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Aux armes Mozambicains ! Créez vos chefs-d??uvre !
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Aux armes Mozambicains ! Créez vos chefs-d??uvre !
Le Centre culturel français Charles Baudelaire, rue Gordon à Rose-Hill, accueille, jusqu?à la fin de février, une exposition autant intéressante qu?édifiante. Il s?agit d?Armes en art dont la genèse mérite d?être contée si l?on veut apprécier à sa juste mesure sa portée pédagogique. Contrairement à l?île Maurice, à qui la puissance colonialiste a imposé une indépendance-débarras, les Mozambicains ont eu à conquérir leur liberté politique que les militaires et hommes d?affaires portugais et fascisants, car suspendus aux basques du dictateur Salazar, voulaient confisquer à jamais. La Révolution des ?illets viendra après. Les résistants mozambicains se divisent alors en deux camps, le premier, le Frelimo d?Eduardo Mondlane, de Marcelino dos Santos, de Samora Machel, soutenu par Moscou, et le second, le Renamo, soutenu par Pretoria. Cette division donnera lieu à une guerre civile après l?accession du Mozambique à l?indépendance, le 25 juin 1975. Elle s?étendra jusqu?en 1992 et ses séquelles se font encore sentir. Elle a sur sa conscience 900 000 tués, trois millions de déplacés, la destruction de bâtiments publics sur les trois quarts du pays, dont 2 600 écoles, 820 centres de santé, 44 usines, 1 300 véhicules utilitaires.
On estime à sept millions le nombre d?armes cachées sur une population de 19 millions d?habitants. Imaginons, un instant, la poudrière (verbale) mauricienne assise sur un demi-million d?armes cachées aux quatre coins de l?île, y compris certains types de lieux de culte ! Les combattants de la guerre civile cachent leurs armes à l?heure de la démobilisation, en 1992, afin de les revendre aux syndicats du crime ou de s?en servir pour voler et se nourrir.
La métamorphose d?armes en chefs?d??uvre
A l?initiative de l?évêque Dom Dinis Sengulane, le Conseil chrétien du Mozambique met sur pied, en 1995, le projet Transformaçao de Armas em Enxadas (TAE), autrement dit : Transformer des armes en charrues. Il consiste à proposer aux anciens combattants d?échanger les armes en leur possession contre des outils de travail ou de formation (charrues, machines à coudre, bicyclettes, pioches, matériaux de construction, matériel scolaire pour les enfants). Ce programme a permis, à ce jour, la destruction de 200 000 armes (sur sept millions, il est vrai) pour construire une culture de paix et de prospérité. Ces armes ont été détruites ou découpées en morceaux et remises à des artistes pour en faire soit des ?uvres d?art (des sculptures principalement) soit des objets du quotidien (chaises, tables, étagères).
Certaines de ces anciennes armes métamorphosées en chefs d??uvre sont exposées depuis 1991 dans les plus grandes villes au monde comme New York, Tokyo ou encore au Canada, en Europe et sur l?Internet. A présent, grâce aux services culturels de l?ambassade de France à Maurice, les amateurs mauriciens (dont de nombreux descendants d?esclaves déportés du Mozambique) ont, jusqu?à la fin du mois, la possibilité et le privilège de contempler les chefs d??uvre réalisés par trois sculpteurs mozambicains à partir d?armes récupérées au nom de la paix et de l?art.
Humberto Delgado, Fiel dos Santos et Gonçalo Mabunda sont de jeunes artistes, nés entre 1972 et 1975. Ils ont une ou deux décennies d?expérience en beaux-arts. La guerre civile leur a volé leur enfance et leur adolescence mais n?a pu enlever le meilleur de la fraîcheur de leur âme d?artiste. Ils doivent nous fasciner. Non seulement parce que leurs doigts créatifs ont dompté de dangereux outils de mort et de destruction mais aussi et surtout parce que leur génie parvient à réconcilier harmonieusement les sujets classiques de la sculpture traditionnelle.
Réconcilier les éléments propres à Mars et Apollon
Il n?est pas si évident que cela, en effet, de réconcilier avec autant de réussite les éléments propres aux dieux Mars et Apollon. Le risque est grand de chavirer dans une grandiloquence pompiériste dont la Corée du Nord de la progéniture du Kamarad Kim Il-Sung est, heureusement, un des derniers représentants. Nous connaissons également les multiples collusions, également malheureuses, du sabre et du goupillon, avec prélats bénissant les bombardiers devant « napalmiser » les populations civiles vietnamiennes.
