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Au service de l?essentiel
par Aline GROËME
Deux doigts levés. Non, pas le V de la victoire. Mais petit signe de l?officier de service pour indiquer à la conductrice qu?il lui reste deux tentatives pour réussir l?étape de «l?arrière-parking.» Sous sa casquette bleu marine, l?officier pique à nouveau du nez dans sa fiche, recompte la liasse de permis de conduire qu?il tient dans la main. Se cherche un petit coin d?ombre et consulte son collègue. La routine, quoi.
Principe de l?exercice : passer quelques heures en présence policière, à la manière du citoyen lambda. Celui qui a dû prendre un jour de congé pour venir «pass test». Entre deux coups de téléphone frénétiques sur son portable et plus d?une dizaine de SMS, Maya, la quarantaine se confie. «Ayo, patron pa ti tro kontan kan mo finn dimann konze. Li finn dir moi mo pa enkor fer enn an». Le quidam qui s?est réveillé de bonne heure pour avoir une chance d?être parmi les premiers. Et qui se retrouve bien déçu de constater qu?à cette heure matinale, quatre autres personnes ont eu, non seulement la même idée, mais l?ont surtout devancé.
Qui n?a pas entendu une anecdote déplorant l?impolitesse de certains officiers ? Des histoires savoureuses rendues croustillantes selon la dose d?arrogance et d?impatience que l?on nous rapporte. L?actualité n?a fait que raviver ces aléas d?un quotidien pas aussi clair que la couleur réglementaire portée par les hommes et femmes en uniforme.
Mais il ne faut surtout pas généraliser. Tous les officiers ne sont pas à mettre dans le même panier. C?est un fait.
Avant d?arriver sous les grands arbres, en face de la varangue en pierre taillée et tôle nous avait-on conseillé. Là, un policier portant un béret attend quiconque se présente de pied ferme. C?est sans doute la consigne appliquée à la lettre. Regards directs de bas en haut. Phrase courte et directe. «Kot ou pe ale.» Surtout ne pas dire bonjour à des milliers de citoyens, ce serait trop fatigant. Se montrer dissuasif au possible, parce qu?après tout, c?est zone réservée de l?autre côté de ces murs érigés par des esclaves sous l?impulsion de Mahé de La Bourdonnais.
Il n?est pas temps de penser à l?Histoire. Mais plutôt d?en avoir une bien bonne à raconter. Devant nous, une jeune fille à la silhouette frêle perchée sur des talons aiguilles, dit : «Mo pe vinn met rendez-vous pou test.» Réponse illico : «Pass par gran laport.»
Des barrières quadrillent le périmètre
Nous décidons de la suivre. De vivre l?expérience jusqu?au bout. «Ayo, kifer mo finn met sa soulie la», lance-t-elle dépitée. Son maquillage prononcé accentue les signes de fatigue sur son visage. Encore quelques pas pour dépasser le poste de police, les grilles aux rutilantes dorures et gagner la petite entrée avec un panneau sur lequel est écrit : Pedestrian. Du pavé rouge nous dirige tout droit vers l?Information Desk. Des barrières quadrillent le périmètre. Impossible de ne pas passer par le point de contrôle. C?est la règle. Inutile aussi d?essayer de ne pas faire la queue. Deux bérets bleus veillent au grain.
Le plus costaud vient demander à chacune des personnes présentes de justifier sa présence. «Seki ena pou pass test ale.» Si vous dites que vous ne faites qu?accompagner quelqu?un, le goudron des Casernes restera inconnu pour vous. Vous ferez par contre connaissance avec les bancs du kiosque d?attente.
La première impression est celle qui compte. Face au nombre impressionnant d?hommes et de femmes en uniforme au centimètre carré, nous sentons dans l?attitude de notre jeune connaissance d?il y a cinq minutes, qu?elle s?attend à être interrogée de nouveau. Ce qui ne sera pas le cas. évitant de demander son chemin à qui que ce soit, elle se dirige vers la Traffic Branch. Des fiches collées au plafond précisent que les files sont arrangées par ordre alphabétique. À la réception, un officier qui pend machinalement le permis de learner et autres papiers administratifs qu?on lui tend. Il ne lève pas une seule fois les yeux pour établir le contact avec ceux de son interlocuteur. Ballet sans parole. Une main armée d?une plume qui note des faits authentiques. Des usagers qui restent debout comme à l?école. Les files vont vite, c?est le principal.
Nous contournons le bâtiment, jetons un ?il dans la salle d?attente où le poste de télévision allumé tente de calmer les angoisses des futurs examinés. Dehors, un moniteur fait la même chose avec l?une de ses élèves. «Seki pass test vers enn her, de zer, zot fail. Li bon tonn vinn gramatin».
Son tour est arrivé. Il lui reste deux tentatives. Qui s?avéreront vaines. L?examinateur ? qui en a certainement vu d?autres ? reste impassible. Pas un mot plus haut que l?autre.
Autre lieu, même ambiance. Direction Sterling House, locaux administratifs dont le rez-de-chaussée est dévolu aux passeports. Des policiers en faction. Peu de paroles échangées. Presque monotone. Rien à signaler. C?est tant mieux.
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