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ARCHITRUC fantaisie absurde

5 février 2005, 00:00

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Pour un peu, la pièce se jouerait sans décor. Mais ce serait sans compter le génie créatif d?Ahmed Madani et de Raymond Sarti, le scénographe. L?espace pourrait être désespérément vide, parce que c?est dans le c?ur des personnages que le drame se joue. Pourtant, au milieu de la scène, une boîte, faisant office de chambre ou d?appartement, subtilement habillée de rouge, rompt avec la noirceur du lieu. Une polyphonie de sensations nous envahit lorsqu?une ombre, prend forme au milieu de la boîte. C?est celle d?Architruc.

Plus riche que tout discours, cette ombre s?impose. Nous sommes au royaume de la pure fantaisie. Le temps a suspendu son vol. Pour tromper son ennui, Architruc, le roi et son ministre Baga, règnent comme ils peuvent sur un royaume fantasmagorique et imaginaire. Perdus et fatigués d?une existence vide, ils vont essayer de se divertir et de s?amuser. Dés?uvrés, l?un et l?autre tentent de tromper leur ennui à coup d?idées de génie. Mais l?infinie solitude humaine qu?ils veulent contrer, revient rapidement au galop.

Au théâtre, le naturel, comme la technique, tout compte. C?est comme le disait Claude Chabrol, 99% de travail et 1% de talent. Ahmed Madani l?a compris, lui qui depuis 20 ans, est passé du statut d?acteur à celui d?auteur et de metteur en scène. Miselaine Soobraydoo, Eric Isana et Roméo Antsiranana Andriamadresy, plus connu sous le nom de Légo, l?ont appris. « La pièce dure une heure.

Elle n?est pas lourde techniquement. Elle possède même de nombreuses facilités de modulations pour celui qui la met en scène et ceux qui l?interprètent. Il y a peu d?effets et un gros travail sur les acteurs. Sous couvert de légèreté, il y a chez Pinget, une gravité très intéressante,» explique le metteur en scène.

Pour le théâtre, c?est l?art de faire et de refaire, tant le spectacle du vivant est exigeant et rigoureux. Il n?y a donc pas de place pour l?à-peu-près. Chaque pas, chaque mouvement, chaque geste et chaque mot est calibré, minuté. Le metteur en scène est celui qui veille à cela, l?acteur est celui qui le porte. « On reprend encore une fois ! Jouez la scène jusqu?au bout ! Si vous hésitez, du coup, l?émotion, elle est cassée ! Oh la régie ! Damien, on repart ! » Ahmed Madani a l?exigence de tous les metteurs en scène. Sans sourciller, les acteurs se remettent en place. Les corps, à l?ouvrage depuis la matinée, suent. La chaleur est étouffante. La climatisation ne fonctionne pas. Les visages recouverts d?argile, restent concentrés. Les personnages doivent être vécus, pas joués. Le metteur en scène appuie là où ça fait vrai. « Qu?est-ce que tu me fais là ? Faut que t?arrives sous les percussions. Faut que ça décolle ! C?est le feu, le délire ! Allez, action ! »

apprendre les subtilités du créole

Eric Isana, dont la grandeur et la virilité ont été enfermées dans la longue jupe blanche de « Tante Estelle », recommence. « Coz in pé lor ou minis Baga ! » Ce dernier, comme son camarade Légo, a dû surmonter un obstacle majeur : la langue. Ils ont dû apprendre les subtilités du créole mauricien. « C?était dur, mais on y est arrivé parce qu?on a envie que le public mauricien nous suive totalement dans cette aventure, » explique Eric Isana, fondateur du Téat La Kour à la Réunion.

Apprendre, n?est-ce pas le propre de l?acteur ? N?est-ce pas ce qui différencie le bon acteur du grand acteur ? Un bon acteur, est quelqu?un de perceptible, de souple. Le bon comédien est celui qui atteint sa cible, son personnage. Le grand comédien, c?est celui qui tourne autour. L?important, c?est que l?acteur sente qu?il sort de lui-même, qu?il donne des choses dont il n?était pas conscient.

Rodé, comme Miselaine Soobraydoo au théâtre populaire, Eric Isana, comme sa complice de scène, s?est découvert d?étonnantes dispositions pour le dramatique. Légo, chanteur par vocation, est devenu acteur par amour. Il réussit à faire de son rêve de gamin, une réalité. Mais ses talents de chanteur et d?auteur compositeur, ne sont pas en reste. Avec son accordéon, comme sur le refrain envoûtant de « Madame Anglais », Légo sort de lui-même.

