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Autocritique

1 juin 2008, 20:00

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Autocritique

Clouer les journalistes au pilori est un sport à la mode. Fait nouveau : les piques les plus virulentes viennent désormais moins du public que du sommet de l?Etat et... des journalistes eux-mêmes ! Les Assises internationales du journalisme, réunies à Lille (France) du 21 au 23 mai, ont ainsi donné lieu à un étonnant exercice d?autoflagellation. Sur le thème, je cite : «A quoi sert un journaliste qui a perdu la confiance du public ?», les organisateurs ont appelé à la mise en place d?une «charte de qualité de l?information», ainsi que d?une «instance d?éthique» (un conseil de presse) chargée de la faire appliquer.

Quoi de plus louable a priori ? Les médias ne sont pas parfaits, les médiateurs sont bien placés pour le savoir ! Légèreté, imprécisions, erreurs, etc., sont leur lot quotidien. Il est normal que les professionnels balaient devant leur porte et se dotent d?un code de bonne conduite. Nombre de journalistes parmi les plus respectés ont donc signé cet appel en toute bonne foi, avant qu?on ne connaisse le détail des projets.

Hélas, comme disent les Suisses, le diable se cache dans les détails. A étudier de près les textes maintenant diffusés, ces deux initiatives (charte de qualité et conseil de presse) sont, en l?état, inutiles et, à la limite, dangereuses pour la liberté de la presse, qu?elles prétendent défendre en améliorant sa qualité.

Inutiles, car les chartes de déontologie existent déjà. Les syndicats de journalistes ont adopté, au niveau national, dès 1918, une Charte des devoirs professionnels des journalistes français, révisée en 1938 ; puis, à l?échelon européen, une Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, signée à Munich en 1971. Ces chartes restent parfaitement valables aujourd?hui. On peut les actualiser, pour tenir compte, par exemple, des nouveaux médias. On peut surtout veiller à mieux les appliquer, notamment en les inscrivant en préambule de la convention collective. Mais pourquoi repartir de zéro avec un texte en recul par rapport aux précédents ?

La place manque ici pour analyser ce projet point par point. Contentons-nous de trois exemples, en commençant par la protection des sources d?information. La charte de Munich la justifie en assignant aux journalistes le «devoir de garder le secret professionnel et de ne pas divulguer la source des informations obtenues confidentiellement». Le projet de nouvelle charte renverse la règle en disant : «L?origine des informations doit être connue du public. Lorsque l?anonymat s?avère nécessaire, éditeurs et journalistes en prennent la responsabilité.» Cette obligation de transparence est contraire au principe même de la protection des sources.

Le projet oublie de même la plupart des droits inscrits dans le texte européen. Nulle trace, par exemple, du «libre accès à toutes les sources d?information» revendiqué par les journalistes de Munich, ou du droit de ne pas «accomplir un acte professionnel ou à exprimer une opinion qui serait contraire à sa conviction ou sa conscience».

En revanche, parmi les «valeurs fondamentales» à faire respecter (honnêteté, souci de la vérité, respect des personnes, etc.), figure un principe nouveau, pour le moins ambigu : «Le devoir de publier ce qui est d?intérêt public», qui n?apparaît dans aucun des textes précédents.

Il y a pis : le projet de conseil de la presse. Si le principe se discute, le «modèle» proposé est extrêmement dangereux : appliqué en l?état, il aboutirait tout bonnement à donner au gouvernement un pouvoir de contrôle et de sanction sur les médias ou les journalistes.

Reprenons. Il existe dans le monde des dizaines de conseils de presse, chargés d'examiner les plaintes du public et de veiller à l?application des chartes de déontologie. Ils ont été créés par les professionnels de la presse, notamment dans les pays anglo-saxons, pour éviter des lois ou règlements trop contraignants. Comme l?explique l?Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dans son Guide pratique de l'autorégulation des médias, il s?agit «d?instaurer la confiance et la crédibilité» et «de prévenir l?ingérence de l?Etat et des autorités dans le domaine des médias».

En général, ces conseils réunissent des journalistes, des éditeurs et des représentants du public; ils sont financés par la profession, éventuellement aidée par des fondations. Ils n?appliquent jamais de sanctions autres que morales, c?est-à-dire la publication des avis rendus. Notons que les Etats-Unis, après 11 ans d?expérience (de 1973 à 1984), y ont renoncé.

En France, un conseil se justifie moins qu?ailleurs, car les lois, notamment sur la protection de la vie privée, sont parmi les plus dures du monde. Ainsi, un quart des 2 500 plaintes examinées chaque année par la Press Complaints Commission britannique concerne une intrusion des médias dans la vie privée, alors que les médiateurs français ne sont pratiquement jamais saisis de ce genre de cas.

Un conseil améliorerait-il l?autodiscipline sur d?autres points, moins respectés ? Possible, à condition qu?il soit vraiment indépendant. Ce dont on peut douter à la lecture du projet. Celui-ci propose en effet non seulement que le conseil soit financé en tout ou partie par l?Etat, grâce à «une ligne nouvelle du budget du ministère chargé de la communication», mais aussi qu?il accueille parmi ses membres un représentant dudit ministère, ainsi qu?un député et un sénateur. Le conseil, précise-t-on en outre, devra être investi par la loi d?un pouvoir de sanctions graduées ? suspension de la carte de presse par exemple...

Qui est à l?origine de ce redoutable projet ? L?Association de préfiguration d?un conseil de presse (APCP) réunit des confrères au-dessus de tout soupçon. Le hic : elle est financée et gérée par une certaine Alliance internationale de journalistes, elle-même émanation de la Fondation Charles-Léopold-Mayer pour le progrès de l?homme. De droit suisse et richement dotée, cette fondation vise à établir une gouvernance mondiale (et de l?internet), dirigée par des technocrates, comme la Commission européenne. Ses méthodes s?inspirent du concept dit «de puissance douce», qui consiste, par la cooptation, à persuader les autres d?adopter vos buts. Ça a l?air de marcher...

Véronique MAURUS © Le Monde 2008 Distribué par The New York Times Syndicate

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