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Air de famille

8 janvier 2004, 20:00

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<B>On l?aura compris : la famille est pour vous le pivot essentiel de l?existence?</B>

La famille, c?est capital, sacré. Je ne laisserai jamais tomber mes parents. Cela ne veut pas dire que je serais capable d?habiter avec eux ou de vivre en quelque sorte en tribu? Mais la famille c?est la seule chose qui vous reste quand vous n?avez plus rien. C?est un refuge. Quelle est la différence entre un sans domicile fixe (SDF) et un gitan ? Un gitan, non plus, n?a pas de domicile fixe, mais il est entouré de sa famille. Ce qui caractérise un SDF, c?est sa solitude. C?est la pire des choses pour un être humain. On peut se disputer avec son frère, mais c?est toujours son frère.

Les Mauriciens, je le sais, ont aussi un sens très développé de la famille. Même si c?est quelquefois par nécessité.

<B>Vous n?êtes pas de ceux qui disent : ?On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille? ?</B>

C?est vrai qu?on ne l?a choisit pas. Qu?on l?aime ou qu?on la déteste, on n?en a qu?une. Tout mon film repose sur ce thème. C?est l?histoire d?un père qui invente un mensonge pour avoir ses enfants près de lui. Mais ses enfants ont beaucoup de choses à lui reprocher.

<B>Etes-vous aux antipodes de Brel qui vouait son culte de vie à l?amitié ?</B>

Difficile de répondre à cette question. Mon prochain film parlera d?amitié. Je ne peux pas dire comme Brel : ça c?est plus important que ça. La vie est un mélange de plein de choses et je dis que si on élimine de sa vie sa famille, c?est qu?on a un vrai problème.

<B>La fatalité des liens de sang ?</B>

Oui. Des liens biologiques, chimiques, des liens qui se construisent avec le temps. De l?enfance à la mort. Une amitié peut s?arrêter, pas un lien de parenté. Il est éternel. Vous êtes le fils de quelqu?un pour l?éternité. Même quand votre père est mort, il est toujours votre père.

<B>Votre conception de la famille est-elle empreinte d?une notion religieuse ?</B>

Je fais partie d?une famille juive qui a le sens de la famille, mais je ne suis pas religieux. Que ma définition de la famille ait une dimension spirituelle, c?est inévitable. Cela fait partie de ma culture. Je suis plus de culture juive que de religion juive. Comme on peut être bouddhiste ou hindouiste. C?est un mode de vie plus qu?une religion. Une manière d?aborder le monde. On ne peut pas grandir ou mûrir si l?on ne règle pas les problèmes que l?on a avec sa famille. On ne trouve ni sa voie ni son destin si on ne règle pas ça en même temps que les autres choses. Il y a des gens, vous savez, qui passent leur vie allongés sur un divan pour parler de leur mère ou de leur père.

<B>Votre divan à vous, ce sont vos films et vos spectacles ?</B>

Sans doute. Et je ne suis pas le seul. Le Roi Lear, Macbeth, Le Cid, tout ça parle de la famille ! Tout comme la bonne terre fait pousser des vignes ou de la canne à sucre ou des pommiers, dans l?agriculture imaginaire, la bonne terre fait pousser de belles histoires. C?est la famille et il en est ainsi depuis la nuit des temps. C?est un lieu imaginaire et réel qui permet plein de choses.

<B>La journaliste Patricia Salama dit en parlant de vous : Michel Boujenah, Juif, Tunisien, Français. L?ordre vous paraît-il conforme à vos convictions ?</B>

(Long moment de silence.) Je dirais Tunisien, Français et Juif. On ne sait pas où on va si on ne sait pas d?où l?on vient. La mémoire est le sujet de mon prochain spectacle. On ne peut pas nier ses origines?

<B>Entre nier ses origines et en être obsédé, il y a un pas que beaucoup franchissent?</B>

Je connais mon identité, c?est tout. Je ne suis pas un nostalgique de mes racines, mais cette volonté affichée aujourd?hui d?aller toujours vers le futur nie souvent l?existence du passé et des racines. Elle tue, détruit beaucoup de choses. C?est ainsi que vous voyez des jeunes de nos jours devenus soit hystériques de leur religion, soit totalement indifférents. Dans les deux cas, ils ont tort.

<B>C?est ce qui vous a fait dire : ?J?ai peur des générations qu?on nous prépare? ? </B>

Je me demande quelles seront les racines, les ancrages, les assises culturelles de cette génération en dehors de Star Academy, des Game boy ou des Play Stations? Mais c?est vrai aussi que les vieux de ma génération disaient la même chose de nous ! Ça prouve que je deviens vieux et con.