L?artiste, joliment habillé d?un tutu, avance sur scène, chante de sa voix puissante et limpide, et remue les hanches avec une étonnante frénésie. Le tempo de chacun ainsi que celui qu?ils trouvent ensemble, par leurs vibrations personnelles, fait presque rugir de plaisir Ahmed Madani. Avec eux, la pièce de Robert Pinget connaît une autre vie. Elle change de couleur, se mue aux rythmes de l?océan Indien. Malgré la concentration des acteurs, la maîtrise absolue n?existe pas. Il faut à chaque fois chercher et rechercher le bon gestuel, le bon ton. « J?ignore pour l?instant ce que sera la pièce, » nous confie Ahmed Madani.

Les mots sont là, les gestes sont calculés, mais rien n?est assuré. Il suffit d?une hésitation et tout peut basculer. Le metteur en scène pense, mais c?est aux acteurs de donner la couleur. Ce sont eux qui ressentent. Ils s?arrêtent. Reprennent leur souffle. Recherchent la concentration.

Installée sur un escabeau rouge sur lequel elle trône, Miselaine Soobraydoo est libre, audacieuse, vivante.

Totalement immergée dans la peau du roi Architruc, cheveux mi-longs, devenus gris à l?argile, elle roule des yeux hébétés. Laissant sa féminité au placard, elle porte au-dessus des lèvres, une magistrale moustache. Sa présence physique, suffit à susciter l?intérêt. Quand elle pose la voix, de ce timbre devenu forcément un peu plus rauque, elle se joue du vide de l?existence avec une douleur lancinante au fond des yeux.

Miselaine est arrivée à maturité. La comique devenue tragédienne, est bouleversante, méconnaissable. Tout chez elle touche avec justesse le néant de la vie d?Architruc.

Le malaise est créé avec facilité. Pendant une heure, elle dissèque la vie et ses drames, se pose, s?agite, s?interroge.

Elle met à vif les fêlures que cache son personnage. « ça, c?est une femme qui a de la personnalité ! » chuchote Ahmed Madani, les yeux brillants de bonheur.

Et pour ceux, qui viendront en masse, voir se jouer cette tragi-comédie, ils applaudiront à tout rompre, quand tombera le rideau, parce que cette histoire-là pourrait être la leur.

MISELAINE

Profession : artiste

Elle a choisi le théâtre par vocation. Elle a continué par amour. Jamais épuisée par les exigences qu?elle s?impose en tant que directrice des Komiko. Entre les lois de l?apparence et une carrière bien entamée, en tant qu?auteur, metteur en scène et comédienne, Miselaine Soobraydoo s?ouvre aujourd?hui à une autre exigence, celle d?être actrice dramatique. Et découvre les règles d?un milieu professionnel. «Pour la première fois de ma vie, j?ai reçu un contrat de travail en bonne et due forme, sur lequel est marqué : Miselaine Soobraydoo, profession: artiste. L?émotion m?a submergée quand je l?ai reçu. C?est un honneur et c?était à ce jour inespéré pour moi.»

Architruc n?exige pas seulement qu?elle fasse ressortir son côté masculin, mais aussi qu?elle s?impose un jeu totalement différent. Pour elle, rodée au théâtre populaire mauricien, se transformer en roi déchu au bord du trépas, n?est pas une mince affaire. Il ne s?agit pas seulement d?incarner un personnage fort qui s?interroge sur le sens de la vie, mais il a fallu chercher au plus profond d?elle-même les émotions pour donner vie au personnage.

Cette facilité à se dépersonnaliser pour devenir Architruc, Miselaine ne se l?explique pas. C?est l?essence même du métier d?acteur, de pouvoir passer d?un registre à un autre.

Ne s?autorisant aucun compromis, juste de l?honnêteté avec ses complices des Komiko, qui l?encouragent totalement sur ce projet, Miselaine Soobraydoo renaît dans sa peau de comédienne.

Masculine oui, mais féminine aussi.

Dans Architruc, l?émotion pointe. L?énergie est bien présente. Avec son imposante personnalité scénique, elle impressionne. Satirique. Ironique. Décapante. Triste. Ambiguë. Elle est aussi parfois solitaire, enfantine, volontaire ou décidée. A fond toujours.

De nature aussi généreuse que ses formes dont elle joue avec souplesse, Miselaine Soobraydoo, l??il rond, toujours éveillé, ne s?est guère trompée. Le théâtre, elle l?a dans la peau. Miselaine Soobraydoo a trouvé une manière à elle d?être comédienne.

C?est comme cela qu?on se construit une belle légende. Celle de Miselaine Soobraydoo ne fait que commencer.

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