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Blair sous haute tension

23 juillet 2003, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La polémique rebondit entre les autorités et le service public britannique. Le suicide de David Kelly crée un immense traumatisme en Grande-Bretagne. Après Tony Blair, menacé samedi d?une grave crise politique, la BBC se retrouve dans la tourmente. La BBC et son journaliste vedette, Andrew Gilligan devront s?expliquer dans le cadre d?une enquête confiée à un haut magistrat.

Le débat sur la réalité de l?arsenal de Saddam Hussein continue à faire rage aux Etats-Unis. Le président George Bush étant critiqué sur l?utilisation des autres dossiers de ?preuves?.

La BBC est emportée par le scandale

?La BBC se bat pour sauver sa réputation.? La une du Times datée du 21 juillet souligne la grave crise que traverse la BBC après la révélation, faite dimanche, que l?expert en désarmement du ministère britannique de la défense, David Kelly, était bien sa ?source principale? dans la polémique sur la guerre en Irak. ?Ces dernières semaines, nous nous sommes efforcés de protéger l?identité du docteur Kelly, conformément à notre devoir de confidentialité. A la suite de son décès, afin de mettre un terme aux spéculations, il nous est apparu désirable de diffuser cette information le plus rapidement possible.?

Richard Sambrook, directeur de l?information de la BBC, a lu ce communiqué devant les caméras, après avoir reçu le feu vert de la famille du défunt. Le suicide de David Kelly, retrouvé mort vendredi 18 juillet, provoque un immense traumatisme en Grande-Bretagne.

Et la BBC se voit contrainte à des mesures exceptionnelles. Pour la première fois depuis sa création en 1937, elle a ainsi choisi de révéler le nom de l?une de ses sources d?information. Plus qu?une entorse aux valeurs sacrées de l?institution ? objectivité, précision, fiabilité, indépendance d?esprit ? il s?agit d?une révolution. La Beeb est contrainte de reconnaître que le scientifique, spécialiste reconnu des armes de destruction massive irakiennes, a été l?unique source de l?information, diffusée le 29 mai, par le chroniqueur militaire de la chaîne publique, Andrew Gilligan. Sur la foi de ce témoignage, le journaliste d?investigation a accusé Downing Street d?avoir leurré l?opinion publique en ?gonflant? la menace que représentait le danger d?une attaque irakienne avec des armes chimiques ou biologiques.

Andrew Gilligan va devoir remettre ses carnets de notes à Lord Hutton, le haut magistrat chargé par Tony Blair de l?enquête judiciaire sur l?affaire Kelly. Sa consoeur, Susan Watts, qui, après avoir rencontré l?expert, a emboîté le pas dans le cadre d?une enquête diffusée les 2 et 4 juin sur BBC2, fera de même. Par ailleurs, la réputation d?excellence de Today Program ? l?émission-phare de Radio 4, à laquelle collabore M. Gilligan ? menace d?être ternie.

Climat politique empoisonné

Robert Taylor, député conservateur de la circonscription de l?Oxfordshire dans laquelle résidait David Kelly, exige la démission immédiate du président de la BBC, Gavyn Davies, et de son directeur général, Greg Dyke. ?Je pense que la BBC est responsable de sa disparition, affirme le parlementaire. Si cette déclaration avait été faite avant son suicide, je pense qu?il ne serait pas mort.? De l?avis général, la couverture par la BBC de la guerre en Irak a été exemplaire par son dynamisme et son ton incisif.

Même si les dépêches de Bagdad ont parfois choqué Tony Blair et la presse populaire de droite, qui l?ont traitée de ?vendue à Saddam Hussein?, la BBC a su maintenir ses exigences de qualité. Lors du conflit, les téléspectateurs ont d?ailleurs plébiscité le service public, qui a battu à plate couture ses rivaux du secteur privé. La fin des hostilités a fait rebondir la polémique sur le bien-fondé de l?engagement du Royaume dans la guerre en Irak.

