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Apprivoiser demain
● <B>Edgar Morin disait de votre père : ?J?aime son monde lumineux et nocturne à la fois.? On a l?impression qu?il est aussi en train de décrire son fils Joël?</B>
Je ne sais pas s?il me décrit aussi comme vous dites, mais c?est vrai que mon père était lumineux. Il cherchait la lumière partout pour l?exprimer dans ses toiles, un peu comme Turner; mais il y avait aussi une part d?obscurité? Il y avait quelques sujets, dont on ne parlait pas. Nous savions que si nous commencions à en discuter cela allait finir par une dispute?
● <B>Peut-on les connaître ? </B>
Non, c?est difficile à dire. C?est trop profond et trop personnel. Par ailleurs, nous avions une entente absolument extraordinaire. Concernant l?ombre et la lumière je crois être, pour ma part, plutôt dans la lumière; parfois médiatique, parfois dans celle du soleil quand je fais du surf, mais en tout cas, je suis un homme qui aime la lumière.
● <B> J?ai trouvé une saisissante analogie entre cet aller-retour entre ombre et lumière et ce mot que vous utilisez : l?optipessimisme. Être deux choses, avoir besoin des deux choses à la fois?</B>
C?est encore de l?Edgar Morin. Je ne suis pas un dualiste dans le sens du ou et ou. Moi, je suis complémentariste. J?utilise le et le et. Quand après une conférence, les journalistes me demandent si je suis optimiste ou pessimiste, je réponds toujours : je suis à la fois optimiste et pessimiste. Selon les cas, comme disait Morin, je suis tantôt un optimiste angoissé tantôt un pessimiste heureux. Pourquoi ? Parce que nous sommes entrés dans un monde de complexité où la complémentarité joue plus, a plus d?importance, que la vision cartésienne, et pour tout dire, un peu manichéenne. Mais c?est vrai qu?on a toujours tendance à penser comme ça. Nous avons tenté, avec le groupe 10, qui comprenait Edgar Morin, Michel Serre, Henri Laborit notamment, de penser la complexité. Je suis président du Groupe de recherche inter et transdisciplinaire (GRIT). Nous cherchons à construire des ponts entre différentes sciences et différentes disciplines. Nous avons une newsletter sur Internet qui s?appelle Transversales, Sciences, Cultures.
● <B> Pensez-vous, à ce propos, que la science est aujourd?hui comprise pour ce qu?elle est vraiment ? </B>
Ma réponse est claire : non. La science est toujours considérée comme une sorte de complément à l?expansion industrielle, c?est-à-dire comme élément moteur de l?innovation pour la croissance ; d?autres la voient comme un danger réel parce que la science est porteuse d?inconnu, d?imprévu, de nouveauté. Nanotechnologies, clonage, sont des avancées qui font peur. Donc, il y a une vision sombre et négative de la science, assez amplifiée d?ailleurs par les médias qui font leur travail d?avertir les gens sur les risques, les craintes et les dangers.
● <B>Ils existent vraiment?</B>
Bien sûr que ces risques sont réels. Mais la science c?est aussi quelque chose qui fait avancer la connaissance. Cette avancée amène aussi la compréhension du monde dans lequel on vit. Mieux comprendre le monde c?est se rendre plus responsable, plus actif. La culture, ce n?est pas savoir un petit peu de tout. La culture, c?est un ciment qui réunit les éléments séparés d?un monde disjoint.
● <B>Réunir ce qui est épars ? </B>
Oui. Réunir ce qui a été découpé par notre vision analytique du monde qui pourtant est unifié. Les enfants, quand on leur explique la relation entre la photosynthèse et la respiration, ou entre l?électrolyse et la pile à combustible, que tout cela est unifié, que tout cela relève de phénomènes complémentaires, ils comprennent tout de suite et sont passionnés. Mais toute l?éducation est construite sur une base où les choses sont découpées en petits morceaux, séparés les uns des autres. La vision scientifique moderne telle qu?on la voit à la Cité des Sciences à Paris là où je travaille, c?est de donner aux gens une vision contextuelle, globale, qui permet de situer les choses les unes par rapport aux autres. Quand les gens arrivent à le faire, alors ils deviennent positifs. Ce que j?essaie à la Cité des Sciences, c?est d?amener les jeunes à aimer leur avenir. Si, plutôt que de le subir, on aime son avenir, alors on a envie de le construire. Récemment dans un entretien à VSD, on m?a demandé: qu?est-ce que vous aimeriez que l?on écrive sur votre tombe ? J?ai répondu: ?Un surfer de la science qui aura tenté de faire les hommes aimer leur avenir??