<B>?Je veux, dites-vous aller jusqu?au bout de mes rêves en gardant la dignité?. Il y a des rêves qui peuvent être des atteintes à la dignité?</B>

Oui, bien sûr. Je pense au livre de Thomas Mann qui raconte l?histoire de cet acteur qui devient l?acteur fétiche des nazis sous prétexte qu?il veut continuer son rêve qui est de jouer. Aucun rêve ne vaut sa dignité d?homme. Il y a des moments où il faut savoir dire non, défendre des choses auxquelles on croit. Même si c?est au détriment des rêves que l?on a depuis toujours. Ce n?est pas parce que je rêve d?une maison au bord de l?eau ? très chère en Europe ? que je dois faire toutes sortes de films sous prétexte que ça va me rapporter l?argent qui me permettra d?avoir cette maison ! J?avais une maison en Tunisie où je pêchais depuis ma véranda sur pilotis dans la mer. C?est un vieux rêve d?en ravoir une, mais je ne suis pas prêt à tout pour le réaliser. On doit être prêt à tout pour sa dignité, pas pour ses rêves.

<B>Comment savoir quand on franchit la ligne interdite ?</B>

C?est difficile, il faut être vigilant. C?est vrai que j?en ai fait des conneries ! Sans doute par vanité, pour le pognon ou pour payer des impôts? Ah ! Oui ! J?en ai fait !

<B>Vous avez donc en quelque sorte trahi vos rêves ?</B>

Oui. Si je dis ces choses aujourd?hui, c?est parce que je suis passé un peu par là. J?en ai fait l?expérience et j?en ai souffert. En ce moment, par exemple, il y a en France, un mouvement de fond d?intolérance. Quand dans une démocratie, on arrive à ce niveau d?intolérance, c?est qu?il y a vraiment un problème. Il faut se lever pour dire non. Il faut rappeler aux gens les valeurs, remettre les choses à leur place, savoir que la haine, l?intolérance sont des erreurs fondamentales pour le futur d?une société. Je ne pense pas que la société française soit en danger, mais si on ne fait rien, elle le sera.

<B>N?est-il pas important d?essayer de savoir pourquoi les choses en sont arrivées là ?</B>

Sans doute par ignorance, par manque d?information. Il est, par exemple, absurde que les religions et leur histoire ne soient pas enseignées à l?école. Les enfants doivent pouvoir comprendre les peuples. Or, l?histoire des religions est liée à l?histoire des peuples. Ne pas l?enseigner est une erreur fondamentale. Il y a des gens qui sont antisémites parce qu?ils pensent, et cela à cause des médias français, que les Israéliens ? qui sont une armée d?occupation ? sont des nazis, des monstres.

<B>La question revient sans cesse. En restant lucide, peut-on vraiment encore croire que les religions sont facteurs de paix ?</B>

Il faut que la religion retourne au temple, à la synagogue, à la mosquée, à l?église. Et qu?elle y reste. Qu?elle reste dans la spiritualité, pas dans le temporel. Dans l?histoire, à chaque fois que les religions se sont mêlées de politique, se sont intéressées à gérer la vie sociale des hommes, elles sont devenues meurtrières. Toujours. La religion est un instrument démagogique extraordinaire. Finalement, je crois qu?on ne peut faire confiance qu?aux hommes, pas aux religions.

Nous préparons actuellement, nous comiques français, une soirée contre l?intolérance. Montrer que le rire n?a pas de frontières, que nous nous aimons, que nous nous parlons. Montrer aux jeunes générations que ces guerres de religions sont totalement ridicules. Je dois ajouter qu?en ce moment, je me moque complètement de savoir si le public va aimer ou non cette démarche. Pour ma dignité, j?ai besoin de le faire, de le dire. Si ça me coûte des ennemis à vie, tant pis.

<B>Ce qui se passe en Isräel trouve en vous un écho particulier ?</B>

Oui, je suis très préoccupé. On sait que seule la paix peut amener le bonheur. Il y a dans les deux camps ceux qui veulent la paix et ceux qui veulent la guerre. Il faut que les camps de la paix l?emportent. Dans cette affaire, il y a des torts partagés. Les médias internationaux et français déforment les faits. Quand on parle du mur de la honte, on parle d?un mur de 16 kilomètres sur une frontière commune israélo-palestinienne de 300 kilomètres. Les types qui ont construit ce mur sont en prison. Ça, la presse ne le dit jamais.

<B>La presse française est pro-palestinenne ?</B>

Sans aucun doute !

<B>Pro-palestinienne ou anti-israélienne ?</B>

Pro-palestinienne à mort ! Elle a fait naître dans le c?ur de certains jeunes Français un antisémitisme qui n?a pas lieu d?être. Elle en porte la responsabilité. Quand un terroriste se fait sauter avec une bombe et que le reportage télé montre la mère du terroriste qui pleure, il y a quelque chose qui ne va pas. Les Israéliens sont de très mauvais communicants, ça il faut le reconnaître. Un mort est un mort de trop, mais la presse doit être honnête et garder les proportions.

