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Seggae Day: célébration musicale et jour de deuil «entaché de sang»

21 février 2022, 06:00

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Seggae Day: célébration musicale et jour de deuil «entaché de sang»

Tout est allé très vite. Le vendredi 10 février, le Conseil des ministres décrète la date du 21 février «Seggae Day» sans dévoiler d’activité pour l’occasion. Le vendredi 18 février, le ministère des Arts et du patrimoine culturel annonce un concert virtuel gratuit qui aura lieu ce soir, de 20 h 30 à 21 h 30. Mais artistes et producteurs le martèlent. Le «Seggae Day» ne peut faire oublier que le 21 février, c’est le jour où Kaya est décédé en cellule policière dans des circonstances troubles. Ras Natty Baby trouve qu’il s’agit d’une décision politique pour «caresser un électorat dans le sens du poil».

Stephan Rezannah: «Le concert virtuel n’est pas un hommage à Kaya»

<p style="text-align:center"><img alt="" height="400" src="/sites/lexpress/files/images/article/stephan_rezannah.jpg" width="423" /></p>

<p>Le concert virtuel du ministère des Arte et du patrimoine culturel est organisé en collaboration avec le producteur Stephan Rezannah du label Jorez Box. À l&rsquo;affiche, des <em>&laquo;ambassadeurs du seggae&raquo;,</em> comme Blakkayo, The Prophecy, Ras Natty Baby, OSB Crew, Jerry &amp; The Resistance, la <em>&laquo;révélation&raquo; </em>Sayaa, entre autres.&nbsp;</p>

<p>Le producteur affirme qu&rsquo;Azaria Topize, le fils de Kaya, et Charles Quirin, l&rsquo;un des membres de Racinetatane, ont été sollicités. <em>&laquo;Mais ils ont d&rsquo;autres engagements.&raquo;&nbsp;</em></p>

<p>Chaque artiste/groupe reprendra un seggae de leur répertoire. À l&rsquo;exception de Sayaa, qui reprendra un titre de Kaya. <em>&laquo;Ce n&rsquo;est pas un hommage à Kaya.&raquo; </em>Le 21 février a un double contexte : d&rsquo;une part l&rsquo;hommage à Kaya, le jour de sa mort, d&rsquo;autre part, la <em>&laquo;naissance d&rsquo;une légende. Je suis du côté de la musique, pas dans le combat judiciaire&raquo;</em>. Les internautes pourront suivre ce concert en live streaming du J&amp;J Auditorium sur les pages <em>Facebook </em>du ministère des Arts et du patrimoine culturel, celles des artistes qui y participent, celle de Jorez Box et sur <em>YouTube.&nbsp;</em></p>

<p>C&rsquo;est en 2019, année des 20 ans de la mort de Kaya, que Stephan Rezannah lance le <em>Seggae Project</em>. Un programme de revalorisation avec concert, fresque et statue de Kaya. La proposition du Seggae Day y figure aussi, mais à la date du 10 août, le jour de naissance de Kaya. Ce projet va au-delà des célébrations du 21 février. <em>&laquo;La définition du seggae reste basique : séga plus reggae. Il y a toute une étude d&rsquo;anthropologie musicale à mener.&raquo;</em> Ce projet d&rsquo;écriture a l&rsquo;ambition d&rsquo;aller confronter le seggae à l&rsquo;oreille des Jamaïcains. <em>&laquo;Est-ce que l&rsquo;État va nous soutenir ?&raquo;</em> L&rsquo;avenir le dira. <em>&laquo;On ne l&rsquo;attendra pas pour avancer.&raquo;&nbsp;</em></p>

<p>Le<em> Seggae Project</em> a cheminé pendant trois ans, &laquo;<em>sans aucun soutien. Le seggae est encore victime de préjugés parce qu&rsquo;il est associé à la communauté des rastas et au gandia. C&rsquo;est une musique contestataire, contrairement au séga qui fait danser&raquo;</em>. Le producteur ne se berce pas d&rsquo;illusions. <em>&laquo;Le séga tipik est devenu patrimoine mondial de l&rsquo;Unesco, mais on n&rsquo;investit pas dans ceux qui le pratiquent.&raquo;</em></p>

 

 

Percy Yip Tong: «L’État est le dernier à reconnaître le seggae»

<p>Percy Yip Tong est fier d&rsquo;avoir travaillé avec Kaya les <em>&laquo;quatre premières années. Cela a pris quatre ans à cause du racisme anti-rasta. C&rsquo;est d&rsquo;abord à La Réunion qu&rsquo;on a pu lancer Kaya&raquo;.&nbsp;</em></p>

<p>Percy Yip Tong a produit les deux premières cassettes de Kaya, <em>&laquo;mais le seggae existait avant que je ne le rencontre. Kaya avait déjà trois chansons dans ce style. Je l&rsquo;ai poussé à se concentrer sur le seggae. À l&rsquo;époque, on l&rsquo;appelait pour des reprises de Bob Marley et il faisait aussi du reggae en créole&raquo;.&nbsp;</em></p>