Le 22 mai, Andrew Gilligan rencontre David Kelly au bar d?un hôtel proche du ministère de la défense, pour discuter du dossier des armes irakiennes. Les deux hommes évoquent le rapport rendu public par Downing Street en septembre 2002. Le 29 mai, Andrew Gilligan accuse le gouvernement d?avoir rendu ?plus sexy? ce rapport en ajoutant, contre l?avis des services de renseignement, l?indication selon laquelle le régime de Bagdad pouvait déployer ?dans un délai de 45 minutes? des armes de destruction massive.

Après le Today Program, Andrew Gilligan revient à la charge dans l?hebdomadaire conservateur Mail on Sunday. Il affirme que son informateur lui a révélé le nom de l?auteur de cette manipulation : Alastair Campbell, le directeur de communication de Tony Blair. Downing Street et le ministère de la défense démentent ces révélations. Alastair Campbell exige des excuses de la BBC, qui refuse. Les relations entre l?équipe au pouvoir et la chaîne s?enveniment, empoisonnant le climat politique. La commission des affaires étrangères de la Chambre des communes lave de tout soupçon le bras droit de M. Blair.

Lors de son dernier point de presse, le Premier ministre refuse systématiquement de donner la parole aux journalistes de la Beeb. La polémique enfle, certains suggérant même que la vénérable maison devrait être simplement privatisée.

Entre-temps, David Kelly a informé le ministère de la défense de son entretien ? non autorisé ? avec le journaliste. Alors que l?anonymat lui avait été promis, son nom est jeté en pâture aux médias par le ministère de la défense. Sa comparution forcée, le 15 juillet, devant la commission d?enquête parlementaire traumatise cet homme timide, le conduisant à se suicider trois jours plus tard en s?ouvrant les veines dans une forêt située à proximité de son domicile.

Cette catastrophe pose des questions extrêmement importantes sur l?administration du service public, sa crédibilité, voire son avenir en tant que chaîne d?Etat financée par le contribuable.

?La controverse permet au travailliste Gerald Kaufman, président de la commission de la culture, des médias et des sports de la Chambre des communes, de relancer sa campagne visant à placer la BBC sous la tutelle de l?Ofcom, le nouveau régulateur des télécoms. Ses détracteurs accusent l?actuel organe de surveillance de la BBC, le conseil des gouverneurs, qui a servi de modèle à la Haute Autorité française, de ne pas avoir joué son rôle de gardien de la charte. Le 7 juillet, ce cénacle de sages avait, en effet, apporté son soutien unanime dans l?intérêt du public? au journaliste et à l?état-major de l?organisme public.

Marc ROCHE

© Le Monde 2003 distribué par The New York Times Syndicate

Gilligan au banc des accusés

?You Rat?. Le tabloïd Sun ne rate pas une occasion de prendre la BBC dans le collimateur. Son journaliste Andrew Gilligan est ainsi traité de ?rat?, lundi 21 juillet, à la ?une? du plus gros tirage de la presse britannique pour avoir répété, qu?il n?avait en rien déformé les propos du scientifique David Kelly. Au banc des accusés après le suicide de l?ancien expert en désarmement, le chroniqueur militaire de Radio 4 joue, il est vrai, de la bonhomie comme d?un camouflage.

Gare aux généraux ou aux fonctionnaires qui se perdent dans ses filets. Ce transfuge de l?hebdomadaire conservateur Sunday Telegraph a été recruté, il y a quatre ans, par le producteur de l?émission phare Today Program, diffusée le matin sur Radio 4, et a sorti scoop sur scoop. Les révélations sur la vente illégale de mines antipersonnel, sur l?absence d?armes de destruction massive irakiennes ou sur les carences de l?équipement des soldats britanniques lors du conflit du Kosovo lui ont valu de solides inimitiés, tant à Downing Street qu?à l?état-major.