● <B>Vous qui tentez depuis si longtemps de connaître le monde, comment vous apparaît-il ? </B>
Comme un défi. Le défi de la complexité, de la science, de la compréhension.
● <B> Il vous apparaît comme un tout ? </B>
Comme un tout avec des éléments interdépendants qui communiquent les uns avec les autres en permanence. Et le défi du monde moderne, c?est d?essayer de comprendre ces interdépendances afin de pouvoir agir sur la complexité. Si on ne peut pas agir sur la complexité, on ne peut pas agir sur le monde et on ne se sent pas une personne responsable. On le subit. Je crois qu?il nous faut voir le monde avec un regard systémique. Le monde est divers, il n?est pas monolithique. Et heureusement, car tout ce qui est simplifié est fragile. En cybernétique, la loi de la variété requise proposée en 1955 par Ross Ashby nous dit que, quand un système est fait de diversités, d?interdépendances, il est plus solide qu?un système monolithique qui serait comme une sorte d?obélisque où tout peut s?écrouler. Donc, je pense que le monde est un et divers à la fois.
● <B>Ceux qui n?ont pas tous les moyens d?appréhender cette complexité sont donc condamnés à ne rien comprendre du monde ? </B>
D?où l?extrême importance de l?éducation, de la formation, du respect des cultures dans leur diversité. L?éducation, ce n?est pas imposer. Le grand défi majeur des années à venir, c?est celui de l?éducation. Une éducation adaptée aux différents moyens que l?on a à sa disposition. On peut faire une éducation de base : écriture, calcul, lecture. Ensuite on peut faire une éducation plus spécialisée, puis il y a la formation continue pour les adultes? Vraiment, c?est un enjeu majeur, l?enjeu du futur. En plus, nous avons des outils extraordinaires comme l?internet ou multimédia.
● <B> Depuis Socrate ou encore les moines du Moyen-Age qui voulaient accaparer le savoir pour garder les hommes dans l?ignorance, l?éducation, l?instruction, a toujours été un enjeu majeur? Rien n?a changé ? </B>
Avant, c?était un enjeu par groupes nationaux, culturels qui ne communiquaient pas les uns avec les autres. Aujourd?hui, l?éducation est un enjeu planétaire, mondial. Et l?outil Internet devrait être ? il ne l?est pas encore ? l?outil majeur de l?éducation dans le monde entier.
● <B>On parle du ?Web 2.0? comme d?un formidable outil de rencontres?</B>
On en est au Web 3.0. ! C?est un outil qui met en scène les gens. Ils ont des choses à dire. J?ai créé il y a 2 ans avec Carlo Revelli un journal citoyen qui s?appelle Agoravox.fr. C?est un lieu où on parle des choses de tous les jours, où les gens s?expriment sur tous les sujets. Ce n?est pas un site de professionnels. Nous en sommes à 1,2 million de lecteurs par mois ! On a créé maintenant Agoravox tv, puis Sportvox, Naturavox sur l?écologie et ça continue. Cela prouve que les gens ont besoin de s?exprimer, qu?ils ont des choses à dire.
● <B>Ce sont eux que vous appelez les pronétaires?</B>
Oui, des gens qui sont pour et sur le Net. Il faut leur donner les moyens de s?exprimer, les écouter. Il y a des entreprises qui ont compris que les marchés du futur nécessitent de savoir ce que les gens veulent. Personne n?est mieux placé que l?usager pour savoir ce qu?il désire.
● <B>Le risque d?une ?babélisation? du monde n?a jamais semblé aussi proche?</B>
C?est sûr que c?est un gros risque. Il peut y avoir non-compréhension entre scientifiques, entre les différents langages du système économique et cela est dangereux. Mais, même si nous vivons dans un monde de la diversité, il y a des éléments unificateurs.
