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Bernard Payet, un poète à l?ombre des mots

4 avril 2004, 20:00

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?DANN lonbraz le mo, est le premier recueil de poèmes du Réunionnais Bernard Payet, auteur connu pour ses textes écrits pour le groupe Ziskakan. Si les poèmes sont écrits tantôt en français tantôt en créole réunionnais, c?est parce l?auteur se considère bilingue : ?Ecrire en créole est pour moi une revendication identitaire pour sauvegarder la langue?, affirme-t-il. Qu?il s?agisse de créer des vers en français ou des vers en créole, ce que cherche le poète c?est avant tout le refuge dans le langage, c?est-à-dire, ?se mettre sous la protection des mots?, comme le signifie le titre.

On ne comprend une poésie que lorsqu?on arrive à percer l?être du poète et le secret qu?il renferme. Et cet être se laisse mieux dévoiler lorsqu?il entre en confrontation avec lui-même, autrement dit lorsqu?il se dédouble. Le contraste entre son moi authentique et son ?autre moi? qui se dégage alors, éclaire le lecteur sur son état d?âme et donne un sens à ses vers. Lire la poésie de Bernard Payet, c?est se laisser prendre au piège si on ne commence pas par aller à la découverte de ce moi profond, cet esprit qui lui souffle les mots ? d?autant plus que le poète tend à brouiller les pistes qui mènent de l?écriture à lui.

Toutefois, si toutes les voies remontent nécessairement à la source, chez notre poète réunionnais, celle qui conduit à son moi profond est très certainement, comme l?indique le titre même, ?L?autre moi?, ce poème dans lequel, entre ?les mots qui se fanent?, émerge une image de lui en tant que poète affligé, tourmenté et languissant : ?Je suis le repentir d?une âme en sacrifice?. C?est de lui-même en tant que poète maudit qu?il parle lorsqu?il parle d?autres choses. Mais il n?est pas nécessaire d?aller chercher ailleurs, dans les non-dits et les implicites, ce qui est donné ici explicitement. Il suffit pour cela de songer à la place qu?occupe le ?je? du poète dans ce recueil. De ses vingt-huit poèmes en français, seuls trois marquent son absence alors que dans les vingt-cinq autres le pronom assure sa propre permanence. Dès le premier vers, la majorité des poèmes s?ouvrent sur le ?je? ? si celui-ci n?est pas déjà présent dans le titre même ? ou sur une de ses variantes pronominales. Parfois sa présence est soupçonnée dans les pronoms génériques ?nous? et ?vous?.

Mais la prédominance du moi dans ses vers a une autre fonction que celle du dévoilement de soi. Ici, le poète ne se donne pas. Là où il le fait, c?est à travers l?ambivalence de son don d?ubiquité. Cette présence signifie donc qu?il se cherche lui-même, dans la transparence du ?je?, par-delà sa poésie et dans la souffrance. ?Je pleure, même endormi, quand je ne perçois plus/ce que je suis pour moi et ce que ?moi? veut dire.? Du coup, sa poésie devient une fenêtre qui, paradoxalement, s?ouvre sur l?intériorité : l?objet à voir, c?est ?soi-même comme un autre? ? pour emprunter un titre de Paul Ric?ur. Le contemplateur se fait objet contemplé à ses propres yeux. Même lorsque sa poésie s?ouvre sur l?extérieur, c?est toujours pour se voir. Car dehors, il est lui-même le passant qu?il s?amuse à épier de l?intérieur : ?Je reste là, des heures, à être mon passant.? La poésie devient alors ce moyen grâce auquel ?je regarde ma vie couler sous ma fenêtre?.

Mais que cherche-t-il à atteindre en faisant de son moi un objet de méditation si ce n?est pas ce à quoi ce même moi tient le plus : le souvenir ? C?est-à-dire la source de ces plaisirs disparus mais enviés, de ce temps révolu mais recherché, et sur laquelle il fonde l?interrogation poétique : ?et à m?interroger quant à mon souvenir?. De même que toute sa poésie est liée à son autre moi, son souvenir évoqué est lié ici à son autre moitié : ?J?ai le souvenir d?une femme assise? de ma femme assise? de ma femme nue.? Evidemment, on ne pouvait que s?en douter. D?ailleurs qui dit souvenir, dit la belle époque, celle où ?j?avais un bel amour?, celle où ?une femme enfin! me prend par la main?. Autrement dit, c?était l?époque du tout repos, où il pouvait s?endormir ?sur son ventre essoufflé?, ou ?en (ses) poings?. C?était l?époque où la quête de l?autre avait pour finalité celle de soi. Car, c?est dans la possession absolue de l?autre qu?il peut se faire être, qu?il peut ?mieux (se) devenir?.

La vie passée devient alors la vie rêvée, coulée de lave poétique qui se fait structure structurante. Mais ce qu?elle donne, cette structure, a pour fondement un mirage. Le passage du temps, par le fait même qu?il est déconstruction par nature, opère alors une désillusion : ?et puis je m?aperçois que je n?étais qu?un jeu?. La mise en interrogation, le ?dites-moi pourquoi?? en vue d?atteindre une certaine compréhension dans son rapport à l?autre, et par conséquent au monde ? puisqu?un seul être me manque et tout est dépeuplé, pour reprendre Alfred de Musset ?, devient une mise en doute : ?Est-ce bien le monde en lequel je crois ?? Le voici poète maudit, le voilà ?amant perdu?. Le moi se meurt : ?je meurs de ce temps que l?on m?a donné?. Son ?ombre a disparu, effacée par le vent?. Son être perd de sa substance. A présent on comprend pourquoi le moi dont il est question tout au long de sa poésie est un moi qui ne se donne pas, qui n?est pas palpable. Il devient intemporel : ?l?homme que je raconte n?a plus d?âge déjà.?

Loin de ce temps où ils étaient ?si beaux ces matins étourdis?, où il a cru ?au beau destin d?amour?, le poète aujourd?hui ?porte un silence à (ses) paupières? et ?marche les pieds nus pour mieux (se) revenir?, mais reste déterminé dans sa quête de soi : ?Je veux choisir ma route aussi longue soit-elle / et voyager toujours pour mieux me conquérir.? Même si quelque part au fond de lui-même, si refoulée soit-elle, cette idée de se ranger à l?ombre des mots montre qu?on n?élimine point l?angoisse existentielle qui fonde une poésie et qui fait de cette vie présente une condamnation de toutes vies à venir : ?serais-je encore soumis au-delà de la vie/A la vindicte haine de ceux qui m?ont jugé ?? Qu?importe ! Même s?il lui reste cette ?absence enfin de tout pour mieux se souvenir?, il faudra bien un jour partir. Mais alors, ?qui éteindra la lampe ??

Bernard Payet, Dann lonbraz le mo, Editions Ziskakan, Rs 280, disponible au Caudan Bookcourt.

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