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Ananda Devi faite ?Grand Officer of the Order of the Star and Key?
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Ananda Devi faite ?Grand Officer of the Order of the Star and Key?
PRIMEE dès l?âge de 15 ans, Ananda Devi n?a cessé depuis, résultante sa virtuosité langagière polyvalente, par-delà la vastitude de sa culture, de récolter les prix et récompenses? Le dernier honneur en date lui est conféré par l?Etat mauricien. Le Grand Order of the Star and Key vient en effet de lui être octroyé à l?occasion du 36e anniversaire de l?Indépendance du pays et du 12e de son accession au statut de République. Honneur plus que mérité pour celle qui, au fil des ans est devenue un phénomène de la littérature mauricienne.
Dévoilant un humanisme doublé d?une capacité d?émotion telle qu?elle transmet au lecteur son refus viscéral d?un monde de violence aux ostracismes multiples, si ce n?est une plage quintessentielle où la poésie se fait orgasme, elle trouve dans l?écriture son lieu de vie par excellence, le drapeau de son île hissé au mât universel. Mais que ressent l?écrivain à l?annonce de cette distinction ?
?Je me pose à moi-même la question? Presque une pudeur, un sentiment contradictoire de fierté que mes écrits aient été distingués, et de trouble, lorsque je constate qu?il me reste encore beaucoup à faire, que je suis loin d?avoir rempli mon contrat. Et d?émotion, en pensant à ceux qui auraient été tellement, tellement heureux de cet honneur, heureux sans états d?âme, mais qui ne sont plus là pour le vivre.?
L?on croirait presque entendre la petite Ananda Devi Nirsimloo, aujourd?hui Anenden, la fillette de Union Vale, ?depuis ces temps lointains où, au milieu des champs de cannes, dans l?écho d?une tourterelle, au passage d?un cimetière ou dans les rues éblouies de Port-Louis, des nouvelles m?étaient offertes dans leur intégralité comme une pluie de sensations cristallisées par mon âme d?adolescente. Les liens créés à ce moment-là, entre l?île, les mots, la poésie, et cette âme encore trouble et si incertaine de soi, ne se sont jamais dissipés, n?ont jamais failli. J?espère que cet entremêlement de nos sources fondamentales ne se démentira jamais.?
La lucidité de l?écrivain éclairée prend le dessus. ?Bien sûr, en écriture, ce n?est jamais assez. Je ne parviendrai jamais, je l?espère, à un point où je ne pourrai plus me dire que le prochain livre sera meilleur. Car cela ne voudra pas dire que j?aurais atteint quelque hypothétique et impossible perfection, mais que je serais rentrée dans le moule de l?autosatisfaction. Au contraire, penser qu?il faut aller toujours plus loin, comme me le disait Pierre Renaud avant de partir, lui, trop loin pour être suivi.? D?une innocence et d?une simplicité telles, à en oublier la lauréate du Higher School Certificate, diplômée en linguistique, docteur en anthropologie sociale.
Si enveloppée d?humilité, cette femme est tout attentive à son époux et à ses deux fils. ?Mes raisons d?accepter cette distinction sont simples: Je ne les reçois pas à titre personnel, mais au nom de mes écrits, ce qui est tout à fait autre chose. A mon sens, ce n?est pas la personne, mais les ?uvres qui sont récompensées. J?ai toujours eu cette conviction que je ne possédais pas l?écriture: J?étais à son service.? Ce n?est pas par excès de modestie qu?Ananda Devi s?exprime ainsi, mais par réalisme, dit-elle. ?Sans l?écriture, je serais peu de chose. C?est pour cela qu?il m?est si difficile de parler de mes romans après qu?ils ont été écrits ? sauf au prix d?un entraînement et d?une mise en condition dont je suis seule à savoir l?intensité, avant de pénétrer dans ce qui ressemble souvent à une arène! C?est pour cela aussi que je ne puis m?enorgueillir d?écrire.?