<B>Vous voulez dire que même l?horreur peut être graduée, avoir son échelle ?</B>

Non, c?est vrai, il n?y a pas de hiérarchie dans la douleur. Chacun souffre dans sa chair. Si je vous casse le bras, vous souffrez. Ni plus ni moins que celui à qui on a coupé une jambe. Chaque douleur est une douleur. Mais si on replaçait le conflit israélo-palestinien dans son contexte, si on arrêtait de victimiser les Palestiniens de manière absolue et de diaboliser les Israéliens de même, on arriverait sans doute à moins d?outrances. On a même entendu dire à la télévision française que les kamikazes, c?était des actes de désespoir. Ils se font sauter en Israël parce que c?est une technique de guerre, de guérilla. C?est pas ça, le désespoir. Le désespoir, c?est se mettre une balle dans la tempe devant un check point.

<B> Vous n?allez pas choisir, à la place des Palestiniens, leur mode de désespoir?</B>

Tuer des enfants n?est pas un acte de désespoir. Et c?est valable pour les deux camps. Mais je suis confiant qu?il se lèvera des gens pour la paix.

<B>L?homme n?est-il pas ainsi fait qu?il faut qu?il aille d?abord jusqu?au bout de sa folie ?</B>

C?est terrible à dire, mais oui, c?est ça. L?histoire ne se repasse jamais les plats. Un jour ou l?autre, ils sauront que tout ça n?a servi à rien.

<B>Vous sentez vous capable, comme Elie Wiesel, d?aller vous installer en Israël pour être plus près de la ?patrie en danger? ? </B>

Non, je me crois plus utile en Europe où je suis connu et où ma parole a plus de poids. En Israël, je suis un inconnu qui ne servira à rien. Je suis plus utile à la paix en étant un homme connu en France. Mais vous savez, je suis un Juif de la diaspora. Je ne me sens pas Israélien. Israël est pour moi une communauté juive comme une autre. J?en suis solidaire. Et je suis pour la paix. Je crois que le jour où ces deux peuples se réuniront, ce coin deviendra un véritable paradis. Ce sera génial.

<B>Vous affirmez dans un magazine qu?un artiste tout au long de sa création dit une ou deux choses importantes, pas plus. Ce dont nous parlons en fait partie ? </B>

La paix, oui. J?ai quitté la Tunisie à 11 ans d?abord parce que j?étais juif. Aujourd?hui, j?ai 52 ans, des enfants et je vois se dessiner un mouvement antisémite en France. Je me dis que peut-être il faudra qu?on parte, de nouveau?

<B>Le traumatisme de l?errance vous habite toujours ? </B>

Bien sûr. J?ai envie de la paix. Dire ça aujourd?hui, ça fait guimauve. La mode est au cynisme, au nihilisme? Mais je sais qu?il y a un retour aux valeurs simples. Le succès de certains films le démontre. On revient aux choses simples profondes. C?est symptomatique d?un changement profond.

<B>Les acteurs comiques veulent toujours, à un moment de leur carrière, faire un film ?sérieux?, comme s?ils dénigraient eux-mêmes leur art? </B>

Ce n?est pas mon cas. Je sais qu?on dit davantage de choses sur le monde en étant drôle qu?autrement. Je ne comprends pas comment il n?y a pas un prix Nobel de l?humour ! C?est absurde ! Même dans le public, la perception est différente. Si on voit passer Francis Huster, on le regarde avec un sentiment d?admiration. Quand on me croise, on me tape sur l?épaule et on me dit ?tu? ! J?adore ça ! Vous connaissez la phrase qui dit : ?Laisse la gloire à ceux qui font pleurer ; toi, tu les fais rire? ? Imaginez un monde sans humoristes, un monde où serait absent le rire?

<B>Vous avez une ambition pour le rire ? </B>

Oui. Mon maître est Raymond Devos. C?est tout dire.

<B>Peut-on rire de tout ? </B>

Oui. Absolument. Mais tout est dans la manière de le faire. Et surtout, si chacun d?entre nous riait de lui, on pourrait rire de tout. Un jour, à un téléthon, des gamins en fauteuil roulant m?ont lancé : ?Quand on nous demande : Alors comment ça marche ? nous on répond : Ça roule ! ? Ils voulaient me dire : ?Michel, ne nous regarde pas avec pitié, on a de l?humour, on est capable de rire de notre propre condition.? C?est pas magnifique ça ?

?Aucun rêve ne vaut sa dignité d?homme. Il y a des moments où il faut savoir défendre des choses auxquelles on croit. Même si c?est au détriment des rêves que l?on a depuis toujours ?.

?La religion doit retourner au temple, à la synagogue, à la mosquée, à l?église. A chaque fois qu?elle s?est mêlée de politique ou de social, elle est devenue meurtrière.?

Vos points de vue, vos colères, vos enthousiasmes sur les thèmes abordés par les invités d?Apartés sont les bienvenus.

Ecrivez à : forumapart@ intnet.mu

Une rubrique sera consacrée à vos réflexions dans le supplément culturel de ?l?express? à la rubrique: Forum Apartés. Un lieu d?échanges et d?expression libres.

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