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Davina Ittoo: «Un littéraire, c’est avant tout, un être qui est à l’écoute de lui-même»

21 décembre 2019, 16:30

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Davina Ittoo: «Un littéraire, c’est avant tout, un être qui est à l’écoute de lui-même»

Décrivez-nous l’expérience IndianOcéanie. 
L’expérience indiaocéanique si je peux la qualifier ainsi, est avant tout la découverte de l’existence d’un prix qui touche plusieurs régions de l’océan Indien. J’ai entendu parler de ce prix grâce à un ami. J’avais déjà entamé la rédaction d’un roman mais le prix m’a forcée à accélérer l’écriture car je devais respecter le délai pour la soumission du manuscrit. Du coup, les nuits blanches se sont succédé. Cela n’a pas été facile car la structure d’un roman exige beaucoup de rigueur. Tenir le fil de plusieurs histoires au sein de la narration peut s’avérer difficile. Cela m’a pris plusieurs mois avant d’obtenir un roman fini.

Comment s’est fait le choix du jury pour décerner la récompense ? 
Lors de la soirée de remise de prix, le jury a expliqué son choix en mettant l’accent sur le fait que le manuscrit devait comporter un lien très fort avec la région de l’océan Indien. Les métissages et les croisements culturels, qui y perdurent, devaient être mis en avant. Je pense que c’est surtout cet aspect-là qui a peut-être été un atout dans mon écriture. À la croisée de plusieurs histoires, qui ont lieu à Maurice, j’ai pu mettre en lumière les complexités de cette identité un peu polymorphe dans ce roman.

Parlez-nous de «Misère».
Le roman se déroule dans le village de Rivière des Anguilles. C’est le lieu où j’ai passé une grande partie de mon enfance, chez mes grands-parents maternels. Dans ce village, plusieurs personnages se côtoient. Asha, une belle femme mariée s’éprend d’Arjun, un joueur de Vîna. Perdu dans ses bouteilles de rhum, le mari d’Asha noie sa désespérance dans l’écriture de son carnet intime. L’indépendance est imminente. L’angoisse se mêle à la joie et dans les ruelles, une violence sourde se déchaîne. Plusieurs destins se croiseront au fil de l’histoire, dans une île Maurice qui craint l’avènement d’une guerre civile.

Depuis quand écrivez-vous ? Avezvous toujours été une passionnée d’écriture et de lecture ? 
J’écris depuis plusieurs années. Lorsque j’étais en France où j’ai passé 12 ans, j’écrivais déjà mais l’écriture n’avait pas vraiment de structure. C’était des fragments en prose, des poèmes. Lorsque je suis arrivée ici, c’est là que l’écriture s’est vraiment déployée. Quelque chose d’étrange s’était produit. Le retour au pays natal avait favorisé une écriture dense et plutôt poétique. C’est la beauté des paysages de mon île, qui a sans doute libéré l’écriture. Par rapport à la lecture, je pense que je serai creuse sans les livres qui m’accompagnent chaque jour. Depuis que je suis toute petite, j’aime lire. Je tiens cela sans doute de ma mère qui elle aussi, est une grande lectrice.

Vous enseignez la littérature à l’Open University depuis quatre ans maintenant. Comment décrivez-vous l’écriture et la littérature à vos élèves ? 
C’est une grande joie que de pouvoir transmettre le savoir que j’ai reçu à mes étudiants. La littérature ne peut être enseignée de manière complètement didactique. Il ne suffit pas d’égrener le nom des grands auteurs, ainsi que les thématiques qui perdurent dans leurs textes pour se proclamer ‘littéraire’. Non, un littéraire, c’est avant tout, un être, qui est à l’écoute de luimême, de ses désirs et de ses angoisses. Enseigner, c’est ne pas avoir peur de soulever toutes ces contradictions, qui gisent au coeur de l’humain. Enseigner la littérature, c’est espérer montrer aux étudiants les belles voies, qui les mèneront peutêtre à la porte de leur âme.

Vous écrivez uniquement en français ?
Il m’est arrivé d’écrire quelques articles en anglais. Mais je vous avoue que l’écriture me vient naturellement dans cette langue française dont je suis tombée éperdument amoureuse, il y a déjà tant d’années.

