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Bangkok Dangerous L?univers d?un tueur à gages

8 janvier 2004, 20:00

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En ce début d?année, alors que les bons sentiments et les meilleurs v?ux sont de rigueur, on pouvait préférer ce voyage auquel nous conviaient les frères Oxide et Danny Pang. Un voyage à Bangkok, mais dans un univers très éloigné des images véhiculées par les dépliants touristiques, puisque Bangkok Dangerous nous emmène au c?ur même de l?univers d?un jeune tueur à gages. En plus de gagner sa vie en assassinant des gens, ce jeune homme, Kong (Pawalit Mongkolpisit), a aussi une autre particularité : il est sourd et muet.

The Eye, deuxième film des frères Pang, n?aura pas manqué d?impressionner les (vrais) cinéphiles. Bangkok Dangerous, sorti en 1999, est leur tout premier long métrage et celui-ci présente bien les bons et les mauvais aspects, d?un premier ouvrage.

Oxide et Danny Pang sont frères jumeaux nés à HongKong (en 1965). Avant 1999 le premier a fait une carrière de coloriste alors que le second était monteur. ??Bangkok Dangerous est avant tout, et c?est son grand défaut, une démonstration de tout ce qu?un monteur et un coloriste savent faire ensemble. Comme on dirait dans une cour de récré, ils ?tâtent?, connaissent toutes les bidouilles?? commente un critique. Ce qui est vrai; mais en même temps, on ne peut s?empêcher d?admirer non seulement la maîtrise des co-réalisateurs dans leurs spécialités respectives, mais aussi l?intelligence avec laquelle leur film est construit autour de ces qualités.

Visuellement, ils ont un style dense et flamboyant qui repose principalement sur le montage. Ce qui leur permet de donner à ce film un rythme qu?on ne retrouve qu?au cinéma, un peu comme chez John Woo. Une séquence illustre bien ce propos, et certains ont même avancé qu?elle mérite à elle seule le déplacement. C?est cet assassinat vu à travers les yeux d?une petite fille à la terrasse d?un immeuble. L?enfant a vu le tueur perché en haut de l?immeuble d?en face, elle a vu l?arme du tueur, elle a aussi vu la cible dans la rue, en bas de chez elle et le tueur l?a vue ? ils ont même échangé un regard très brièvement et de très loin.

Sans trémolo dans la musique ni aucun dialogue, rien que par une succession d?images parfois très brèves mais allant droit but, on voit comment la petite fait le lien entre ce qu?elle voit et le bonhomme qu?on voit s?écrouler en descendant de sa voiture. On pourrait citer d?autres moments, même si ceux-là sont juste très réussis, et de belles trouvailles, aussi. Exemple : le gangster qui se fait descendre dans les toilettes; scène vue du plafond et filmée en infrarouge par une caméra de sécurité, on en a l?impression. C?est tout au début, et juste après, il y a le générique qui défile en lettres incandescentes sur une flaque de sang qui n?arrête pas de s?étendre sur le carrelage.

Plus tard dans le film, on revoit la scène, comprenant ce qui a amené ce malfrat à se faire exécuter. On comprend aussi que toute la scène était en fait vue par un lézard au plafond. Ou encore le moment où le tueur étant lui-même devenu une cible revoit tous ces meurtres commis de sa propre main. Défilé d?images en noir et blanc, comme sorties d?un document d?archives: aucune prouesse ni trouvaille, à proprement parler, mais cela évoquait presque la légende de Saint Julien l?Hospitalier hanté par ses souvenirs de carnages.

Le cinéma des frères Pang est effectivement un cinéma basé sur des effets et on comprend que, pour ce premier film, les réalisateurs aient d?abord voulu démontrer qu?ils possèdent une solide technique ; à moins qu?ils n?aient voulu tout simplement se faire plaisir comme pour The Eye, aux dires de certains.

Certains pourront à juste raison s?en irriter, mais force de reconnaître que ces effets ne sont pas tous gratuits. Par exemple, l?enfermement émotionnel du personnage principal est bien dépeint. C?est un garçon solitaire depuis la petite enfance, parce que rejeté de tous et qui n?a pour seuls amis qu?un autre tueur, Jo (Pisek Intrankanchit) celui qui l?a formé et pris sous sa protection et une prostituée, Aom (Patharawarin Timkul).

L?univers des sons lui est totalement étranger, comme l?était celui de l?image pour la jeune fille dans The Eye, et, comme la lumière pouvait être agressive dans cet autre film, ici ce sont les sons qui font mal. Curieuse façon de faire ressortir l?absence d?un repère pour un personnage du film, que de souligner si agressivement la présence de ce même repère à l?intention du spectateur, mais c?est très efficace.

Il y a aussi cette façon de promener à travers la caméra, le regard (toujours triste) du personnage quand ce qu?il essaye de comprendre ce qui se passe ou ce qu?on lui dit ; l?idée étant de nous mettre à la place d?un sourd. Ce n?est pas la première fois que le cinéma nous met en présence d?un tueur autiste (Léon, de Luc Besson, par exemple) pour lequel on éprouve de la sympathie, mais c?est quand même une des rares fois où l?univers de ce type de personnages a été si bien représenté.

<B>Des moments stimulants pour les neurones</B>

Sans compter que tout cela débouche sur un vrai moment d?émotion : la rencontre avec la jeune vendeuse dans la pharmacie, Fon (Premsinee Ratanasopha) qui va lui ouvrir la porte à tout un monde de sentiments. Ils entament une liaison amoureuse et elle écrit sur son bras pour communiquer; rien de plus normal, mais c?est en même temps terriblement sympathique. Et puis, il y a cette jolie trouvaille : elle emmène ce garçon au cinéma, distraction qui, on le devine, devait être étrangère à son univers ? pour la bonne raison qu?on a bien du mal à l?imaginer se distrayant de cette façon. Oui, mais elle l?emmène voir quoi ? Des films de Charlie Chaplin, évidemment. C?est bête comme on n?y avait pas songé.

Il est dommage qu?avec toute cette maîtrise dans la réalisation et toutes ces trouvailles, le scénario n?ait pas suivi, nous entraînant dans des détours bien inutiles pour aboutir à une dernière partie d?une sentimentalité digne d?un téléfilm. Mais il reste que Bangkok Dangerous valait le détour plus qu?à titre de curiosité. D?abord parce que malgré ses défauts, ce film offrait d?excellents moments, stimulants pour les sens comme pour les neurones; ensuite parce qu?on assistait là aux premiers pas de deux frères qui, comme les Cohen ou les Wachowski, seront un nom avec lequel il faudra compter, à l?avenir, quand on parlera de cinéma.

A propos des Wachowski, justement : non seulement Matrix 3 ne nous a fourni aucune des explications qu?on était en droit d?espérer sur ce qui se passait réellement dans ce film, mais en plus on ne saura pas comment finit cette histoire, puisqu?elle n?est apparemment pas finie, la fin semblant annoncer un quatrième épisode. Cela tient de la fumisterie, ni plus ni moins, mais on se dira (tout bas) qu?il est immoral de ne pas faire main basse sur l?argent des imbéciles. Le public a préféré le film des frères Wachowski, on peut s?en désoler ou, s?il faut être positif, se réjouir du fait qu?il y ait eu quand même quelques-uns (une poignée) qui se sont intéressés à celui des frères Pang.

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