Remise en question
?La fugacité de l?inspiration est une préoccupation de tous les instants. Ces épées de Damoclès que sont le dessèchement, le passage à vide, l?interruption ou, pire, la rupture du flot sont en permanence suspendues au-dessus de soi.? Ainsi, chaque livre terminé, explique Ananda Devi, débouche sur un sentiment de vide et de vertige qui ne s?estompera que lorsque le prochain sera entamé, ce qui la condamne, dans la pratique, à écrire tout le temps! De plus, les sensations à propos de ces textes sont ?de véritables montagnes russes?, passant successivement ?de l?exaltation, pendant l?écriture, au doute, au découragement, voire au dégoût, après. Ce n?est qu?après un oubli temporaire qu?une distance suffisante se crée pour qu?il y ait un jugement relativement objectif. Et là encore, c?est l?angoisse: que révélera cette lecture-là? surprise ou déception ??
?C?est dire que les lauriers qu?il nous arrive de recevoir au cours de ce chemin qui, on l?espère de tout c?ur, durera toute la vie et dont le plus beau des cadeaux serait de nous permettre de mourir le crayon à la main, ne dissiperont jamais ces éternelles interrogations ni ces doutes ravageurs.? La croirait-on ?
Tout est, à chaque fois, remis sur le métier. ?La confiance qu?une reconnaissance extérieure peut octroyer n?est, hélas, que de courte durée. Seul, face à la page ou à l?écran, les angoisses galopantes reviennent. Mais quelque part, je les considère salutaires : je préférerais toujours vaciller entre joies souveraines et peurs souterraines que de m?encastrer dans une gangue de vanité sclérosante. Les distinctions me rendent paradoxalement plus humble face à l?écriture et plus consciente encore que je lui dois d?être ce que je suis. En d?autres termes, je lui dois tout.?
?Je ne voudrais pas pour autant donner l?impression que je n?apprécie pas, dans l?absolu, la valeur de cette reconnaissance. Au contraire, elle permet de se sentir un peu plus fermement debout, un peu moins hésitant, un peu moins seul. Elle a également une très forte valeur symbolique pour moi: je penserai toujours à ce que Maurice m?a offert d?inspiration.?
?Moi l?interdite? au théâtre d?Ulm
L?on sait que la représentation de l?aliénation, couplée à la malédiction, est, chez Ananda Devi, un thème récurrent de ses romans. Mais toujours renouvelé. ?Moi, l?interdite? y souscrit. Tant au niveau de l?imaginaire, de la conception, que de l?écriture. Ananda semble pratiquer une esthétique de l?orgasme de la parole poétique. Quelle que soit la situation outrée des protagonistes, elle se résoud, la plupart du temps, dans la poésie. ?Moi, l?interdite?, traduit en allemand et en hindi, a été adapté au théâtre par le metteur en scène indien, Madavane. Ananda Devi était présente au théâtre d?Ulm, en Allemagne, le soir de la première. Nous avons choisi de livrer ses impressions, sans en interrompre le flot.
?Dans le théâtre, ce qui saisit l?âme, c?est la souffrance. Nue, couleur chair et sang, excessive. Bien trop excessive, je le reconnais moi-même. A la répétition, c?est la première chose qui me vient à l?esprit, comme si je n?étais plus l?écrivain, mais un simple spectateur de cette descente aux enfers qu?est le récit de ?Moi, l?interdite?. A la différence près que le lecteur peut s?arrêter, refermer le livre momentanément, souffler, respirer. Le spectateur est capturé sans pitié et exposé à ces coups répétés, ces gifles d?un sort que rien ne vient racheter, en apparence. Rien, sauf la toute dernière phrase. La porte de sortie que constitue le trou de lumière qui se crée au fond de la scène, dans lequel l?ombre de l?actrice vient s?inscrire, une main tendue, une petite voix remplie d?une interrogation extasiée : ?Könnte es sein, dass ich ein Engel bin?? ? serais-je un ange?