Que pensez-vous de la littérature en créole ? 
J’ai un peu de mal à lire le créole. Je prends du temps mais j’aime beaucoup. J’admire ceux et celles qui sont capables d’exprimer les émotions les plus subtiles dans notre langue maternelle.

L’écriture et la littérature à Maurice sont-ils des secteurs bien exploités ou peuton mieux faire ? 
Je pense que s’il y avait plus de lecteurs, le secteur aurait été plus florissant. Il y a une certaine lacune au niveau de la lecture. Sans lecture, la pensée reste cloisonnée dans des certitudes stériles et cela peut mener à des comportements intolérants... Il aurait peut-être fallu plus de concours littéraires et d’aides à l’édition pour privilégier une culture de la lecture, de l’écriture. Les gens ont tendance à croire que l’étude de la littérature est une entreprise vaine car elle ne permet pas de trouver des débouchés. Mais tout dépend de ce que ‘débouché’ veut dire. Pour certains, c’est avant tout, l’accumulation de la richesse. Pour d’autres, c’est tenter de trouver une ouverture vers ce qu’il y a de plus humain en eux.

Comment voyez-vous la situation des écrivains à Maurice ? 
Il y a de nombreux écrivains, qui sont très talentueux. Je pense à Aqil Gopee, Gillian Genevieve, Sadek Ruhumally et Umar Timol, qui ont déjà publié plusieurs textes. Ananda Devi et Natasha Appanah ont fait leurs premiers pas à Maurice. Maintenant, elles sont publiées chez la grande maison d’édition, Gallimard. Je suis optimiste pour l’avenir des écrivains. J’enseigne un cours intitulé Le Texte narratif et j’ai demandé à mes étudiants d’écrire un petit texte. J’ai été agréablement surprise de lire certains extraits, qui sont magnifiques et qui mériteraient d’être publiés.

Si vous avez l’occasion, un jour d’exprimer votre point de vue, quelles seraient les améliorations à faire pour l’avancement des auteurs mauriciens ? 
Il faut procurer une aide financière pour la publication des oeuvres. C’est cher de se faire publier par une maison d’édition et beaucoup d’auteurs, surtout les jeunes, sont découragés par l’enjeu financier. Il faudrait également mettre en place des ateliers d’écriture, des séances de lecture. Mais le plus important, c’est d’être à l’écoute des jeunes auteurs naissants. Il faut les encourager car la source de la réussite dépend de la confiance que vous avez choisie de placer en vous-même. Et cette confiance s’acquiert progressivement. Il faut la lumière des autres pour pouvoir briller de manière plus intense.

Pour percer dans le monde de l’écriture comment faire à Maurice ? 
Je ne sais pas trop. Je ne fréquente pas trop les cercles littéraires à Maurice. Il faut avoir la confiance nécessaire en soi pour oser envoyer un manuscrit à des concours littéraires. Si vous connaissez des gens, qui sont dans le milieu, c’est peut-être plus facile pour avoir des conseils. J’ai moi-même rencontré plusieurs jeunes, qui m’ont posé cette question. Je lis leurs manuscrits et je leur dis ce que j’en pense. Mais comme je l’ai dit précédemment, l’aspect financier freine les élans.

Les jeunes ne lisent plus et n’écrivent plus comme avant, selon vous ? 
Les jeunes ne lisent plus. Les parents veulent absolument que leurs enfants lisent mais comble du paradoxe, eux-mêmes ne lisent pas. Si un enfant grandit parmi les livres, cela facilite son entrée dans la lecture. Si les parents savent lui raconter des histoires qu’eux-mêmes ils ont lues jadis, cela libère l’imagination de l’enfant et développe sa curiosité par rapport à lui-même et au monde qui l’entoure. L’écriture et la lecture vont de pair.

Comment les faire revenir vers la lecture ? 
L’école seule ne suffit pas à relancer la lecture chez les jeunes. Cela dépend également de la volonté des parents. Je trouve que les parents se dédouanent un peu trop vite de leurs rôles, ce qui pourrait expliquer la ruée quelque peu frénétique vers les leçons particulières.

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