine opinion, subtilement manipulée par des voix officielles, qui se pose en procureur pour porter à nu cette femme. Et au nom de quoi ? Au nom d?une vie dissolue qu?elle aurait menée. Au nom d?un mari qui se désolidarise d?elle. Au nom d?une morale populaire qui n?a toujours pas appris ses leçons. Au nom d?une société qui pratique le révisionnisme à tout bout de chemin. Souvenez-vous, il y a à peine quelques semaines, cette société était scandalisée en découvrant des jeunes filles se livrant à des ébats pornographiques sur des téléphones cellulaires. Depuis ? C?est déjà comme si le problème n?existait plus.
Experte en thérapie de l?oubli, l?opinion publique a pris aujourd?hui pour cible Linley Savriacooty. Nous le répétons, il ne s?agit pas ici de défendre l?indéfendable ou de prouver la culpabilité de qui ce soit. Il est simplement question de remettre les choses dans leurs justes perspectives. Un fait divers qui devient une affaire nationale révèle un malaise plus profond qu?on ne le croit. Le drame, le véritable drame, est ailleurs. Dans cette société malade de ne pas avoir de convictions. Malade de vivre dans l?accessoire et qui se trouve des vertus cathartiques dans le persiflage des uns et des autres et, assez souvent, des plus vulnérables.
La morale collective nous commanderait pourtant à plus de circonspection et de modération. Sinon c?est la folie qui s?installe. Pas du genre de celle dont certains estiment que Linley Savriacooty souffre. Mais une forme de folie bien plus grave où s?insinuent l?intolérance et un archétype social souffrant de névrose obsessionnelle. L?île Maurice s?en passerait bien. Sauf que la culture du silence ou du soupçon encourage ce type de comportement.
«Juger est quelquefois un plaisir, comprendre en est toujours un», disait Henri de Régnier. Pourrions-nous un jour cesser de juger pour commencer à comprendre ? Pour cela, il faut être doté d?outils d?analyse appropriés. Ce dont nous ne disposons pas. Autrement, on aurait eu d?autres réflexes à l?égard de Linley Savriacooty. Le schéma des réactions en témoigne. Solidarité vis-à-vis d?une femme. Peur de dérive sectaire. Désolidarisation à la suite d?un début de doute. Enfin la confusion totale. Ce sont autant de réactions qui participent des lieux communs dont nous sommes férus.
Une société qui a pris l?habitude de juger et de condamner à tort et à travers est appelée désormais à apprendre à comprendre. Autrement, nous serions réduits à la reproduction de nos pulsions les plus primairement sectaires et à des comportements qui confinent à l?ubuesque.
Quel est le lien, pourrait-on être tenté de demander, entre Linley Savriacooty et la recherche épistémologique sur l?être mauricien ? C?est une même histoire. C?est la même société qui produit cette femme et ses contempteurs. C?est une histoire au-delà des individualités. C?est du dysfonctionnement d?une société qui, telle une sangsue, nous éloigne irrésistiblement de la raison et accélère notre chute vers la médiocrité.
Comprendre Linley Savriacooty, c?est comprendre une partie de la société mauricienne. Après, on aura tout le temps de juger et condamner. Soit tout le temps pour assumer notre impuissance !
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