Mars pourtant a souvent exploité les talents artistiques des disciples d?Apollon, ne serait-ce que pour créer des masques devant terroriser l?adversaire. La peur de l?ennemi, rodant autour de nous et cherchant qui dévorer, est immortelle. Elle change simplement de formes et d?aspects selon les temps et les lieux. Ainsi, la vision cauchemardesque d?un Boeing, fonçant sur une tour infernale car se voulant la plus haute au monde, continuera pendant longtemps encore à hanter des centaines de millions de cerveaux humains à travers le monde, permettant à de nouveaux Machiavel d?exploiter cette peur planétaire pour aller régler des comptes familiaux dans de malheureux pays, coupables d?avoir jadis froisser une susceptibilité paternelle ou chauvine. Hier, on craignait des masques se voulant terrifiants, aujourd?hui l?image, des dizaines de fois agrandie, d?un virus ou d?un microbe, susceptible de bloquer tous les ordinateurs branchés sur le net ou encore de transmettre à l?humanité des grippes aviaires ou des pneumonies atypiques, suffit pour faire la une et les gros titres de tous les médias, nourris à la petite cuillère par les trois ou quatre grandes agences de presse, contrôlant la pensée occidentale et donc mondiale. Ce spectre suffit pour faire peur et attraper ainsi les nigauds qui surpeuplent notre planète.
Tout autre est la démarche de nos artistes mozambicains. Leur objectif ultime est de rendre inoffensifs les gâchettes, les canons lisses, les culasses, les crosses et autres éléments d?anciennes armes meurtrières. Certes, il nous est difficile à nous qui contemplons leurs ?uvres de nous empêcher de nous dire que les éléments des sculptures, que nous caressons du regard, sont sûrement responsables de la mort d?innocentes victimes de guerres civiles et autres génocides. Nos yeux de chair voient des sculptures réalisées à partir d?armes à feu. Notre esprit revoit d?innombrables cadavres humains, souvent dénudés et abandonnés comme des déchets sur la chaussée. Notre esprit voit des hommes, des enfants paradant avec leur bazooka, leur lance-roquette. Ces armes sont pourtant moins dangereuses que le cervelet inadéquat de ceux qui les portent. Il suffit en effet de l?innocente chute d?une feuille d?arbre pour déclencher des rafales que seules la lassitude peut interrompre. C?est du moins ce qu?enseigne le cinéma terroriste made in Hollywood et pas assez intelligent pour assilimer qu?une seule balle suffit à un spectateur moyennement intelligent pour comprendre que le scénariste veut ainsi se débarrasser à jamais d?un personnage du camp des méchants ou de celui des victimes.
On pourrait faire les mêmes chefs d??uvre avec des pièces de rechange automobiles ou avec des déchets d?autres matériaux métalliques. L?on doit toutefois s?émerveiller de la transformation de ressorts en plumes de paon ou en pattes d?insectes. Les yeux exorbités des statues sont généralement très expressifs. Il convient surtout de féliciter nos trois artistes mozambicains d?avoir su, si génialement, recréer, à partir des armes récupérées mises à leur disposition, la gestuelle esthétique et même romantique des sculpteurs les plus connus. Nous pensons ici plus particulièrement aux deux amoureux se bécotant sur une culasse-banc public. Faites pas la guerre ! Faites l?amour ! Leurs gestes pleins de langueur devraient plaire au pays de Paul et Virginie.
D?autres sculptures sont plus « totémiques », tel cet empereur hiératique et mitré devant lever les mains comme n?importe quel malfrat enfin arrêté.
Elles nous offrent aussi des animaux de basse-cour, des dinosaures, de gros insectes, des oiseaux de mauvais augure. Le sport n?est pas oublié. Nous avons droit à d?étranges joueurs de hockey sur gazon qu?on ne pensait pas retrouver au Mozambique. Il est vrai que d?une crosse à l?autre, il n?y a guère de distance. Cela nous rappelle que le sport fait sien aujourd?hui un vocabulaire guerrier qui avait cours jadis. La France et l?Allemagne se mesurent aujourd?hui sur des terrains de foot et l?Autriche ne redoute plus une victoire des Turcs à Lepante ou ailleurs. Quant aux Néo-Zélandais, on ne sait jamais si on a affaire à des joueurs de rugby ou à des guerriers maoris.
Euterpe n?est pas non plus oubliée. Viens voir les musiciens, le guitariste et le flûtiste ! pourrait, en effet, être le titre de la plus belle des sculptures. Un chef d??uvre de grâce et d?élégance. Il est dommage qu?on ne puisse pas entendre les sons harmonieux émis par ces duettistes. Cela devrait ressembler à un dialogue du genre Django Reinhardt-Sydney Bechet.
Nous quittons le Centre culturel Charles Baudelaire avec une certitude : il faut davantage qu?une guerre civile pour briser à jamais le génie créateur et artistique de l?homme croyant dans l?homme.
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