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Bojer en mission à Agaléga et aux Comores
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Bojer en mission à Agaléga et aux Comores
Au début de 1835, Wenceslas Bojer peut reprendre ses expéditions scientifiques dans les îles de l?océan Indien. En mars de cette année, il se rend ainsi à Agaléga à bord du Solide, une barque de 60 tonnes, méritant amplement son nom. La traversée de neuf jours est pour le moins houleuse et sera la cause, pour le botaniste navigateur, d?un mal de mer prolongé.
Agaléga représente un grand intérêt botanique pour Bojer, en raison de sa position centrale au milieu de l?océan Indien et des hauts fonds qui l?entourent. Mais l?île, ou plus exactement les deux îles guéables à basse marée, est exploitée depuis près de trois décennies quand elle reçoit la visite de Bojer. Cela veut dire qu?une partie appréciable de la forêt indigène et primitive a déjà cédé la place à des cocoteraies et à des plantations de filaos.
Bojer séjourne deux mois à Agaléga et en profite pour étudier à fond la végétation locale. Il répertorie 150 plantes florifères. Ses recherches sont particulièrement précieuses dans la mesure où elles permettent d?évaluer le caractère changeant d?une végétation primitive quand elle doit faire face à une exploitation agricole à grande échelle. Ses études portent plus particulièrement sur le bois feu (Guettarda speciosa), un arbre d?un à huit mètres de haut, de 15 centimètres de diamètre et aux fleurs blanches odorantes, le tatamaka de Madagascar (Calophyllum inophyllum), espèce largement répandue sur les côtes tropicales asiatiques et indocéaniques, le bois mapou propre à Agaléga (Pisonia grandis), arbre assez rare pouvant atteindre sept mètres de hauteur.
Plus importante est la découverte à Agaléga de l?orchidée Disperis tripetaloides, petite espèce terrestre aux feuilles vert sombre, marquées de nervures roses ou blanches, violet sombre en dessous, aux sépales rosés et aux pétales aux taches violet foncé. Il pourrait s?agir de l?unique espèce d?orchidée propre à Agaléga.
Les notes scientifiques de Bojer concernant Agaléga sont longtemps considérées perdues jusqu?à ce que Louis Bouton les retrouve et les publie dans les transactions de 1871 de la Société royale des arts et des sciences. La liste des plantes étudiées par Bojer, à Agaléga, est reprise par Lionnet en 1924. Peu après son voyage dans cette île, Bojer a l?occasion de se rendre aux Comores. Les conflits incessants entre des commerçants arabes et les tribus sakalaves du Nord-Ouest de Madagascar nécessitent l?envoi d?une mission de pacification. Le capitaine Sir Henry Ducie Chads doit la diriger. Il connaît bien la région et a, entre autres, participé au combat naval du Grand-Port, en août 1810.
Bojer doit servir d?interprète. Cela ne l?empêchera pas de revenir à Maurice avec une précieuse collection de graines, semences, dessins, recherches, descriptions de la flore comorienne et plus particulièrement celle de l?île d?Anjouan. En reconnaissance des relations amicales qu?il noue avec le capitaine Chad, il donne son nom à une nouvelle espèce de légumineuses (papilionoideae) à corolles à cinq pétales et dont les fruits sont des gousses bivalves. Chad est, en 1835, le commandant naval à Maurice. La science lui est redevable de la découverte de 400 espèces de plantes nouvelles, précisent Joseph Guého et Guy Rouillard dans leur encyclopédie, Les plantes et leur histoire à Maurice, p. 230. Cordemoy signale, en 1895, que Bojer a l?occasion de visiter la Réunion vers 1837, mais rien ne confirme qu?il en est ramené des spécimens.
L?industrie sucrière fait l?objet des plus grands soins de Bojer. À son arrivée à Maurice, l?île en produit seulement 10 000 tonnes annuellement. Ce nombre sera décuplé au moment de sa mort. Imaginons l?île Maurice produisant, d?ici 2041, cinq à six millions de tonnes de sucre et nous aurons une idée de la transformation agricole à laquelle assiste Bojer pendant les 35 ans qu?il passe à Maurice. Il assiste à la création de la Chambre d?agriculture (qui omet de célébrer le 150e anniversaire de sa fondation en 2003). Entre 1821 et 1856, la vapeur remplace l?eau comme la force motrice actionnant les 250 usines sucrières de Maurice.
Entre-temps, la Société d?histoire naturelle divise ses activités et recherches en plusieurs catégories (météorologie, botanie, zoologie, minéralogie, géologie). Elle crée également une section agricole et d?économie rurale, confiée aux soins d?un comité agricole, auquel Bojer consacre la plus grande partie de son temps. Le secrétaire Louis Bouton le reconnaît quand, dans le 12e rapport annuel de la société, il signale que ?les travaux les plus importants en agriculture appliquée aux arts industriels sont dus à Bojer?. Il ajoute : ?Vous savez tous les efforts qu?il fait pour améliorer les produits de la canne à sucre et simplifier en même temps la mode de fabrication du sucre?.On attribue ainsi à Bojer d?importantes études d?une maladie affectant les cannes grandporiennes, en 1848, maladie qui pourrait être la gommose. D?autres expériences ont trait aux meilleures espèces de chaux pour clarifier le jus de canne ou encore les meilleures applications de fumier et de fertilisants.
Il aura plus particulièrement l?occasion d?étudier le borer, un insecte néfaste à la canne à sucre et introduite vraisemblablement avec une plante originaire de Ceylan (Sri-Lanka). Les larves de ce lépidoptère creusent des galeries dans la tige des cannes. On distingue le borer ponctué du borer rose et du borer blanc. En novembre 1848, le gouverneur Gomm expédie une goélette du gouvernement, l?Elizabeth, à Ceylan pour y embarquer des boutures de cannes. À l?arrivée, on les trouve malsaines et impropres à la culture, en raison de la présence de chenilles ?troueuses? à l?intérieur des tiges. Malgré l?interdiction de les planter, des boutures sont enlevées du pavillon de la douane ou recueillies par un côtier du Nord, après avoir été jetées en haute mer. Le fait est que des boutures condamnées sont plantées illicitement.
Dès 1850, le capitaine West, propriétaire de The Vale, Rivière du Rempart, signale l?apparition du borer dans ses champs de cannes à sucre. Plus tard, Jean Vinson émet la thèse que le borer affectant la canne à sucre à Maurice, ressemble davantage à celui de Java qu?à celui de Ceylan. L?entomologiste John R. Williams conclura cependant que l?on ne peut écarter aussi facilement l?origine srilankaise du bojer découvert à Maurice et que la thèse srilankaise demeure valable. Notre prochaine et dernière chronique sera consacrée aux dernières années de Wenceslas Bojer à Maurice.
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