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Agalega, un p?tit coin de paradis (1)

12 janvier 2004, 20:00

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LE BRUYANT Dornier se pose sur la piste d?atterrissage avec la délicatesse d?une libellule. Nous apprécions encore l?art des lieutenants-commandants Bhatnagar et Saxena quand le constable Gujadhur ouvre le sas. La chaleur nous étreint presque physiquement. Bienvenue à Agalega !

Dépaysement total : la piste d?atterrissage n?est qu?une clairière nichée parmi des cocotiers verdoyants. Pour toute infrastructure, une bâtisse, arborant deux inscriptions peintes en noir : douane et contrôle sanitaire. Quelques mètres plus loin, un petit coin qui sert à se rafraîchir.

Protocole oblige, ce dimanche-là, tout Agalega s?est mobilisé pour accueillir le Premier ministre, Paul Bérenger. Les 18 policiers, affectés dans l?île et qui ont sorti leurs uniformes, composent la haie d?honneur. Sous un abri érigé contre le soleil, les enfants d?Agalega, quadricolores en main, saluent timidement, la solennité du moment ayant dérobé leurs sourires?

L?accueil est simple. On nous sert de l?eau de cocos, qui doivent bien peser deux kilos, que nous avalons goulûment. Un tout-terrain, le seul d?une flotte de trois véhicules pour toute l?île, nous embarque. Direction : le siège administratif de l?Outer Island Development Corporation (OIDC).

Les routes d?Agalega sont, en fait, des sentiers de sable. On les voit clairement du ciel, quadrillant les îles jumelles d?un atoll. Une fine poussière grise, soulevée par les roues des véhicules, nous suit avec ténacité. Nous traversons des cocoteraies plongées dans la torpeur. Pas un insecte qui bouge ou un oiseau qui vole. Il est midi et demi. Et Agalega fait la sieste.

Moins de dix minutes de route vers le Sud et nous voilà dans un village baigné de soleil. De jolies maisons créoles, aux murs blancs et toits rouges, s?alignent dans un écrin de verdure. Ici et là, quelques poules débusquent des insectes assommés par la chaleur. Sinon, les lieux respirent le désert.

Le bureau de poste et le poste de police sont au coude à coude à l?ombre des inévitables cocotiers. En face, un peu plus loin, une coquette église témoigne de la présence de missionnaires catholiques.

Des sentiers, tout en méandres, conduisent à l?unique épicerie d?Agalega, fermée le dimanche. Mais elle vend tout ce qui est nécessaire aux habitants et à la communauté d?expatriés de l?île Maurice. Y compris l?alcool très prisé à la nuit tombée, mais dont les heures de vente sont limitées entre 15 et 17 heures en semaine et de 9 heures et midi durant le week-end.

?Encore heureux ! Les Agaléens, affables et faciles à vivre, ont tendance à devenir violents après quelques verres, confie le sergent Goorsaha, responsable de l?ordre public à Agalega, et les disputes se terminent souvent à coups de couteau.? Et le dispensaire de l?île, à côté du centre administratif, est régulièrement appelé malgré un personnel squelettique, à faire des points de sutures.

?A boire, s?il vous plaît !?. Nous sommes au quartier général de l?OIDC. La soif nous tenaille et la sueur ruisselle sur les fronts. Le festin de gratin de palmier, poisson et divers légumes, à la manière de Shera Clarisse, l?intendante, ne suscite pas grand intérêt. C?est la faute à la chaleur?

On sert l?incontournable eau de coco. Et du jus de limon. ?Ils sont plus gros que ceux de Rodrigues?, est-il précisé.

Nous donnerions tout pour quelques cubes de glaçon dans nos verres. Mais l?électricité est une denrée précieuse dans l?île. Produite à partir d?un générateur, elle est fournie gratuitement par l?OIDC. Nous nous contentons donc de jus légèrement frappé.

Les quartiers pour les administrateurs sont simples mais confortables. Pas question de s?y attarder car il faut reprendre la route vers le Sud pour une visite marathon de l?île. Aucun signe de vie jusqu?à notre arrivée dans l?autre île jumelle.

