Publicité

Céline Lemmel: «La situation irrégulière des migrants est associée à des drames humains»

9 décembre 2017, 16:24

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Céline Lemmel: «La situation irrégulière des migrants est associée à des drames humains»

L’arrestation d’étrangers en situation irrégulière à Maurice, récemment, lève le voile sur la clandestinité dans le pays. Pour Céline Lemmel, de l’Organisation internationale pour la migration (OIM), les migrants veulent améliorer leurs conditions de vie, mais se retrouvent souvent au cœur des drames humains. Elle concède qu’il faut trouver des stratégies dans la formation et le suivi pour éviter ces cas.

Comment réagissez-vous face à ce nouveau cas de clandestinité à Maurice ? 
Il s’agit bien d’un cas de migrants réguliers. C’est un phénomène mondial, une préoccupation de nombreux pays. Ces derniers essaient d’y faire face à travers diverses mesures de contrôle, de politiques de visa et de vérifications de migrants travailleurs.

Dans le contexte mauricien, ce sont des personnes qui, souvent, ont obtenu un permis de séjour temporaire et qui restent sur le territoire au-delà de la durée du séjour. Les nombreuses opérations qui ont eu lieu récemment témoignent de la réactivité et de la volonté d’agir des autorités mauriciennes.

Justement, observez-vous une ampleur de ce phénomène à Maurice ? 
C’est une très bonne question. En fait, le caractère justement clandestin et caché rend très difficile l’interprétation de l’ampleur du phénomène. Il est quasiment impossible d’avoir des données précises. Ce n’est pas le cas seulement à Maurice, mais aussi dans le monde. Obtenir des données précises est un défi.

Quelle est l’étendue des réseaux de clandestinité à Maurice ?
Là également, je pense que les autorités mauriciennes planchent dessus. C’est un travail qui est en cours et les informations ne sont pas encore disponibles. Elles le seront lorsque les réseaux seront pleinement identifiés et démantelés. De notre côté, nous n’avons pas encore d’informations précises sur le nombre de réseaux et sur leur étendue. Il peut y avoir des cas de suspicion, mais il est très difficile de les identifier.

Quels pays sont associés à ces réseaux ?
Par rapport à la localisation géographique de Maurice, c’est entre le continent africain et le continent asiatique. Les flux viennent des deux côtés.

Quelles raisons poussent les étrangers à venir clandestinement à Maurice ? 
Maurice revêt un certain attrait économique pour les migrations irrégulières. C’est l’une des économies les plus prospères et dynamiques d’Afrique. La migration est liée à des motivations économiques. Les migrants cherchent souvent à améliorer leur condition de vie, à trouver du travail. Les motivations peuvent être vraiment variées: le manque d’opportunités d’emploi, par exemple. Avec la croissance démographique générale, il est question de manque d’opportunités locales, de conditions de vie dégradées dans le pays d’origine et d’un manque d’accès aux ressources naturelles.

Comment ces migrants parviennent-ils à rester illégalement à Maurice ? 
Il y a deux cas de figure à distinguer. La migration irrégulière est un mouvement qui se déroule en dehors de la réglementation en vigueur dans le pays d’envoi, de transit ou d’accueil. En fait, il s’agit d’entrer, de travailler et de rester sans autorisation nécessaire ou sans les documents requis dans le pays. Il y a aussi ceux qui entrent dans le pays de manière clandestine, sans avoir les papiers d’entrée requis. Ces cas sont moindres à Maurice.

Généralement, ce sont des gens qui entrent de façon régulière sur le territoire national, donc avec un titre de séjour régulier, mais qui vient à expirer, rendant le séjour irrégulier. Ou alors ils développent une activité lucrative en infraction avec les réglementations nationales. 

Quelles sont les lacunes dans le contrôle ?
Ce phénomène est très complexe, en termes de types de migrations irrégulières, de méthodes et de moyens utilisés pour entrer sur le territoire ou pour rester au-delà de la validité des titres de séjour. En fait, ces dernières années, avec la circulation des personnes et des biens qui a beaucoup augmenté avec la mondialisation, c’est un grand challenge pour les États, y compris Maurice. Il faut vraiment trouver ce juste équilibre entre la libre circulation des personnes et la protection du territoire national. À Maurice, un certain nombre de mécanismes de régulation des migrations ont été mis en place pour gérer la mobilité des personnes.

