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Aller simple pour l?enfer

9 septembre 2005, 20:00

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On ne prend pas le bus. On l?attend. S?il a de la chance, le voyageur poireaute à l?ombre d?un abribus empestant l?urine. Sinon, c?est le soleil qui lui brûle la base de la nuque, juste entre les derniers cheveux et le col de la chemise. Ou bien, c?est la pluie qui mouille la jolie paire de sandales en peau, achetée la veille.

Cinq minutes, un quart d?heure. En temps réel, le jeu de patience dure une éternité. Suffisamment pour se souvenir du scénario bien ficelé de Bisanvil, le court métrage de David Constantin. Avec les éclats de rire en moins.

Le chauffeur qui nous conduit de Rose-Hill à Plai-sance ne rigole pas non plus. En fait, il est plutôt perdu. C?est son premier jour au volant. « Apre sa laboutik zonn la, to vir a droit. » C?est le receveur qui, debout à côté de la vitre sale entourant la cabine du chauffeur, sert de co-pilote. Un voyageur s?en mêle. « Ale mem sofer, droit divan ou. » Encouragement trop appuyé. Le chauffeur ratera les arrêts.

Derrière ses lunettes de soleil, le jeune homme doit jongler avec les aléas de la mécanique en plus de ceux de la route. En sus de la vieillesse, le bus poussif souffre visiblement de plusieurs autres maladies. Jetant toute sa force dans le poignet, le chauffeur se bat avec le levier de vitesse. Le tord de l?avant vers l?arrière dans un bruit qui semble être des grincements de dents du moteur. De quoi effrayer les quelques pigeons roucoulant sur la chaussée, en ce jour férié.

La machine proteste. Fait des siennes quand il faut avaler les obstacles. Et ne rate aucun des nids-de-poule qui rythment la couche d?asphalte inégale. Estomacs fragiles ou simplement bien remplis s?abstenir.

<B>S?asseoir en faisant abstraction du décor</B>

Les banquettes toutes flasques donnent l?impression que nous sommes installés sur des bouts de contreplaqué. Le cuir graisseux a longtemps perdu sa couleur d?origine. Des miettes de « biscuit sorbet » se désagrègent sur un siège.

Pour le plus grand appétit d?une colonie de fourmis. Elle s?est déjà organisée entre une fente sous le caoutchouc qui entoure la vitre et le nid quelque part sous le siège. Quel usager du transport en commun ne s?est jamais trouvé contraint de partager l?espace avec des cancrelats de toutes les dimensions ?

Sous les fauteuils, dans les recoins : des débris de pistaches. Du papier gras roulé en boule a été abandonné sous les sièges. Plus inventif : il a été roulé en boule, puis enfoncé dans l?espace étroit entre le siège et la paroi de tôle.

Une carcasse râpée par plus de 25 ans de route. Torturée par les excès de vitesse et les trajets au pas de tortue. Essayez l?aventure Port-Louis ? Baie-du-Tombeau, au départ de la gare du Nord. À la gare, les moteurs ronronnent avec impatience. Les receveurs vous forcent presque à courir tellement leur voix est insistante. L?illusion est parfaite, ils font comme si le bus démarrait tout de suite.

Mais il n?en est rien. Quand enfin on prend la route, c?est à 25 km/heure que l?on couvre l?autoroute. Le chauffeur adoptera une allure plus vivace après le rond-point de Baie-du- Tombeau. Avant de devenir un véritable casse-cou. C?est comme si l?air de la mer toute proche lui redonnait une vigueur, au point de forcer les passagers à s?accrocher dans les tournants.

Autres souvenirs de précédents allers simple en enfer : le répertoire de graffitis. L?acte de vandalisme s?exprime sous diverses formes lors des trajets monotones. Les yeux insensibles ne regardent même plus le paysage chaque jour un peu plus gris à cause de la fumée des pots d?échappement. Les doigts désoeuvrés s?attaquent au cuir des sièges. Y percent des trous avant de déchiqueter l?éponge qui s?y trouve.

<B>Tout un repertoire de graffitis</B>

Plus acides, les insultes tracées au feutre, au « blanco » ou au cutter. Elles accompagnent en général un prénom et donnent parfois le numéro de portable de la personne vilipendée.

Changement de trajet : le bus de Cascades, direction Vacoas. Une ménagère sort visiblement du marché avec son panier de légumes. Elle surprend notre regard en train de déchiffrer les grafittis. « Sa travay zenfan lekol sa », accuse- t-elle. Il n?en faut pas plus pour entamer la conversation. Du coup, elle oublie son encombrant voisin qui somnole si fort qu?il appuie pratiquement sa tête contre l?épaule de la passagère. Avant de sursauter à chaque accélération.

« Sa bann zanfan la, pas fasil ar zot. » Et matante Geneviève, c?est ainsi qu?elle se présente ? de nous raconter comment, « bann tifi lekol la, sirtou kan zot en group, zot fer zess ar kontroler». Celui affecté au véhicule qui nous conduit vers Vacoas, perd l?équilibre à cause d?un brutal coup de frein. S?accroche au bras d?un monsieur voyageant debout. Et se rétablit avec un bref « sori ».

Pendant ce temps, matante Geneviève n?en finit pas de se plaindre des « ti zenes ». De ceux qui s?asseyent de biais sur les banquettes, gênant ainsi le passage des voyageurs qui montent et qui descendent du bus. « Ou koir zot avanse ? Ou per pou koz ar zot, taler ou gagn bate. »

Sans ménagement, elle nous parle de ceux qui prennent chaque matin le bus de Chebel depuis Port-Louis. « Ounn deza trouv dimounn marsande dans bis ou ? » Devant notre mine surprise, elle nous explique que la pratique courante veut que ces passagers adolescents insistent pour voyager au rabais. « Zot dir kontroler zot pena ase kas, zot ena zis Rs 10.» Soufflant comme une locomotive, la tantine s?indigne aussi du comportement des amoureux qui se bécotent trop lascivement à son goût. « Lot foi la, enn garson tinn preske tir blouz tifi la lor li. »

Une description coupée par une connaissance de matante Geneviève. Perdant tout intérêt pour les inconvénients du trajet en commun, elle l?interpelle : « Kot to pe al promene koum sa. »

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