?Cette dernière phrase rachète tout, et pourtant, le metteur en scène, Madavane, ne l?aime pas. ça ne fait rien, moi, c?est la phrase qui m?est arrivée en fin de parcours pour m?aider à sortir du tunnel que je me suis créé, dans lequel je me suis volontairement enfoncée avec mon personnage. Elle rachète aussi la pièce, qui est surprenante et déroutante, mais pas sans défauts. L?actrice allemande, par exemple, trop consciente de son statut de star pour s?annihiler au profit de son personnage. Qui, au fil des représentations, en rajoute. En fait trop. Devient hystérique, joue le personnage comme si elle était vraiment folle, alors qu?elle ne l?est pas. Je suis triste pour les demi-teintes que je voulais créer par les sonorités poétiques des phrases. Lorsqu?elle raconte le viol qu?elle subit, je ne voudrais pas entendre des hurlements et des pleurs, mais une voix grave et ventrale qui assume, qui regarde les choses en face et qui n?a pas peur de les dire. Lorsqu?elle rencontre le chien, je voudrais qu?elle soit chienne avec la plus grande sensualité. Et lorsqu?elle rencontre l?amour, je voudrais que la joie soit douce et à la fois insupportable. Il devrait y avoir également des espaces d?ironie, où l?on pourrait respirer, reprendre pied.
?Et pourtant, dans son ensemble, la pièce fonctionne. La mise en scène elle-même est délibérément dénudée pour laisser la place à l?imagination. Une actrice, une marionnette plus grande que nature, peu de décors (...) Lors de la conférence de presse, Madavane a joué avec la marionnette pour montrer comment elle change de personnalité au fil de la pièce, devient d?abord la grand-mère, puis le Prince. Et cela marche. La magie du théâtre se crée, se tisse, happe les spectateurs . Leurs réactions sont toutes enthousiastes, ils aiment le texte poétique, une vieille dame me dit avoir eu les larmes aux yeux, d?autres disent que, même si le contexte indien leur semble étranger, au bout du compte, il y a quelque chose d?universel dans la souffrance. Un spécialiste de Brecht me dit qu?il est heureux de voir un théâtre de l?émotion plutôt que de la raison. Je me dis que si on trouve une actrice qui sous-joue plutôt que sur-joue, cela marcherait mieux. Un journaliste a cette critique, que le texte est si riche qu?on n?a pas le temps de saisir toutes les images. C?est vrai. C?est un texte pour être lu, non écouté ...
?J?ai écrit ?Moi, l?interdite? en lisant un fait divers, au Congo, à propos d?une femme au bec de lièvre qu?on avait gardée enfermée pendant des années parce qu?elle portait en elle la malédiction. Je l?ai transposée à Maurice, dans un contexte géographique et social très vaguement esquissé, puisque l?histoire débouche très vite sur une surréalité accentuée par la présence des insectes et la transformation de l?héroïne en chien, et devient un conte très noir, avec l?effet de miroir du conte oriental raconté par la grand-mère. Mais je ne voyais pas ce récit comme inscrit très fortement dans un contexte culturel indien. Il me semblait qu?il pouvait se passer en Afrique également (...) Pourtant, filtré à travers la vision du metteur en scène indien, ce texte semble prendre une autre signification. L?indianité est très présente, immédiate. Le sous-jacent devient sur-jacent. Et le contexte social semble prendre une ampleur qui dépasse l?allégorie, qui devient le message d?emblée perceptible de la pièce: l?intouchabilité, sous toutes ses formes. La lie de la lie. L?interdiction d?être. Le rejet d?une personne parce qu?elle est née, tout simplement. Fille, difforme, maudite, elle remet en question toutes les certitudes d?une société encastrée dans ses règles, ses fausses notions de supériorité, de naissance sous de bons ou mauvais auspices, touchable ou intouchable, visible ou invisible, accueilli ou interdit, cela ne dépend pas de soi mais du simple hasard de la naissance.
?Évidemment, dans le livre, ce message s?inscrit dans un contexte plus large: le refus d?une humanité qui reposerait sur le rejet des autres, dont les seuls repères seraient des signes d?appartenance identitaire qui délimitent et démarquent des groupes, des castes, des classes, des catégories d?hommes. Mon héroïne, rejetée par tous, décide, de sa propre volonté, de sortir glorieusement de l?humanité, de refuser d?être un être humain si c?est ça, que d?être humain (...)?
Propos recueillis par J.G.-A.
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