Le rêve des hôteliers

Première escale : une plage au sable vierge, le rêve de tout hôtelier. On est à Farfar, là où le groupe Ireland Blyth a obtenu une concession de 25 arpents pour ériger un village de pêche. L?endroit est d?une beauté de carte postale. Si on se tourne vers le sud, on aperçoit au loin La Pointe ou l?Ile du Sud.

Tout Agalega étant encerclé par un lagon très peu profond, impossible de s?y baigner par marée basse. Et la marée montante ramène les gros poissons, y compris les requins... C?est ce lagon que nous allons devoir franchir sur environ deux kilomètres pour atteindre La Pointe. Deux rustiques tracteurs se tiennent prêts pour la traversée. Comble de confort, on a installé des bancs en bois dans le caisson. Nous entamons la traversée cahoteuse dans la bonne humeur, au milieu de cris et d?exclamations à chaque embardée. Les écologistes se seraient évanouis d?horreur?

L?atmosphère est plus champêtre à La Pointe. Nous avons même rencontré une vache noire et blanche, debout sous un arbre pour ne rien rater de la brise de mer.

Ici non plus, on n?est pas très bavard. Mais ils sourient spontanément si on le fait en premier. Ici, il n?y a ni épicerie, ni téléphone. L?île vient seulement d?avoir son école et son dispensaire.

La Pointe possède un objet de fierté tout particulier. C?est un charbonnier malgache qui a échoué sur la plage, il y a au moins 50 ans. ?Il s?en est fallu de peu pour que l?engin finisse dans vos cours !? La boutade du Premier ministre ne manque pas de pertinence.

A peine arrivés, nous reprenons le chemin de retour à bord de nos autobus de fortune. Nos os commencent à sentir le stress d?être sans cesse ballottés. La résistance de Paul Bérenger, qui fait la traversée debout comme les Agaléens, fait envie.

15 heures. Tout Agalega est invité à rencontrer le Premier ministre dans une salle verte à la Grande Ile. Bon nombre des 75 enfants et adolescents sont là. Les neuf anciens aussi. Quelque 250 âmes vivent à Agalega. Les adultes travaillent tous pour l?OIDC qui gèrent la cocoteraie ainsi que la fabrique d?huile de coco. Les maisons sont construites par cet organisme et louées pour Rs 150 à chaque famille. Toutes les terres appartiennent à l?Etat.

Le temps presse. La piste d?Agalega n?est pas équipée pour des man?uvres nocturnes.Dans son état actuel, elle ne peut accueillir des avions de ligne. Cette piste ainsi que la jetée de La Fourche intéressent particulièrement les autorités.

Les bateaux accostent des kilomètres plus loin, en dehors du lagon. Passagers et marchandises atteignent la jetée à bord de pirogues et doivent encore user d?échelles pour accéder au promontoire. ?Décharger des marchandises dans ces conditions prend plusieurs jours?, fait remarquer Sangeet Fowdar, ministre de tutelle.

Bérenger regrette de ne pas pouvoir interagir plus longtemps avec les Agaléens. Mais il a étudié le cas Agalega de près. Il répond sans fioritures aux préoccupations des habitants. L?isolement est perçu comme le principal problème d?Agalega. Et les îles ont peu de ressources. Bérenger annonce des projets qui rendraient les îles plus accessibles. Le projet d?hôtel s?inscrit dans cette logique, assure-t-il.

Les habitants gardent le visage fermé, propre aux insulaires. Ils semblent néanmoins réceptifs aux propos du chef du gouvernement. Certains le questionnent: pourquoi ne pas faire des îliens des propriétaires de leurs demeures ? Combien d?hôtels encore ?

Les Agaléens se voient contraints de se réveiller de leur douce torpeur. Leur coin de paradis est promis à des changements. Et le gouvernement souhaite qu?ils y participent.

Texte & photos : Shyama SOONDUR

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