● <B> Comprenez-vous ceux qui ont du mal à les distinguer dans le magma actuel ? </B>
À travers les réseaux, les gens découvrent qu?ils sont tous différents et tous pareils. Sur Myspace, que j?appelle un lieu égologique où chacun parle de soi, on se rend compte que sous une apparente diversité chacun pose les mêmes questions, a les mêmes préoccupations, les mêmes craintes, les mêmes émotions. À travers ce Babel, si on sait écouter, on voit se dessiner les grandes tendances fondamentales.
● <B>C?est ce que vous voulez dire quand vous estimez que plus les choses se globalisent, plus les gens se ?tribalisent? ? </B>
Oui. Nous nous posons tous les mêmes questions sur la famille, l?amitié, les enfants, les seniors. C?est positif. Mais il y a aussi les menaces. Le fanatisme, l?intégrisme, les volontés de domination. Tout ces réseaux ne sont que le miroir de notre propre réalité.
● <B>Quel est votre sentiment sur l?image qui se reflète ? </B>
Mon sentiment, c?est qu?on peut faire quelque chose. En donnant aux gens une part de la chose publique - la Res Publica - et en reprenant les fondamentaux de la démocratie, notamment le respect des cultures et de l?autre, il y a, à ce moment-là, une chance pour chacun. Mais? il y a un grand mais. Nos systèmes sont pyramidaux, hiérarchiques, l?élite dominante en haut, nos systèmes politiques sont axés sur le pouvoir personnel, individuel. Nous n?avons pas encore compris l?échange démocratique. Je suis très intéressé par ce qu?apporte l?écologie. Nous avons eu en France le Grenelle de l?environnement où nous avons su écouter tout le monde, tous les corps de métier. Et là, il y a un premier frémissement. Je dis qu?il y a une chance pour la démocratie si l?on respecte les formes démocratiques que sont l?entente, l?écoute et le respect de l?autre.
● <B>Allez-vous évoquer ces questions lors des deux conférences que vous donnez à Maurice la semaine prochaine ? </B>
La premiere conférence est pour le JEC le 6 novembre et l?autre pour Air Mauritius le 7. Dans la première, je vais parler des nouvelles technologies : les infotechnologies, les biotechnologies, les écotechnologies. Puis j?aborderai la question de la créativité. Comment faire pour qu?un pays comme Maurice puisse susciter sa créativité, quelles sont les barrières à l?innovation ? Je veux démontrer, en conclusion, comment ces nouvelles technologies sont une chance pour Maurice. Je pense notamment aux biotechnologies. C?est l?avenir de l?île. Il faut aussi développer les biocarburants, l?énergie éolienne, l?énergie des vagues. Maurice pourrait être dans ces domaines à la pointe du monde. À Air Mauritius, je vais essayer de démontrer comment le tourisme est en train d?être bouleversé par l?écoute des gens. 75 % des gens vont sur Internet pour préparer leur voyage. Or, à Maurice, on ne peut même pas faire une réservation on line pour une chambre d?hôtel. C?est incroyable ! La position de Maurice sur Internet commence à être bonne. Mais elle pourrait être tellement meilleure. Il nous faut les outils du e-tourisme. Plus on va personnaliser les voyages avec l?aide des clients eux-mêmes, plus cela va tout bouleverser. J?aborderai aussi la nouvelle nouvelle économie.
«Ce que j?essaie à la Cité des Sciences, c?est d?amener les jeunes à aimer leur avenir. Si on aime son avenir, alors on a envie de le construire.»
● <B>Il y a un mot qui décrit le fait de proposer systématiquement à l?autre ce qu?il veut : démagogie?</B>
Je ne dis pas qu?il faut être à l?écoute des autres pour leur proposer ce qu?ils veulent. Il faut écouter pour comprendre les grandes tendances et à l?intérieur de ces tendances, on peut sélectionner ce qui peut être personnalisé. Comment peut-on savoir ce que seront les marchés de demain si on n?écoute pas les gens, leurs désirs, leurs aspirations ? Je dis que nous sommes en train de passer de la société de l?information à la société de la recommandation.