?Pour montrer notre bonne volonté, on a continué à prendre ses appels malgré ses nombreuses erreurs?, insiste un porte-parole du ministère de la Défense. Sous couvert d?anonymat, de nombreux informateurs lui font confiance. Avec ses 100 kg, son crâne chauve et ses fines lunettes, ce quadragénaire à la force et au souffle de taureau masque pourtant une redoutable finesse. Avec son enthousiasme et son individualisme forcené, Andrew Gilligan incarne un second souffle, celui d?une BBC plus agressive face à la concurrence des chaînes du câble comme Sky News ou CNN. Incarnant le journalisme d?investigation, il irrite au plus haut point la vieille garde des présentateurs vedettes de la BBC.

Attachés à un style plus classique, ces derniers ont mis en garde la direction contre de possibles dérapages. Andrew Gilligan n?a que faire des règles de déontologie internes qui exigent une triple vérification de toute information. Il est toutefois encouragé dans cette voie par sa hiérarchie. Aujourd?hui, cet homme d?appétit et de coffre doit toutefois répondre de l?un des plus gros scandales qu?a connus la BBC.

Le mort et le mensonge

LA GRAVE crise politique qu?affronte le Premier ministre britannique ne trouve pas son origine dans la mort de David Kelly, l?expert britannique en désarmement, mais dans le mensonge de son gouvernement sur les armes de destruction massive de l?Irak.

Que les proches de Tony Blair essaient de détourner l?attention du public sur la tragédie de cet homme est compréhensible, mais cela ne doit pas effacer l?essentiel : le gouvernement britannique n?avait pas les preuves qu?il prétendait avoir, notamment dans le fameux rapport publié en septembre, sur l?existence, le type et le danger des armes de Saddam Hussein.

Les buts de la guerre en Irak étaient multiples, notamment de mettre fin aux souffrances du peuple irakien et de ?remodeler? le Moyen-Orient à partir d?un Irak devenu démocratique.

Mais le premier mobile mis en avant par les coalisés était bien celui du danger de Saddam Hussein pour ses voisins et pour l?ensemble de la planète et celui de ses liens supposés avec l?organisation terroriste Al-Qaida, alors qu?aucune information précise et solide ne venait étayer cette menace.

Rapport bel et bien faussé

Trois mois bientôt après la fin de la guerre, rien n?a été trouvé en Irak, malgré les gros moyens mis en oeuvre, et s?accumulent au contraire les preuves de manipulations et de falsifications ou de coupables négligences des deux gouvernements. Il en est ainsi d?informations sur l?achat par Saddam Hussein d?uranium au Niger.

En mai, citant un informateur proche du ministère de la défense de Londres, un journaliste de la BBC, A ndrew Gilligan, affirmait que les conseillers de Blair avaient été poussés à rendre le rapport de septembre ?plus sexy?, en y écrivant notamment que l?Irak pouvait déployer ses armes chimiques et bactériologiques ?en moins de quarante-cinq minutes?.

Les amis de Blair ont beau mettre en doute le travail d?Andrew Gilligan et accuser la BBC de mener depuis le départ une ?campagne? contre la guerre en Irak, il reste que l?équipe Blair semble bel et bien avoir faussé un rapport officiel. Tony Blair a chargé Lord Hutton, l?un des plus hauts magistrats du royaume, d?une enquête sur la mort de David Kelly : elle devrait être complète sur le dossier des armes.

On déplore de la même façon le fonctionnement de la Maison-Blanche. Sans consulter la CIA, qui avait des doutes sur la véracité du rapport britannique et le déploiement des armes irakiennes ?en quarante-cinq minutes?, l?équipe Bush a repris ces assertions et les a écrites dans un discours du président. Bill Clinton a fait l?objet du harassement des républicains pour avoir menti sur le sexe. Serait-il, aux Etats-Unis, moins important de mentir sur les mobiles d?une guerre.

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