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	<figure class="image" style="display:inline-block"><img alt="" height="400" src="/sites/lexpress/files/images/article/percy_yip_tong_-_kaya.jpg" width="440" />
		<figcaption><strong>Percy Yip Tong et Kaya à Paris en décembre 1992 pour le festival Africolor.</strong></figcaption>
	</figure>
</div>

<p>Il se dit heureux qu&rsquo;enfin il y ait une journée nationale dédiée au seggae. Une occasion où il faut aussi se souvenir des contributions de Gérard Bacorilall, Berger Agathe, Ras Ti Lang, entre autres.&nbsp;</p>

<p>Mais il affirme ceci : <em>&laquo;L&rsquo;État est le dernier à reconnaître le seggae, alors que c&rsquo;est une musique qui a acquis la reconnaissance populaire depuis longtemps. Et que l&rsquo;on entend les chansons de Kaya dans des lieux de culte de diverses confessions.&raquo;&nbsp;</em></p>

<p>Pour beaucoup, le 21 février évoque avant tout les trois jours d&rsquo;émeutes de février 1999. <em>&laquo;La mémoire du seggae est entachée de sang. J&rsquo;espère que le Seggae Day sera un acte de mémoire pour dire plus jamais ça.&raquo;&nbsp;</em></p>

<p>L&rsquo;annonce du <em>Seggae Day</em> 11 jours avant le 21 février lui donne l&rsquo;impression que <em>&laquo;c&rsquo;est quelque chose fait à la dernière minute, avec une absence de programmation. Il n&rsquo;y a pas besoin de budget pour décréter une journée nationale&raquo;</em>. Pour Percy Yip Tong, c&rsquo;est signe d&rsquo;un <em>&laquo;coup électoraliste pour rendre le gouvernement populaire&raquo;.&nbsp;</em></p>

<p>Il s&rsquo;interroge aussi sur l&rsquo;annonce &ndash; en même temps que le<em> Seggae Day</em> &ndash; que le 8 février devient le Bhojpuri Gamaat Day, en mémoire du chanteur Sona Noyan. <em>&laquo;Je suis content que l&rsquo;on honore la culture bhojpuri mais ce chanteur n&rsquo;a ni l&rsquo;envergure ni le rayonnement de Kaya. Il n&rsquo;a pas le même impact national.&raquo;</em> D&rsquo;où le sentiment de Percy Yip Tong que la compartimentation des cultures et des mémoires<em> &laquo;n&rsquo;a jamais été aussi flagrante qu&rsquo;avec cette annonce&raquo;.</em></p>

 

Les premières cassettes de Kaya.

Bruno Raya: «Ce jour-là, il ne faut pas parler des circonstances de la mort du chanteur ?»

Mitigé. Bruno Raya, artiste-producteur, est à la fois content que l’État reconnaisse le seggae. Mais «quelque part déçu» que ce soit la date du 21 février qui ait été choisie, un «jour noir», un «martyre». «Ziska zordi pann gagn laverité lor lamor Kaya», souligne-t-il. 

Il s’inquiète. Une fois le 21 février devenu Seggae Day, «est-ce que cela veut dire qu’il ne faudra pas parler des circonstances de la mort de Kaya en cellule policière à Alcatraz»

Bruno Raya était l’un des animateurs du concert en faveur de la dépénalisation du gandia organisé par le Mouvement Républicain à Rose-Hill le 16 février 1999 ; le dernier concert de Kaya. «Si sé sa zot lespri, soutient Bruno Raya, c’est perdu d’avance.»

L'affiche du dernier concert fatidique de Kaya.

Ras Natty Baby: Gare aux «opportunistes» et au «capital politique»

Ras Natty Baby, un autre pionnier du seggae, ne cache pas sa méfiance des «opportunistes» qui veulent tirer avantage du 21 février. «Alors que tout le long de l’année, ce sont les artistes qui triment pour que cette musique ne tombe pas dans l’oubli.» Le chanteur ironise. «Quand on parle des Anglais, on pense à la ruse, quand on pense aux Italiens, c’est l’élégance, alors que l’Inde c’est la diplomatie. Mais Maurice, c’est le pays des opportunistes, c’est dans notre ADN.» 

En décrétant le Seggae Day, l’État a pris une décision politique «qui caresse dans le sens du poil», estime l’artiste. Il rappelle que la tragédie Kaya (le concert de dépénalisation, l’arrestation, la mort en cellule policière) se joue quand le Parti travailliste de Navin Ramgoolam est au pouvoir. «Les mathématiques politiques : avec toutes malversations, la corruption, là on envoie de la poudre aux yeux.» Une sorte de trêve permettant au régime actuel de se démarquer du précédent. 

Ras Natty Baby poursuit. Sur l’échiquier, «ce ne sont pas les artistes qui comptent le plus», mais le «capital politique» que les décideurs peuvent en tirer. Autre aspect qui l’interpelle : le Conseil des ministres a non seulement décrété le 21 février Seggae Day, mais le 8 février Bhojpuri Gamaat Day. Double commémoration annoncée le même jour. «On avait fait la même chose en donnant un congé public pour l’abolition de l’esclavage et un autre pour l’arrivée des travailleurs engagés. Cela veut dire qu’on pense aux électorats à chaque fois.»

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