● <B>Trop d?information tue l?information, on l?a constaté depuis longtemps?</B>
Il y a pléthore d?informations, il faut donc pratiquer une sorte de diététique de l?information. Pour filtrer, dégager les tendances, il faut permettre de surfer sur les recommandations que les uns font aux autres, les conseils que se donnent les internautes. Quand vous allez sur Amazon.com pour acheter un livre, vous êtes forcément influencé par le choix des internautes et leur opinion sur un livre. J?ai plus confiance en ces critiques d?internautes que dans celles du journaliste du Monde ou de l?Express, avec leur a priori. Pour sortir de ce chaos d?information, il faut savoir suivre les recommandations des internautes.
● <B> Y a-t-il encore dans le monde quasi-virtuel dans lequel vous vivez quinze minutes à consacrer à Balzac ou à Proust ? </B>
Il faut pouvoir se payer le luxe de se débrancher de tout. Savoir se déconnecter. Trop de mails, de spams, de virus, de hackers? Trop. C?est contre-indiqué pour le bon fonctionnement du cerveau ! Il faut prendre le temps d?écouter les enfants, la nature, de penser. Je prends des rendez-vous avec moi-même, par exemple de 10 heures à 11 h 30. Personne ne peut me téléphoner, ni venir me voir. J?écris, je réfléchis, je médite. Je préfère un surcroît de sagesse à un trop-plein d?informations. Il faut prendre du recul pour avancer !
● <B> Vous paraissez à la fois passionné et vous distancier des nouvelles technologies?</B>
Oui. C?est ça. Ma grande préoccupation, c?est les autres, les miens, les gens. Comment les aider à comprendre la complexité du monde, à se sentir responsable, à se situer. Pour être plus, pas pour avoir plus. Pour aller plus loin dans une dimension personnelle, spirituelle et construire son monde. Il y a de la place pour le spirituel, pour l?art, la musique, la danse, la littérature, le sport. Beaucoup de place pour le sport. Et aussi pour la réflexion spirituelle où l?esprit se dégage de la matière pour penser au-delà.
● <B> ?La science décrit la nature, la poésie la peint et l?embellit.? Buffon avait raison de le dire? </B>
J?aime cette phrase. Il y a deux manières de voir l?univers. C?est comme une tapisserie. Nous les scientifiques, la ?tapisserie du monde?, on la voit au verso, de l?autre côté de la toile. On voit les fils qui s?éloignent ou fusionnent. On fait des hypothèses de ce que pourrait être l?image qui est de l?autre côté. Et puis, il y a les artistes, poètes et musiciens. Eux, ils voient la tapisserie elle-même. Ils voient les motifs. Ce sont deux lectures du monde. Moi, je suis du côté des fils. J?essaie de comprendre. Cela me rappelle les derniers mots de Jacques Monod au moment de sa mort : ?J?essaie de comprendre.?
● <B> L?homme du futur, sans cesse plongé dans la prospective, regardant l?horizon 2500, imaginant le monde de demain, arrive-t-il à appréhender le présent?</B>
Je suis comme Gaston Berger qui disait : ?Pour comprendre le présent il faut le regarder à partir du futur.? Parce que les racines du futur sont dans le présent. On ne peut pas construire le futur si on ne s?inscrit pas dans l?histoire. La science, elle aussi, marche comme ça. Elle se base sur la littérature scientifique passée, sur l?instant, les forums, etc. et sur les articles à venir. Nous, les scientifiques, nous sommes comme des gens assis à l?arrière d?un bateau dans le sens contraire de la marche. Nous avançons tout en regardant vers l?arrière. Nous regardons les sillages. On avance un peu dans l?inconnu.
● <B> Avez-vous saisi le mystère de votre lien avec Maurice ? </B>
D?abord une chose : il est fondamental pour moi. J?ai trois grands liens dans ma vie : avec la Russie, de par ma mère, avec la Bourgogne où mon père a habité et peint. Et puis, avec Maurice. Avec Villebague, les pailles-en-queue, les boulbouls? l?odeur du sucre. Ces trois pôles : Russie, France, Maurice sont profondément inscrits en moi. Il n?y a pas de mystère. Malcolm de Chazal est un mystère pour moi? La montagne du Morne est un mystère pour moi. Elle est même comme une obsession ! Pourquoi cette pierre, sculptée par la nature, est-elle là ? Qu?est-ce qu?elle fait là ? Un scientifique passe sa vie à côtoyer les mystères, mais il les appelle ?des problèmes non résolus?.
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