Lesquels ? 
Il y a la politique des visas, les contrôles effectués et le suivi. Lorsqu’une personne entre sur le territoire mauricien, elle doit préciser la durée de son séjour. Elle obtient un titre de séjour correspondant aux motifs de son voyage d’entrée : tourisme, études, affaires, entre autres, avec une durée de validité. Et les autorités ont la tâche ultime de vérifier si, au moment de l’expiration de son titre, l’individu a effectivement quitté le territoire ou pas. Les autorités doivent effectuer des contrôles et retrouver les gens.

Justement, constatez-vous des failles dans le système ?
Les opérations qui ont eu lieu récemment et qui ont mené à des arrestations ont, selon moi, suffisamment montré qu’il y a un suivi. Maintenant, il est difficile d’avoir un système parfait car ce sont des phénomènes qui sont mouvants, changeants. Il y a une nécessité permanente d’adaptation et de développement de mécanismes de contrôle, de suivi et de protection des personnes.

Quelle est l’efficacité des lois sur la clandestinité ?
Il y a un certain nombre de dispositifs réglementaires et légaux déjà en place. Il faut voir dans la mise en œuvre et les moyens de les rendre opérationnels. C’est là qu’il y a un besoin d’expertise, de personnel formé, de recyclage de la formation continue d’agents aux frontières et de contrôle de la migration, car les techniques ne cessent d’évoluer. Le système de contrôle à Maurice est déjà bien en ligne avec l’ensemble des standards. Il est assez moderne et performant.

Maintenant, les techniques demandent de la formation, des suivis. Il y a toujours une marge de progression. Il faut se pencher sur comment faire plus. Les stratégies reposent sur la formation continue d’agents, sur l’identification des points à améliorer et des points obscurs sur l’état de la situation.

Par exemple, l’OIM travaille avec l’ensemble des gouvernements, dont celui de Maurice. Elle apporte son appui pour une gestion humaine et ordonnée des migrations, pour promouvoir la coopération internationale et aider à la recherche de solutions pratiques sur les questions de migration. Tout en assurant le respect des droits et la dignité des migrants et en leur apportant une assistance dans certains cas.

Parfois, des étrangers se retrouvent dans l’irrégularité car ils ont été arnaqués par les universités. Votre regard sur cette situation ?
Il est difficile, là encore, de chiffrer. Mais ce n’est pas normal. Il s’agit de situations d’abus de confiance, des cas où des personnes sont forcées ou sont vulnérables. Cela entre dans la définition de la traite des personnes. 

C’est-à-dire le transport, l’hébergement des gens par la menace, le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, comme par l’enlèvement, la fraude, l’abus d’autorité, l’offre ou l’acceptation de paiement. Ce sont des situations anormales sur lesquelles l’OIM travaille. Le gouvernement mauricien est aussi préoccupé par cela.

Souvent, derrière ces situations, on découvre aussi des drames humains. Comment mieux préserver les droits des hommes et éviter ces drames ?
C’est effectivement associé à des drames humains. La situation d’irrégularité de la personne met cette dernière en position de vulnérabilité. Elle s’expose à toute forme d’abus et d’exploitation. Ce qui est vraiment préoccupant. Un migrant en situation irrégulière est en contravention avec la réglementation nationale. Il est aussi en mal de ressources et de compréhension de l’environnement.

Ce n’est pas évident lorsqu’on arrive dans un nouveau pays de connaître les droits, la société civile et les services publics dont on pourrait bénéficier. Cela vaut pour le social, la santé et la législation du travail. C’est difficile pour les victimes elles-mêmes de s’auto-identifier. Il y a ici le rôle de tous les citoyens qui est nécessaire.

J’ai beaucoup travaillé, dans le passé, sur les questions de droits humains et de justice. De mon point de vue, tout citoyen est acteur du changement. Il ne faut pas être indifférent à ce qui arrive à son voisin, même si celui-ci n’est pas Mauricien. Il y a une dimension assez importante de coopération avec les pays d’origine et en interne avec les différents ministères et la société civile, entre autres, pour réduire ces cas. 

C’est un travail de longue haleine qui est en cours. Pour avoir une stratégie régionale, il faudrait arriver à tout combiner.

Bio express 

<p>D&rsquo;origine franco-ivoirienne, Céline Lemmel est chef de bureau à l&rsquo;intérim à l&rsquo;Organisation internationale pour la migration (OIM) de Maurice depuis juillet 2017. Cette institution existe depuis dix ans. Juriste de formation, Céline Lemmel a travaillé dans le secteur de la coopération au développement et à la solidarité internationale. Elle a exercé principalement en Afrique, en traitant les questions sur les droits humains, et a aussi été employée au sein d&rsquo;organisations non gouvernementales internationales avant de rejoindre l&rsquo;OIM.</p>

Publicité